Interview - Nicolas Rioult

Starfix unique

Starfix, histoire d'une revue

Pour beaucoup, Starfix c’est la nostalgie eighties, le temps béni des Carpenter, Argento, Fulci, McTiernan, Hooper, Spielberg, Lucas, Tsui Hark, Verhoeven, Ridley Scott, John Hugues, l’ère du stallonisme, de l’amblinisme, de la Cannon, le règne du roi Don Simpson… 


Bien plus que symbole d'une époque, le magazine cinéphage de Christophe Gans, Doug Headline, Nicolas Boukrief, François Cognard et cie, au blaze sonnant comme un film détonnant de Science-Fiction, est aussi un héritier des
Cahiers Du Cinéma, sacrifiant tout au service d’une idée : l'idée pure de la critique cinéma.
Vous savez, la critique : l’analyse, la théorie, les points de vue, le militantisme, la politique des auteurs, la passion, le ludisme, la découverte, la divinisation ou l’écorchement de l’artiste, l’éclectisme, la libre-parole, le recul comme l’acharnement, la réflexion, parfois déraisonnable, toujours source de richesses.
Starfix était précurseur, Starfix était ce zine de jeunes loups qui en veulent, veulent se faire entendre, compilant l’insolence et l’insouciance de la jeunesse comme la raison cinéphile de l’analyste scrutant la pellicule. Encore maintenant, Starfix donne envie de parler, et de manger cinéma.
C’est à l’occasion de la réédition de son fanzine Phantom, consacré à cette revue mythique, que Nicolas Rioult avait accepté de répondre à ces quelques questions.


Ce qu’il y a d’original avec votre fanzine dédié à Starfix, c’est qu’il conte finalement la rencontre entre un jeune passionné et une revue de cinéma, et non un cinéaste. Comment expliquer cette envie de mettre en avant la revue derrière le cinéma lui-même ?
Image et écrits ont toujours été à mes yeux intimement liés. J’ai toujours considéré la lecture de textes comme un complément, si ce n’est nécessaire du moins utile, à la vision d’un film.  En premier lieu, c’est une façon agréable de prolonger le temps de la projection. Ensuite, c’est un moyen d’être confronté à un éclairage extérieur et donc de mettre en perspective sa propre vision ou interprétation. J'ai toujours pensé que l’analyse pouvait permettre de mieux plonger dans son œuvre, sa complexité, de permettre de mieux l’apprécier. Le goût, ça s’affine, ça se travaille, penser que son émotion à soi est supérieure à tout me semble être prétentieux et primaire. Certains films sont désormais pour moi indissociablement liés à certains papiers et je ne peux plus penser à l’un sans me remémorer l’autre. Pour rester à Starfix je pourrais citer pas mal d’exemples : Legend par Christophe Gans. Rocky 4 par Frédéric Albert Lévy. Dangereuse Sous Tous Rapports par Nicolas Bouk(h)rief. La Chair Et Le Sang par François Cognard. Assaut par Bernard Lehoux. Le portrait hommage de Pierre Pattin par Christophe Lemaire (Lemaire, le Chateaubriand de la cinéphilie bis). La Clé par Hélène Merrick. Tout ça pour dire que si ma cinéphilie s’est forgée non seulement avec des films, mais  aussi avec la lecture compulsive des revues de cinéma en général (Les Cahiers, Mad Movies, l’excellente Revue De Cinéma dont on parle trop peu aujourd’hui, Positif, L’Ecran Fantastique), et Starfix en particulier. J’y ai trouvé un ton, une liberté d’esprit… Et surtout la sensation d’avoir un dialogue avec des gens qui savaient me parler, ce qui pour un ado solitaire est toujours le bienvenu !

Starfix n°5
Ce livre insinue la filiation (inconsciente) entre Starfix et les Cahiers Du Cinéma. Une troupe collégiale de spectateurs qui n’arrêtent pas de débattre, de défendre des auteurs, de s’opposer à un certain cinéma français sclérosé, tout comme à l’époque de Godard et consorts, ce qui implique aussi une pratique de la politique des auteurs…
Je ne sais pas quel héritage est revendiqué par les rédacteurs, et si même un héritage est revendiqué par eux, il faudrait leur poser la question !  On considère souvent que Starfix était une sorte de descendant des Cahiers parce que des journalistes qui ont créé une revue de cinéma sont devenus ensuite cinéastes. Mais je rappellerai que c’est aussi le cas de Studio Magazine, certes moins connu pour ses prises de position radicale que Les Cahiers ou Starfix, mais où quatre rédacteurs sont devenus cinéastes (Marc Esposito, Denis Parent, Thierry Klifa, Laurent Tirard), c'est-à-dire autant qu’à Starfix.

