Kuroneko

Catwomen

Affiche Kuroneko

Cinéaste prolifique ayant œuvré du début des années 50 jusqu’aux années 2000, Kaneto Shindô reste surtout connu pour deux long-métrages, L’Ile Nue en 1960 et Onibaba, Les Tueuses en 1964. En dehors de ces titres, le réalisateur a signé de nombreuses autres réussites, comme Kuroneko, une histoire de fantômes atypique. 


Dans le Japon de l’ère Heian, une bande de samouraïs viole et tue en plein jour une paysanne nommée Yone (Nobuko Otawa) et sa belle-fille Shige (Kiwako Taichi). Un chat noir s’approche des cadavres et lèche leurs corps. Quelque temps après, les deux femmes reviennent d’entre les morts sous forme d’esprits vengeurs. La nuit, elles attirent leurs anciens bourreaux dans une demeure perdue en pleine forêt…

Kaneto Shindô retrouve l’univers du cinéma d’horreur qu’il avait déjà abordé quatre ans auparavant avec Onibaba, s'inspirant cette fois de la légende du chat-vampire de Nabeshima dont il ne garde que le concept initial pour une approche plus personnelle. Les protagonistes principaux deviennent ainsi des fermières issues d’un milieu modeste, d’avantage victimes que démons.

Kuroneko

Kuroneko fonctionne en deux temps : la première partie reste un récit horrifique dont le classicisme narratif sert la description des mises à mort des bourreaux. Aidé de son chef-opérateur attitré Norimichi Igawa, secondé ici par Kiyomi Kuroda dont se sera l’unique film, Shindô soigne les apparitions spectrales en plaçant la caméra du point de vue des futures victimes. Shige, entièrement vêtue de blanc, présentée en vue subjective dans le noir total, est l'unique source lumineuse de la scène inaugurant sa vengeance. Une vengeance baignant dans une ambiance onirique renforcée par l’approche plastique du noir et blanc et un CinemaScope isolant les protagonistes dans le cadre anxiogène de la forêt.

Loin de se reposer sur cette approche picturale, l'auteur de L’Ile Nue cherche à créer l’effroi chez les spectateurs en jouant sur le contraste entre des figures du genre (insert sur une main poilue, saut en arrière répété deux fois, envol dans les bois…) et une bande son atmosphérique (de l'habituel Hikaru Hayashi) entrecoupée de silences accentuant le malaise. Cette approche expérimentale du montage trouve son origine dans l’admiration qu’éprouvait le cinéaste japonais pour les travaux de Sergueï Eisenstein. Au détour de certaines scènes, Shindô cite également La Maison Du Diable de Robert Wise dont il reprend l'usage d'une caméra vivante alliée à la suggestion sonore, le tout au service d’une imagerie typique du yurei eiga (film de fantômes japonais) : apparitions, envols des personnages, brouillard omniprésent, etc., qui trouve son apothéose dans les assassinats, laissant entrevoir le caractère félin de Shige et de sa belle-mère (sublimé par un subtil maquillage évoquant l'apparence de chat).
Mais si Yonne a complètement assumé sa dimension d’esprit, ce n’est pas le cas de Shige. Le retour de guerre de Gintoki (Kichiemon Nakamura), ancien compagnon de Shige, va changer la tonalité de l’histoire : chargé de détruire les deux fantômes, Gintoki finira par reconnaître leur identité.

Kuroneko

La seconde partie donne alors lieu à une histoire d’amour impossible entre un vivant et un esprit à l’issue tragique, et Kuroneko de laisser place à un mélodrame romantique. Un basculement narratif rendu crédible à travers la caractérisation des personnages en amont, que le cinéaste assume pleinement via une vision sensuelle et éphémère des relations amoureuses. À l’instar de son mentor Kenji Mizoguchi, Shindô va ramener la mythologie féminine au centre des enjeux thématiques, mais avec une approche émotionnelle beaucoup plus frontale que celle de l'auteur des Contes De La Lune Vague Après La Pluie. Kuroneko devient de fait un reflet de Onibaba : les deux tueuses sont ici les spectres, l’amant Hashi du film de 1964 deviens Gintoki, le démon Oni, le Kuroneko du titre. Si Onibaba prenait le temps de poser ses personnages et une ambiance sinueuse en crescendo qui culminait lors d’un climax autour du masque Hannya, Shindô rentre ici dans le cœur du sujet dès les premières minutes pour mieux dynamiter nos attentes, voguant harmonieusement d’un genre à l’autre. Kuroneko entretient également de nombreuses similitudes avec la femme des neiges issue du Kwaïdan de Masaki Kobayashi, par la représentation ouvertement artificielle de l’au-delà et la bascule du récit horrifique vers le mélodrame pour se conclure sur la tragique impossibilité des vivants de coexister avec les morts.

Kuroneko

Sorti le 24 février 1968 au Japon, Kuroneko fut sélectionné pour le Festival de Cannes, mais les évènements du mai de cette année empêchèrent la compétition d’avoir lieu. Il fut distribué à New York six ans plus tard sous le titre The Black Cat dans l’indifférence critique générale.
Avec le temps, Kuroneko acquit une certaine réputation, principalement dans les pays anglo-saxons. Outre les nombreux yurei eiga qu’il a influencés, on peut noter une certaine similarité dans l’approche spatiale de ses combats avec ceux supervisés par Kenji Misumi sur la saga Baby Cart. Tim Burton se souviendra également du long-métrage de Kaneto Shindô pour la résurrection de Selina Kyle dans Batman Le Défi, calquée sur celles de Yone et Shige, dont il reprendra certains plans à l’identique.

Oeuvre assez méconnue, Kuroneko mérite d’être redécouverte. Le soin apporté à sa fabrication en font un long-métrage atypique et attachant, qui compte parmi les plus belles réussites de son auteur, tout en proposant une singulière expérience cinématographique.




YABU NO NAKA NO KURONEKO
Réalisation : Kaneto Shindô
Scénario : Kaneto Shindô 
Production : Nobuyo Horiba, Kazuo Kuwahara & Setsuo Noto
Photo : Norimichi Igawa & Kiyomi Kuroda
Montage : Hisao Enoki
Bande originale : Hikaru Hayashi
Origine : Japon
Durée : 1h39
Sortie française : -




   

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