Entretien - Antoine Blossier & Erich Vogel

Il y a les bons et les mauvais chasseurs

Proie
En pleine tournée des festivals pour présenter leur premier long-métrage, La Traque, Antoine Blossier et Erich Vogel nous en apprennent un peu plus sur leur itinéraire et leurs intentions sur ce projet.


Quel est votre parcours à chacun ?
Erich Vogel : J’ai écrit à Mad Movies il y a une dizaine d’années puis j’ai rejoint les éditions Atlas, où travaillait Rafik Djoumi, mon collègue de Mad, et d’autres magazines comme Elegy par la suite. Avant j'ai fait ma formation à la faculté de cinéma à Paris III, dont j’ai vite jeté mon diplôme (rires). On s’est rencontré à la fac avec Antoine.

Antoine Blossier : C’était une formation très théorique. On faisait beaucoup d’analyses de films, surtout du cinéma d’auteur et de la Nouvelle Vague... En fait on faisait même des analyses de textes des réalisateurs de la Nouvelle Vague !

EV : De l’analyse d’analyses !

AB : Oui de l’analyse d’analyses… C’était la fac quoi. Ensuite j’ai été régisseur et assistant réalisateur sur des pubs, et j’ai par la suite réalisé un court-métrage qui a été remarqué (L’Abominable Malédiction Du Peintre Gray, ndlr), ce qui m’a permis de réaliser moi même des pubs et d'en vivre. Ça a été ma véritable école.
Entre temps, avec Erich on était resté potes parce qu’on avait la même sensibilité à la fac.

EV : On s'échangeait des films, des bouquins de scénario, des choses comme ça.

AB : On était d’ailleurs les deux seuls de la fac à écrire des scénarios.

Comment avez-vous monté La Traque ?
AB : On a eu de la chance, Olivier Oursel cherchait un projet avec sa boîte Quasar Pictures. On s’est connu avec Olivier sur un tournage et je dois dire que ça s’était plutôt mal passé, on s’était engueulé parce que j’étais un petit prétentieux qui croyait tout savoir et finalement on s’est perdu de vue. Ensuite il a vu mon court, qu’il a aimé et a repris contact avec moi pour ce projet, avec les French Frayeurs de Canal plus. Ils voulaient à l'époque produire des films de genre et Olivier a pensé à nous. Le but était de faire un film de genre bien calibré : c’était la seule condition que posait Canal.

Comment s'est faite l'écriture du scénario ?
AB : Au départ on s’est retrouvé dans une maison de campagne pour écrire un film de maison hanté, donc quelque chose qui n'avait rien à voir.
On entendait des chasseurs pas loin et on s’est rendu compte du potentiel du sujet et du cadre qu'offre la campagne française. On a alors décidé de changer carrément de sujet, on a fait beaucoup de recherches sur la chasse, etc.

EV : On a écrit plusieurs versions, avec des modifications à chaque fois suivant les financiers. Évidemment au départ il y avait des scènes incroyables, on voulait faire du McTiernan mais, au fur et à mesure des coupes dans le budget, on revoit à la baisse parce que c’est infaisable.

AB : On a écrit le scénario à deux, mais il tournait quand même au niveau des boites, on avait aussi quelques avis de gens à qui on le faisait lire. Mais tenir compte d’un avis c’est dur parce qu’une personne va te reprocher de ne pas montrer les bêtes puis son meilleur ami te dira que c’est génial justement parce qu’on ne le voit pas.

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Vous avez dit que vos références principales pour La Traque sont Claude Chabrol et Marcus Niespel ?
EV : Oui, on a dit que Niespel était une référence... mais pas Vendredi 13 hein, on pensait plutôt au niveau de la photo…

C'est plutôt le côté Claude Chabrol qui m'intéresse ! (rires)
AB : J’adore le cinéma de Chabrol et Erich plus que moi. Il fait partie de notre patrimoine. La Cérémonie c’est génial.

EV : Le Boucher aussi c’est génial. Chabrol pouvait faire des drames familiaux aussi bien que des thrillers. C’est le seul cinéaste de la Nouvelle Vague qui savait poser une intrigue, écrire un scénario. C’est autre chose que Téchiné ! Pareil avec Rohmer, Rivette ou Godard : j’aime bien Godard et des gens peuvent faire des choses avec Rivette mais moi je ne peux pas. Rivette franchement, pour un scénariste, il ne sert à rien ! Mais vraiment, à rien.

