Brève Rencontre

Guilty of romance

Affiche Brève Rencontre "Tout commença un jour ordinaire, dans le lieu le plus ordinaire au monde, le buffet de la gare de Milford…". Et par la magie de David Lean, deux quidams deviennent malgré eux les héros du plus grand mélo romantique de l’après-guerre.


S’il en est le cœur, le grand réalisateur anglais n’est pas l’unique force qui mena à la rencontre cinématographique de Laura Jesson et du Dr. Alec Harvey. Brève Rencontre est à l’origine l’adaptation de Still Life, segment de Tonight At 8.30, une série de dix courtes pièces écrites par le célèbre dramaturge anglais Noël Coward. Nom important s’il en est dans la carrière de David Lean.

Nous sommes en 1941 lorsque les deux hommes se rencontrent. Monteur renommé depuis le milieu des années 30, David Lean dépasse ses pairs autant par ses cachets (1) que par son aptitude à transcender - parfois sauver - les films qui passent entre ses mains, mais refuse de tourner les séries B qu’on lui propose. Il ne fera ses armes à la réalisation que grâce à une série de collaboration avec Coward. Sur Ceux Qui Servent En Mer, première de la série, Lean profite du fait que le dramaturge délaisse les aspects techniques du film pour en prendre le contrôle et s’imposer comme co-réalisateur. Il montre déjà une aisance dans ses choix et aboutit à un résultat  séduisant. Il peut réaliser Heureux Mortels sous le sceau de seule confiance de Noël Coward.
Tournée dans un discret et habile Technicolor, cette histoire d’un couple anglais et de leurs enfants, de l’emménagement dans un appartement au lendemain de la première guerre mondiale à leur départ à la veille de la seconde, déroule le passage de la génération victorienne rigide à la modernité anglaise tout en dressant des portraits très humains de gens simples. Heureux Mortels permet au cinéaste de mettre à profit ses talents acquis en tant que monteur d’actualités, mais aussi de rencontrer l’actrice Celia Johnson, future Laura Jesson, et Stanley Holloway, qui incarnera le chef de gare de Brève Rencontre. Le film s’avérera le plus gros succès cinématographique de l’année 1944 en Angleterre.

Brève Rencontre
La même année, Lean fonde la société de production Cineguild avec ses deux collaborateurs de Heureux Mortels, Ronald Neame et Anthony Havelock Allan. A l’instar des Archers de Michael Powell et Emeric Pressburger, les films qu’ils produiront seront distribués par Arthur Rank, laissant une plus grande liberté créatrice au trio.
En 1945, Coward persuade Cineguild d’adapter L’Esprit S’Amuse, une de ses pièces favorites dans laquelle on suit les pérégrinations d’un couple qui se retrouve coincé avec l’ex du mari, devenue fantôme. Dans les mains de Lean, ce ménage à trois théâtral devient une truculente comédie fantastique dopée par des choix visuels saisissants (le Technicolor magnifie le spectre) et un rythme enlevé. Cette réussite s’étant faite en dépit de la notoire aversion de Lean pour la comédie (2). Heureux Mortels et L’Esprit S’Amuse portent le savoir-faire d’un réalisateur qui sait filmer de manière classique et avisée, mais se vendent toujours sur le nom de Noël Coward.
Désireux de faire un film d’époque, David Lean se voit rappeler à l’ordre par le mentor qui lui ramène le scénario de Still Life, retravaillé par les trois de Cineguild pour devenir Brève Rencontre."Still Life était une petite pièce d’une demi-heure, entièrement située dans la salle d’attente d’une gare. Nous avons dû inventer toutes les autres scène" déclare Anthony Havelock Allan (3). Ronald Neame de préciser qu’ils imaginaient des dialogues à la Coward en attendant les interventions éclaires du dramaturge qui dictait les dialogues plus vite qu’ils ne pouvaient les écrire.

