La platitude

Morgue plaine

La fin du relief ?

"Faut-il déjà enterrer la 3D ?", "La 3D au cinéma est-elle déjà sur le déclin ?", "La 3D relief bientôt à plat ?", "3D : la fin ?" Feignant de poser la question, la presse cinéma profite de la publication d'une analyse financière pessimiste pour afficher son scepticisme face à l'innovation.


Proposée par Richard Greenfield, analyste financier depuis longtemps opposé à la 3D pour des raisons… financières, l'étude qui excite les rédactions depuis une semaine repose principalement sur la comparaison de l'exploitation 2D et 3D de Pirates Des Caraïbes : La Fontaine De Jouvence sorti aux USA il y a au moins, pfiou, deux semaines (le 20 mai pour être exact). Largement de quoi peaufiner une étude claire et sérieuse.  

Ainsi apprend-on avec effroi que seuls "38% des profits du film proviennent des écrans 3D" (47% chez Allociné et Les Inrocks, qui comptabilisent sûrement les salles Imax) au lieu des 60% habituels dans le cas d'une exploitation duale ("L’an dernier, pour ce genre de films, le taux était plutôt de 60%" - Écrans).
Les Inrocks poursuivent : "Les parts de recettes des entrées 3D ont sensiblement diminué : 61% pour le dernier Shrek, 60% pour Thor, et seulement 45% des 53,8 millions de dollars réalisés en un week-end par Kung Fu Panda 2. Pas de doute pour Richard Greenfield, 'le consommateur américain rejette la 3D'". Vous remarquerez que les 60% habituels sont rudement mis à mal par les 61% de Shrek 4 et les 60% de Thor. La démonstration est d'autant plus irréfutable que "personne ne savait que Pirates Des Caraïbes 4était en relief". 

Si on ne peut attendre d'autre conclusion de la part d'un Greenfield légèrement obnubilé par les profits immédiats (et donc par une vision s'étalant sur deux semaines), on aurait pu espérer que l'accent soit mis sur l'hypothèse d'un public pas vraiment motivé pour s'acquitter d'un billet au tarif maximal pour des films à la qualité et au relief plus que discutables. A Allociné qui sous-titre "Un box-office morose" on a très envie de rappeler ses propres archives vieilles d'à peine six mois (quinze fois l'éternité dans le monde du clic roi) dans lesquelles cette 3D aujourd'hui "en péril" était alors "explosive" et lui suggérer que, peut-être, la réussite des films avait joué un rôle dans cette "explosivité".
 

Inside Movies
Because shit stinks enough in 2-D?



En ne remettant pas assez en question la qualité des métrages sur lesquels se base "l'analyse" (on a vu mieux qu'une franchise laborieuse et sans intérêt pour juger la pérennité d'un nouveau support), les médias reportent incidemment la faute sur une 3D qui, comme toute innovation, nécessite une période d'assimilation chez ses usagers. Ainsi, au lieu d'attiser les passions en maugréant contre la qualité d'image, les opportunistes rebelles seraient bien inspirés d'expliquer que la 3D n'y est pour rien si les exploitants font des économies sur les watts et les ampoules en ne poussant pas assez la puissance des projecteurs (s'il est question de rentabilité de matériel, pourquoi par exemple un seul circuit de salles 3D diffuse les finales NBA ?). De même, il s'avèrerait judicieux pour les plus respectables plumes d'user de leur large diffusion afin d'éduquer le public sur les différents procédés mis en œuvre au tournage, en post-production et en projection, sur les différents formats et technologies possibles, et leur conséquence sur le rendu final, plutôt que tabler sur l'obscurantisme et péniblement surfer sur la vague. 

Les Cahiers Du Cinéma - Merveilles de la 3D
 

 
Tandis que de plus en plus de cinéastes affirmés s'essaient à la 3D, technologie exploitée à grande échelle seulement depuis deux ans et dont les meilleurs représentants ont nécessité trois à cinq années de production, il suffit d'une conclusion hâtive d'un déclinologue financier pour que la presse cinéma ressorte son chapelet ironique (les lunettes anaglyphes d'Allociné…) et titre à l'unisson sur la mort supposée du support, faisant fi de toutes considérations artistiques et/ou ludiques à venir. A croire que pour les commentateurs la 3D n'a nul autre intérêt que de rapporter de l'argent, tel un vulgaire gadget absolument pas digne du noble 7ème Art. Ce qui finit par donner des introductions aussi édifiantes que celle-ci (tant de contresens factuels et de mépris pour la chose qu'il faudrait y consacrer un article à part).  
"C'est pour gratter un peu plus d'argent, il faut bien le dire !" affirmait déjà en janvier dernier Laurent Delmas. Etrange stratégie commerciale que de proposer au spectateur une projection 2D ou 3D si le but n'est que de le faire un peu plus cracher au bassinet.  

Incapable de voir autre chose qu'un attrape-nigaud, qu'un objet de foire "circassien" (heureusement que le cinéma 2D s'est développé dans les cirques pour servir cent ans plus tard d'apparat intellectuel), et donc à l'intérêt forcément limité dans le temps, la presse répète en accéléré ses éternels patterns (1) (qui se souvient que la projection numérique faisait encore débat il y a de cela quatre ans ?). 

Quiconque a testé une projection Imax 3D en 2004 et en 2010 aura constaté un indéniable gain en qualité d'image et en confort de projection. De même pour la télévision 3D, au résultat tout bonnement bluffant alors que les diffuseurs sont encore en période de tests et de tâtonnements. Quand on sait qu'il a fallu plusieurs décennies pour passer du noir et blanc à la couleur (qui longtemps fût réservée aux films "pas artistiques", au cinéma "vulgaire"), alors peut-être pouvons-nous laisser à la 3D un peu plus qu'une poignée d'années pour faire ses preuves sans préparer de sépulture dès qu'un financier entend parler de cinéma.



(1) L'URL de l'article des Inrocks indique que le titre "Faut-il déjà enterrer la 3D ?" était en premier lieu "Faut-il vraiment enterrer la 3D ?". L'adverbe de temps semblait vraiment nécessaire.




   

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