Strange Circus

L'enfant sauvage

Affiche Strange Circus

La petite Mitsuko, 12 ans, se voit contrainte par son pervers de père de l'observer lorsqu'il couche avec sa mère. Pas rassasié pour autant, l'érotomane les invite à échanger leur rôle, la mère devenant voyeuse, et la fille amante.


Quelques années plus tard, une romancière, Taeko, finit un ouvrage sur une relation sexuelle entre deux parents et leur fille. Son éditeur, suspicieux, désire en savoir plus sur elle et demande à Yuji, un jeune assistant fan de Taeko, de s'approcher de l'auteur afin d'en apprendre un peu plus et faire la part du vrai et du faux dans son excentricité de tous les jours.

Impossible d'en dire plus sans dévoiler l'intrigue, si ce n'est que ce point de départ limpide, malgré un thème dur, est un moyen efficace pour emmener le spectateur sur un chemin tortueux durant lequel sera entre autre questionnée la frontière entre réalité et phantasme (le début du film est-il en fait le début du livre ou un passé vécu par un des protagonistes ?), mais surtout la manière dont peuvent naître les failles et troubles psychologiques suite à d'abominables trauma d'enfance.

Car Sion Sono n'est pas du genre à traiter les faits de société avec retenue et fadeur. Déjà dans le diptyque Suicide Club et Requiem pour Noriko, le cinéaste abordait les cas des suicides collectifs chez les ados japonais frontalement, avec âpreté, séquences gores et jusqu'au-boutisme, le tout enrobé dans des récits ambitieux (trop peut-être en ce qui concerne Suicide Club) dans le but de "démarginaliser" le sujet, et non les films, car quel serait l'intérêt de faire un film sur le suicide collectif des ados si celui-ci ne cherche pas à s'adresser à eux ? C'est le genre de question que devrait se poser bon nombre de cinéastes.

Strange Circus
Big Father is touching you...


Fidèle à lui-même, Sion aborde le thème de l'inceste avec excès, sans équivoque. Rien n'est suggéré, ni les faits, ni la dégradation psychologique de l'héroïne, matérialisée par des murs rouges sang suite au premier abus paternel, par des jeux de miroir, une guillotine menaçante, un entêtant air de violon, un appartement au décor littéralement grotesque qui contraste avec le blanc immaculé de la maison familiale, etc. Le cirque, lieu enfantin par excellence, est ici perverti par l'absurdité et des personnages excentriques, sexuellement indéfinis. Tout concorde à sensibiliser le spectateur, et c'est plastiquement très réussi.

Dans Mysterious Skin (2004), sur un sujet similaire, Gregg Araki opposait avec intelligence et brio deux points de vue : celui d'un petit garçon qui "aimait ça" et d'un autre qui l'avait vécu comme un traumatisme insupportable, au point de l'effacer de sa mémoire et le remplacer par une histoire d'enlèvement extra-terrestre. On retrouve cette dualité dans Strange Circus, car si Mitsuko avoue un moment prendre du plaisir avec son père, le fait de donner le rôle principal à une romancière et de voir Mitsuko se prendre pour sa mère mène le spectateur à questionner la part de fiction et de réalité chez les deux victimes, mère et fille, que celles-ci soient réelles ou inventées par Taeko. Sion Sono place d'ailleurs le spectateur d'emblée sur cet éprouvant chemin de la folie par le biais d'une caméra subjective lors de la séquence d'introduction, donnant le point de vue de Mitsuko prononçant en voix off les premières pages du roman de Taeko.

Sion Sono questionne sans cesse le rapport entre secrets de famille, phantasmes et échanges des rôles (c'est-à-dire transfert psychologique), l'illustrant dans les actes les plus anodins (l'éditeur demande par exemple à changer de place avant de révéler à l'assistant des secrets sur la romancière) et les plus tragiques, usant d'images symboliques fortes, comme lorsque Mitsuko réalise comment s'est cassé définitivement le lien avec sa mère tandis qu'elle lape du lait parterre.

Finalement, le cinéaste démontre, sans prendre de pincettes et sans mélodrame déplacé, qu'il est possible de produire sur un tel thème une œuvre forte, intelligente, passionnante, et, c'est le plus paradoxal, belle.

8/10
KIMYÔ NA SÂKASU
 
Réalisateur : Sion Sono
Scénario : Sion Sono
Production : Koji Hoshino, Toshiie Tomida, Toshihiro Satô...
Photo : Yuichiro Otsuka
Montage : Junichi Ito
Bande originale : Sion Sono
Origine : Japon
Durée : 1h48
Sortie française : *soupirs*




   

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