Le tournage des scènes de gare se déroule dans le Lancashire, à la gare de Canforth, dans le froid glacial de l’hiver 44/45, parquant les acteurs dans la salle d’attente autour d’un feu lorsque leurs prises étaient finies. Le reste des scènes fut tournée principalement aux studios de Denham. Tournage agréable qui demeura un très bon souvenir pour Lean et les acteurs, si ce n’étaient les quelques difficultés à gérer le premier rôle masculin. Choisi sur un coup de tête par David Lean et Havelock-Allan, impressionnés par sa prestation dans Le Chemin Des Etoiles d’Anthony Asquith, le jeune Trevor Howard supplante Roger Livesey (le Colonel Blimp de Powell & Pressburger), initialement pressenti. Lean a finalement beaucoup de mal à obtenir ce qu’il veut de l’acteur débutant, notamment lors des scènes où Alec explique son métier à Laura et lorsqu’ils se retrouvent dans l’appartement de l’ami d’Alec. "Il manquait tellement de sensibilité qu’il ne comprenait pas ce qu’on faisait la moitié du temps. Il a fini par devenir un merveilleux acteur, mais beaucoup de choses lui passaient au-dessus de la tête" (4).
Bien que peu enthousiasmée par son métier et contrainte à des prises multiples de par l’attitude de son partenaire à l’écran, Celia Johnson restera exemplaire. S’il fut difficile à atteindre, le résultat est concluant, témoignant d’une symbiose particulière entre les deux acteurs. Il se dégage du film un naturel, une forme de banalité transcendée par la poésie du point de vue de l’héroïne, validé par la spontanéité de l’interprétation des deux acteurs. Brève Rencontre demeure un film très proche de Lean l’homme, une sorte de pierre d’achoppement pour le reste de son oeuvre.

UNE VIE MOINS ORDINAIRE
Tourné alors que les allemands étaient vaincus sur tous les fronts, Brève Rencontre abrite l’état d’esprit de la Grande-Bretagne de l’après-guerre, un aspect doux amer et hors du temps qui ferait presque oublier que l’armistice n’a pas encore été signé. Dans Heureux Mortels, l’intimité du décor et le coté ordinaire des scénettes produisaient une sorte de proximité circonscrite, mais les personnages demeuraient le produit d’un contexte qui les dépassait.

Brève Rencontre
On se retrouve ici dans un cadre restreint, à vivre une histoire à hauteur d’homme. Brève Rencontre, c’est avant tout un contexte social vague, qui paraîtrait même daté eut égard à la situation de l’Angleterre avant le conflit mondial (5). On se rend d’ailleurs vite compte qu’il n’y a pas lieu de contexte car peu de place est laissé à un possible extérieur dans cette relation (confiné au foyer de l’héroïne), de par la relation exclusive des héros. Lean installe ses deux acteurs dans un univers particulier qu’ils seront les seuls à partager tout du long du film, alors que chaque personne à entrer dans cet univers deviendra un intrus. L’exception sera un couple de charmants personnages : M.Godby, interprété par Stanley Holloway, est épris de la raffinée Mme Baggot, patronne du café de la gare (Joyce Carey) et vient régulièrement la voir sur ses heures de travail. Ils forment une sorte de continuité d’un temps qui se poursuit au-delà des événements (du premier plan à l’introduction ils passent ensuite à l’arrière-plan), qui vient rappeler que nos héros demeurent dans un monde tangible, et que le drame qu’ils vivent n’empêchera guère d’autres personnes d’exister.
C’est aussi une respiration dans l’intrigue principale, un fil rouge comique dans le drame. Ce contexte commun permet d’introduire la banalité des personnages autour desquels le drame va se jouer, assis parmi la foule dans un café de gare. On sent que quelque chose ne va pas pour ce couple, mais difficile de déterminer d’où vient la tension. Puis l’homme pose une main sur l’épaule de la femme avant son départ, tandis qu’une intruse bavarde qui s’était introduite dans leur entrevue continue de jacasser. Elle se sent d’un coup très mal. Qui est cette femme souffrante ? Qui était l’homme qui l’accompagnait ? Nous allons entendre leur histoire.

VESTIGES DE L’AMOUR
Dans le train, nous empruntons le point de vue subjectif de la femme bouleversée. Elle focalise sur les paroles incessantes de la bavarde qui l’accompagne durant son voyage. Mais c’est seulement lorsqu’elle arrive à son domicile et qu’elle met le disque du deuxième concerto pour piano de Rachmaninoff que le flashback commence. Choisi par Noel Coward, ce concerto sera jusqu’à la fin le thème de leur romance, thème qui portera le film au-delà de la banalité des héros, et symbolisera le désarroi de l’héroïne. La musique transforme d’elle-même le quotidien en mélo romantique, confère à leur histoire la profondeur poétique qu’on retrouvera dans les films suivants de Lean (on pense à sa collaboration avec Maurice Jarre dès les années 60).
Laura Jesson raconte l’histoire de cette romance à son mari, intérieurement, sachant qu’elle ne peut rien dire sous peine de lui faire du mal, mais qu’elle ne peut vivre en gardant secret les moments les plus importants de sa vie. Dès lors, et malgré l’apparence anecdotique des lieux et des situations, le lyrisme se dégage de ses mots et de la réalisation. La photo transforme les décors quotidiens, anime les quais de gare par des contrastes d’éclairages qui rappellent tantôt le réalisme poétique de Carné, tantôt les éclairages expressionnistes du Troisième Homme de Carol Reed (6). Les plans d’ensemble se resserrent en isolant les héros du monde sur de longs dialogues lors desquels Lean convoque souvent le point de vue de celui qui observe plutôt que celui qui parle, donnant à voir les réactions de la très expressive Celia Johnson, qui de fascination pour le docteur passe à l’amour sous les yeux du spectateur.