Le mot d’ordre de Nicolas Boukhrief est : "Une idée, un film". Partir d’un film unique, et traiter du sens général du septième art, par l’idée et la théorie. La théorie, au fond, n’est-ce pas cela qui "fait" le vrai critique ? Gans était un théoricien équivalant à Truffaut.
Christophe Gans cumulait tout ce qu’on peut attendre d’un grand critique selon les préceptes établis par Michel Ciment, pour citer un autre grand critique : "Enthousiasme / goût de la découverte / capacité à réaliser une évaluation esthétique / capacité à hiérarchiser, à faire des choix / sens de l'analyse / volonté d'informer / capacité à parler visuellement des films". Je vois peu de critiques de cinéma qui parviennent à réunir toutes ces qualités et Gans les avait. Quand vous faites allusion à la phrase de Boukrief (j’écris à dessein son nom tel qu’il était écrit à Starfix sans h, je parle de ce Nicolas là), cela correspond à une période précise, la dernière année de Starfix lorsque la revue a abandonné en partie la critique proprement dite pour garder une idée par film. C’est une approche intéressante parce qu’un film n’est pas forcément à juger seulement sur des critères qualitatifs. Il y a de très bons films qu’on oublie vite, et des films moins bons dont on se souvient pour une scène, un plan, une musique, un acteur, une actrice, un détail…

PhantomCette approche correspond sans doute à la personnalité de Nicolas Boukrief qui, et je ne m’exprime que par ce que j’en ai déduit de ses écrits, avait l’air un peu kamikaze dans sa vision du monde, avec l’envie de tout remettre à zéro et faire table rase du passé, combien même ce passé n'aurait que quelques années. Il y avait sans doute une lassitude d’écrire sur les films et l’envie d’en faire. Et comme il le dit lui-même, après quelques années à enchaîner les projections de presse avec l’envie de tout voir, la passion s’émousse, on est moins curieux.
Mais bon, la critique on y revient toujours. Et personnellement, quand je lis Les Cahiers, des blogs ou autre, finalement, ce que je retiens avant tout ce sont les papiers critiques plus que les dossiers thématiques, les previews, les portraits d’acteurs. Ah si, je retiens aussi les interviews.

Les interviews, c’est du documentaire. Les critiques, de la fiction. J’aime autant la fiction que le documentaire, mais c’est la fiction qui crée le plus souvent des mythologies. Critique de cinéma est un des métiers les plus cools du monde. Mon ami Léonard Haddad a écrit un jour que si quelqu'un faisait un Presque Célèbre en France, le film se passerait dans le milieu de la cinéphilie et plus du tout dans la musique. Je ne peux que souscrire à ce propos. On dit souvent des critiques qu'ils seraient des cinéastes ratés. Je penche plutôt pour l'hypothèse inverse : les cinéastes sont des critiques ratés. Avez-vous déjà entendu des cinéastes parler, le plus souvent off, de leurs confrères ? Ils sont d'une animosité et d'une jalousie à faire rougir le plus hargneux des critiques.

Starfix était, comme Les Cahiers, un magazine militant. Il suffit de voir les louanges attribuées à Russel Mulcahy (Razorback/Highlander). Au final, ce militantisme, doit-on simplement le voir comme un excès irraisonné de passion caractéristique à la jeunesse (la moyenne d’âge de la rédaction était entre 18 et 25 ans) ?
C’est toujours plus facile de refaire l’histoire a posteriori. Sans doute que beaucoup de cinéastes issus du clip ont déçu. Mais je trouve Razorback très sympathique bien que je ne l’aie pas revu depuis longtemps. Que Russell Mulcahy soit devenu un mauvais par la suite, c’est une autre histoire. Et plus que Razorback, ce qui était bien, c’est la multiplication des articles, des points de vue au fil des numéros pour parler de ce film. C’était une passion à l’œuvre. 

Argento, Scott étaient géniaux, ils avaient fait tant de films importants que sans doute leurs nouvelles œuvres étaient accueillies avec bienveillance même si pas toujours à la hauteur des précédentes. Mais c’est un péché bien pardonnable. La revue prenait acte des mutations de l'industrie et de la montée en puissance du tout image. Le Daily Planet, ce supplément conçu par Mathias Sanderson, parlait de clips, de pubs… Parce que leurs idoles comme Ridley Scott venaient de là ou bien parce que certains cinéastes issus du court comme Jean-Pierre Jeunet y feraient leurs premières armes professionnelles avant même d'être passé au long-métrage (j’y pense, il y a plus que jamais des clips et des pubs, pourtant je ne lis plus rien les concernant dans des revues ou magazines de cinéma). Ce qui n'empêchait pas à ce Daily Planet de proposer un entretien avec William Klein, preuve qu'un dialogue entre hier et aujourd'hui était en place. Au final, Starfix n’est pas passé â côté des films importants des années 80 : Blue Velvet, Dangereuse Sous Tous Rapports, La Mouche, Zu, Invasion Los Angeles, Mélo, Thérèse, Mauvais Sang, Fandango, Coup De Coeur, Faux-Semblants... Avec le cinéma français, Starfix avait la dent dure... Je me souviens pourtant de textes laudatifs (mais courts) pour Prénom Carmen, Elle A Passé Tant D’Heures Sous Les Sunlights de Garrel ou L’Amour Par Terre de Rivette.