Ce cinéma vous a servi à montrer que la menace vient de l'intérieur ?

EV : C’est ça, la menace découle des conflits entre les personnages, du drame familial et les monstres symbolisent la pourriture de la famille, une pourriture qui touche Nathan. On marche dans le domaine de l’inconscient. Le refoulé se défoule !

Toute la mise en place est très chorégraphiée, avec des focales courtes, des travellings qui relient les acteurs dans l'espace, mais dès que l'action bascule avec la tombée de la nuit, les focales s'allongent et on reste sur Nathan. C'était un point de vue volontaire ou dicté par le tournage de nuit plus difficile ? Ou les deux ?
AB : Très bien vu ! Absolument toute la première partie est uniquement sur pied ou sur travelling, c’est très posé pour montrer le côté immobile de la campagne avec des focales courtes. Ensuite on passe vraiment en longue focale à partir du premier coup de feu, pendant la partie de chasse, avec une caméra quasi exclusivement à l’épaule. On reste du point de vue de Nathan et ça traduit le manque de repère du personnage, et aussi du spectateur qui est désorienté. Et pas seulement au niveau de l’image, dans le son également qui est plus proche de Nathan.

EV : Au niveau du scénario, ce moment correspond au basculement du film d’un genre à l’autre. On passe du drame familial de campagne au survival. Dans tous les films de ce genre il y a un moment clef où tout bascule.

AB : Cela a convenu au tournage, notamment dans la scène de l'arbre où il nous aurait fallu quatre jours pour mettre les câbles, maquiller les acteurs… Là on avait deux heures donc j'ai choisi de rester du point de vue de Nathan. Mais je ne sais pas si c'est un bon exemple parce que c'est une scène qui ne me satisfait pas. (rires)

EV : En plus au scénario on s'était dit que c'était le genre de choses à éviter par rapport à nos moyens, et finalement on se retrouve à devoir filmer en hauteur sur un arbre (rires).

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Le mal qui ronge les sangliers, c'est une idée empruntée à Miyazaki ?

EV : Le sanglier mais aussi les cerfs au début évoque Miyazaki. Oui évidemment on pense à Princesse Mononoke avec le mal qui ronge le héros et la nature qui va prendre sa revanche... Sans vouloir nous comparer à ce génie hein ! Par contre ce n’était pas une référence voulue dès le départ.

AB : On a décidé d’un sanglier parce que c’est un film de monstre pendant une partie de chasse et que le sanglier est la bête noire en France. On voulait rester sur un monstre “réaliste”.

EV : On hésitait avec des loups mais finalement on a préféré les sangliers, qui ont un côté plus rebutant, alors qu’un loup a une certaine noblesse. Un sanglier c’est un cochon avec des cheveux longs (rires).

La Traque sera-t-il un des derniers films ce genre en France, avec les échecs en salle à répétition ?
AB : En même temps en ce moment un film de fantôme en 3D avec Laetitia Casta se tourne (Derrière Les Murs, ndlr). Je pense que le problème, qui vient autant des professionnels que des critiques ou des spectateurs, est de mettre tous les films dans le même sac sous le nom de "cinéma de genre". Captifs est un thriller qui n’a rien à voir avec La Traque qui n’a rien à voir avec Martyrs, et c’est pareil pour Le Village Des Ombres, qui sortira avant notre film. On cloisonne dans une même catégorie tous ces films alors qu’ils n’ont rien à voir entre eux, du coup on ne les différencie plus. Forcement après le scénario passe en retrait.
Dans Viande D’Origine Française, Fabrice du Welz disait que le problème des cinéastes français, et je m’inclus dedans comme lui s‘incluait dedans, c’est qu’on est tous les fils de Jacques Doillon. On essaye tous d'être des auteurs.

EV : Tous les cinéastes veulent être l’exception qui confirme la règle, sauf qu’il n’y a pas de règle !

AB : Erich et moi, notre modèle c'est Amblin, la boîte de production de Steven Spielberg, qui a produit tout ces films qu'on adore comme Gremlins ou SOS Fantômes. Des films d'horreur populaire. Aux Etats-Unis ils ont la culture du public : cela ne veut pas dire se vendre, mais prendre en compte le public.


   

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