Brève Rencontre
On assiste ainsi à des moments marquants à la fois simple et poétiques, comme lorsque, seule dans le café, Laura doit décider si elle rejoint Alec à l’appartement où il l’attend. Lean parvient à magnifier chacun des instants sans en retirer la simplicité qui s’en dégage. On pourrait juger étonnant de retrouver sur ce terrain intimiste l’homme qui a construit des aventures aussi épiques que Lawrence D’Arabie, aussi démesurées que Docteur Jivago ou Le Pont De La Rivière Kwaï. Ce serait oublier que malgré l’ampleur de ces productions, c’était avant tout des drames humains qui s’y jouaient. Lean prouve pour la première fois avec Brève Rencontre qu’il arrive à donner de l’ampleur au conflit ayant lieu au sein des personnages, quels qu'ils soient, en l’occurrence ici le quidam respectable. Lean laisse les personnages réfléchir, peser en eux des dilemmes aux conséquences fortes. La voix off dramatise ces choix. Elle pourrait faire un double emploi ou embarquer le film dans la bluette puisque du point de vue de la femme amoureuse, mais il n’en est rien, et ce grâce au talent d’équilibriste de Celia Johnson qui dégage énormément d’émotion avec peu de jeu ainsi qu’un naturel troublant ne pouvant que toucher le spectateur. De plus, David Lean sait très bien où il va et comment nous y mener.

Lorsque le réalisateur lit le premier traitement de Noel Coward, il déplore le manque de surprises et d’éléments propres à intriguer le spectateur. Il eut alors l’idée de répéter la première scène du film à la fin, à la lumière de cet éclaircissement : c'était leur dernière rencontre et ils ne se reverraient plus jamais.
Si la structure en flashback est purement cinéphile (elle peut faire penser à Citizen Kane, un des films préférés du réalisateur), la double occurrence de cet événement qui n’a plus le même sens au début et à la fin du film semble être l’œuvre du génie du montage. Alors que le récit tourne à la tragédie coupable, nous sentons venir le dernier jour que les héros passeront ensemble. A l’issue de cette journée, l’intrusion inopinée de Dolly, la bavarde qui vient gâcher le peu de minutes qui leur reste, prend la dimension d’une ironie cruelle. D’observateur objectif de la réunion banale d’un couple dans un café, le spectateur a épousé le point de vue de ces personnages. Il peut maintenant comprendre le mal-être que Laura ressentait au début du film et l’isolation qui en résulte. Il peut la suivre à l’extérieur lorsqu’elle regarde passer le train, et sur la foi d’un gros plan sur Celia Johnson, comprendre au-delà des mots ce que lui coûtera le sacrifice auquel elle vient de consentir.

Brève Rencontre
SEULS CONTRE TOUS
Court flashback au début du vingtième siècle : le jeune David Lean suit une éducation quaker, mouvement religieux qui prône une discipline personnelle et une retenue morale, l’attachement fort à des valeurs familiales et à l’opinion de la communauté, dont ses parents sont des membres éminemment respectés. Mais les choses ne sont guère ce qu’elles paraissent être. Son père poursuit une relation adultère avec une femme extérieure à sa communauté, et après avoir fait durer cette situation pour garder la face, ils se voient obligés de divorcer et de couper les ponts avec leur communauté. Lean, le fils aîné, ressentira cette trahison comme un traumatisme, qu’il subira doublement à travers les conséquences de cette séparation sur sa mère. Véritable homme à femme, Lean sera un mari terrible pour chacune de ses épouses, rompant le contact avec chacune de ses vies de couple de manière très brutale (7). Il ressentira néanmoins une grande culpabilité pour chacun des actes commis, et ce tout le long de sa vie.

Brève Rencontre transmet ce sentiment de culpabilité quotidien qu’il aurait pu prêter à son père et à cette femme, et qu’il se plaît à attribuer à ses deux protagonistes, activant le point de départ d’un travail cathartique jamais totalement achevé. Brève Rencontre est fait de micro-décisions aux conséquences exacerbées. La passion est traitée comme une errance irrésistible. Chaque intrusion de la réalité par un personnage extérieur (sauf ceux du café, lieu consacré de leur romance) confronte les héros à leur disgrâce, mais ils ne peuvent s’empêcher de fauter.