Certains disent que Starfix doit surtout sa qualité à l’époque exceptionnelle où la revue est apparue. Or cet argument devient vite absurde tant les autres revues de cinéma de cette période ne peuvent en dire autant point de vue richesse, intelligence, débats et passion. C’est quoi, à votre humble avis, le petit plus de Starfix ?
Le plus c’est d’avoir eu en même temps la dream team ultime : Gans - Boukrief - Cognard - FAL - Lemaire. Je regrette d’ailleurs que la revue ait fini par s’éparpiller au fil des années avec trop de plumes et de collaborations diverses (qui pouvaient être talentueuses mais là n’est même pas la question). C’est souvent le problème des revues de diluer ainsi le rédactionnel entre trop de gens différents, on y perd l’âme d’une rédaction. Sans doute suis-je trop conservateur, mais quand je lis Libération, j’ai l’impression que seuls comptent les avis des trois-mousquetaires-qui-sont-quatre Lefort/Péron/Séguret et D’Artagnan Azoury, et quand je vois des critiques écrites par d’autres (c'est-à-dire tout le temps depuis plusieurs mois !), je me dis que je ne connais pas l’avis de Libé sur le film. 

C’est pour cela qu’une revue comme Mad Movies est une excellente revue. Pour en rester aux dix dernières années, que ce soit l’équipe précédente Djoumi/Moissakis/Dahan/Dupuy/Bordas ou l’équipe actuelle Fasulo/Esposito/Duroche/Herment/Poncet/Delelée/Doukhan, il y a une cohésion éditoriale, et le plaisir de lire un mag entièrement conçu par une équipe commando.
Les neuf premiers numéros de Starfix écrits quasi entièrement par Headline, Gans, FAL, Cognard, Monrocq sont parfaits à ce titre. Avec juste ce qu’il fallait de featuring classieux, Jean-Patrick Manchette, François Truchaud ou Gaillac-Morgue.

Starfix n°79
L’éclectisme, entre la sly-mania encouragée par le jeune lectorat et une facette plus proche des Cahiers, était maître-mot. A l’intérieur de cette bande de jeunes, Frédéric-Albert Lévy, dit FAL, se considérait lui-même comme "le vieux" de la troupe…
Vous noterez que le meilleur analyste des gros bras était justement celui qui se désignait comme le "vieux", celui dont l'acronyme a rejoint ceux prestigieux de JLG ou HHH, FAL. Starfix savait parler des phénomènes qui agitaient le cinéma. Les films de mecs musclés avaient la côte, on pouvait regretter ce phénomène, ou bien l’analyser, le décrypter comme Roland Barthes dans ses Mythologies. C'est ce que faisait Starfix. Mais bon, je connais un peu FAL, et tout prof sérieux de français et latin qu’il soit, je sais qu’il aime vraiment ces films là. Et puis, avez vous déjà lu un texte aussi beau que celui de Gans consacré à Rambo 2 ? Une véritable ode à a photo de Jack Cardiff et à la moiteur de la jungle thaïlandaise… Concevoir une revue, c'est toujours un subtil équilibre entre goûts personnels, angles de sujets pertinents et imagination de ce que le public auquel vous vous adressez va aimer ou pas et lui donner l’envie de vous acheter.

Le problème de cet exercice constant de critique c’est qu’il influence sur la pratique de la réalisation : quand on observe Gans, parlant de telle thématique dans Le Pacte Des Loups ou dans Silent Hill, on se dit qu’il y a derrière la caméra un passionné qui est davantage théoricien que cinéaste. Croyez-vous que cela peut faire diminuer la force primaire ou émotive des films ?
Je ne sais pas… Il y a des scènes d’une grande force "émotive" et "primaire" pour reprendre vos adjectifs dans le cinéma de Gans. Yoko Shimada flinguant Netah à la fin de Crying Freeman tandis que la couple de tourtereaux s’en va. La scène finale du Pacte Des Loups dont on ne sait pas si elle est fantasmée ou non. La mort de Mani. Le mari et la femme qui se croisent dans les couloirs parallèles de Silent Hill ou l’arrivée de Radha Mitchell dans la ville fantôme. Que ses films soient recouverts d’une sorte de glacis formel, c’est vrai, que les personnages soient d’une grande raideur aussi, mais sa façon de faire du cinéma, la force et l'émotion passent par le biais de la mise en scène. La cinéphilie est son carburant. Cette cinéphilie est tellement consubstantielle à son travail que je me vois mal la lui reprocher.

Starfix n°6
Au final, ce qui semble résumer le magazine en son entier, c’est cette réaction de Boukhrief : "On voulait rendre les gens moins cons". Au-delà de la certaine mauvaise foi qu’on peut y dénoter, n’est-ce pas en somme ce qu’il faut principalement retenir de l’aventure Starfix ?  Le souci d'une évolution ?
Une mauvaise foi certaine. J’avoue que je n’ai jamais compris cet acharnement sur Cyrano De Bergerac avec une longue interview agressive du producteur pour parler uniquement d’argent et une notule sur le film regrettant que Jacques Weber n’ait pas repris le rôle de Cyrano qu’il avait tenu à la scène. Je ne trouve pas que Cyrano soit un grand film, mais pour le coup l’argent est sur l’écran et Depardieu y est magnifique. Dans les derniers mois, il y a eu l’envie d’en découdre avec les institutions : les grosses prods académiques dont Cyrano était le parangon, les Césars (avec un long dossier à l’appui). Si on a aimé Starfix pour ses coups de gueule, je crois qu’on n’avait pas envie que Starfix prenne certains adversaires trop au sérieux et leur offre une telle tribune. A force de vouloir montrer son originalité, un certain conformisme pointait.

Finalement, cette "histoire d’une revue" donne  envie de faire bouger les choses, quand on constate l’énergie des starfixiens, mais elle peut aussi rappeler que tôt ou tard tout cela doit se terminer… Quelle est votre propre conclusion sur l’affaire ?
Huit ans d’existence c’est pas mal. Et puis une revue c’est comme les réalisateurs : il y en a qui tournent beaucoup et d’autres qui ont fait très peu de film, mais Terrence Malick n’est pas un moins bon réalisateur que Woody Allen. Starfix a marqué, la preuve des gens qui lisaient la revue s’en souviennent avec émotion. Je vois même des gens qui n’ont jamais lu la revue qui s’y intéressent. Donc c’est énorme. Grande classe quand même que de finir sur un vrai dernier numéro, en rouge et noir, une image du sublime Bouge Pas, Meurs, Ressuscite en médaillon. Une direction artistique somptueuse de Hilton McConnico. Une ambiance de fin du monde à sa lecture. Un vrai point final. C’est ce qui s’appelle finir avec panache.

Starfix HS Le Retour Du Jedi
Starfix est-il un précurseur, selon vous ?
Starfix a commencé à paraître il y a trente ans et la publication s’est arrêtée depuis vingt ans. J’imagine que bon nombre d’auteurs de blog ou de webzines n’ont jamais lu Starfix de leur vie. Donc précurseur pour certains sans doute, mais pas pour d'autres. Aujourd'hui, vous avez la meilleure revue française jamais faite en lisant des blogs ou des webzines. Vous avez accès grâce au Net aux publications étrangères. Vous pouvez par exemple lire les analyses de Kent Jones sur Minuit A Paris de Woody Allen et Tree Of life de Terrence Malik quand vous voulez, et c’est inestimable. Je ne voudrais pas qu'on prenne Starfix comme l'Alpha et l'Omega de la presse cinéma française liée au cinéma. La revue nous a appris à se méfier des valeurs sûres, à instiller un esprit de découverte, à donner envie de ruer dans les brancards, de démolir les fausses valeurs et de dresser des autels aux auteurs de demain. Hors de question de réduire aujourd’hui cette formidable revue à un bréviaire ou une statue du commandeur.
Starfix a été et n'est plus.
Make way tomorrow!  

Pour conclure, la lecture de Starfix est liée à mon adolescence et je voudrais remercier tous les critiques qui m’ont accompagné, dans ma chambre, dans les années 80.
Par ordre alphabétique : Antoine de Baecque, Raphaël Bassan, Jean-Pierre Bouyxou, Christophe Gans, Michel Chion, François Cognard, Thierry Jousse, Serge Daney, Guy Gauthier, Vincent Guignebert, Iannis Katsahnias, Yves-Marie LeBescond, Bernard Lehoux, Christophe Lemaire, Gérard Lenne, Frédéric Albert Lévy, Maitland MacDonagh, Pascal Martinet, Bruno Minard, Alain Minard, Camille Nevers, Jean-Pierre Putters, Nicolas Saada, Bertrand Tavernier, Philippe Ross, Philippe Rouyer, Frédéric Strauss, Laurent Vachaud.


Merci à Nicolas Rioult pour ses réponses.
Starfixement vôtre.




   

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