La scène de l’appartement de l’ami d’Alec est typique de cette culpabilité rampante : "Le personnage interprété par Valentine Dyall n’est pas du tout sympathique. L’appartement est hostile, inhospitalier et froid. Il exprime la culpabilité (…) Ils ne sont pas seuls. Laura pense à son mari. Et la culpabilité est partout" déclare David Lean (4). Le réalisateur voulait faire durer le suspense en la faisant monter le plus d’étages pour qu’elle puisse peser encore plus les conséquences de ce qu’elle fait. Il devient alors logique que l’attachement des héros à leur famille participe d’un sentiment encore plus grand que le simple attachement aux valeurs victoriennes, et renvoie à l’éducation du réalisateur, autant à ses terreurs enfantines (que se passait-il dans l’esprit de son père durant ces longs mois à poursuivre cette relation secrète ?) qu’aux erreurs dues à son caractère impulsif (le spectre de la famille abandonnée).

Brève Rencontre
Toujours en fuite, le train que prenait Lean avec Brève Rencontre l'amènera vers des motifs bien plus flamboyants mais toujours hantés par cette opposition passion / tempérance de l’homme. Un conflit déjà en germe de par l’histoire de Queenie, la petite dernière de la famille d’Heureux Mortels, et qui se poursuivrait avec les personnages interprétés par Ann Todd dans Madeleine et Les Amants Passionnés. La passion est synonyme de destruction et le coupable devra traverser un enfer pour s’en apercevoir. La rédemption se trouve dans le retour à la raison, au choix de la famille et des conventions, au mari aimant. Le promis de Madeleine devient sa porte de sortie lorsqu’elle ne sait plus gérer son amoureux transi. Dans le final des Amants Passionnés, une tournure du récit digne d’Anna Karénine, est stoppée in extremis par la compassion du conjoint, la même compassion que l’on retrouve dans le final de Brève Rencontre. Lorsque le mari de Laura Jesson dit "Tu étais partie bien loin. Merci d’être revenue", on comprend que le film s’abstient de tout jugement et refuse d’attribuer le mauvais rôle au conjoint, bien que son indifférence ait été le déclencheur de l’aventure extra-conjugale. Il apparaît certes comme un lot de consolation, mais comme un lot qui vaut la peine d’être saisi pour vivre un bonheur plus juste.

Bien que bénéficiant du pardon de la personne qui l’aime, le fauteur sera, dans tous ses films, jugé par ses pairs ou par lui-même (en renvoi d’un possible jugement futur des pairs). Lean osera tout de même porter la passion romantique entre Lara et le Docteur Jivago au-delà de toute culpabilité grâce à la bonté et la tolérance de la troisième partie (la douce et compréhensive Tonia, interprétée par Géraldine Chaplin) et à l’aveuglement politique de la quatrième (qui se révéla être Strelnikov). Puis dans le magnifique La Fille De Ryan, il reviendra de manière sublimée à tous ces ingrédients en les transposant dans la communauté la plus fermée qui soit, dénonçant ainsi ouvertement la pression des pairs à travers le lynchage et l’exclusion de l’héroïne et de son mari. Lean, autant torturé par la passion que par la raison, ne trouva guère de solution au problème, comme semblent le prouver les derniers mots prononcés par le prêtre incarné par Trevor Howard à la fin de La Fille De Ryan. Si ce n’était le pardon et le soutien du proche aimant qui ne juge pas et permet l’absolution des actes les plus répréhensibles. Il traita ainsi ses personnages avec le romantisme, l’empathie et la profondeur qui le caractérisaient et qui ont inondé chaque pan de son cinéma.


Brève Rencontre sera projeté le 17 mai prochain au Forum des Images.


(1) A l’âge de 28 ans, il touche soixante livres par semaines pour Comme Il Vous Plaira, qui le situe au double du plus haut salaire alors touché par un monteur en Angleterre.

(2) Il ne réalisa par la suite qu’une seule autre comédie, Hobson’s Choice en 1954

(3) Kevin Bronlow, David Lean, une vie de cinéma, p. 221

(4) Kevin Bronlow, David Lean, une vie de cinéma, p.225

(5) La pièce a été écrite en 1935 et le film se situe à la fin des années 30.

(6) Ce fait n’est pas une coïncidence. Robert Krasker, directeur photo sur Brève Rencontre sera plus tard le directeur photo du Troisième Homme.

(7) Lean coupa tout lien avec sa première femme, Isabel et avec son fils Peter.

BRIEF ENCOUNTER
Réalisateur : David Lean
Scénario : David Lean, Ronald Neame, Anthoy Havelock-Allan
Production : Noel Coward, Ronald Neame, Anthony Havelock-Allan
Photo : Robert Krasker
Montage : Jack Harris
Origine : Royaume-Uni
Durée : 1h26
Sortie française : 20 novembre 1946




   

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