Hunger

Ah, ça I.R.A, ça I.R.A, ça I.R.A…

Affiche Hunger

Ici, pas question d’aristocrates à pendre même s’il est question d’une révolution. Celle du corps de Bobby Sands, activiste de l’IR.A, contre la privation de droits politiques et humains, contre la privation de nourriture.


Hunger
retrace le combat mené pour la dignité, pour la reconnaissance de leur statut de prisonnier politique, des membres de l’I.R.A incarcérés à la prison de Maze (Irlande du nord), qui de 1976 à 1981, tenteront de faire fléchir la Dame de Fer. Une lutte acharnée qui se manifestera tout d’abord par la "blanket and no wash protest", les prisonniers politiques refusant de porter l’uniforme des détenus de droits communs n’auront comme seul vêtement qu’une couverture ("blanket" pour les anglophobes) et refuseront par la suite toute hygiène élémentaire ("no wash" pour les savondemarseillophobes) lorsque le gouvernement anglais reviendra sur les concessions accordées. Puis dégénèrera en une grève de la faim totale et fatale. Voyant la situation s’embourber, Bobby Sands lancera cette ultime action et entraînera dans la mort neuf autres de ses compagnons d’armes avant que Maggie cède enfin sur certains points. Un combat qui à l’époque déjà aura eu un certain retentissement international et qui aujourd’hui à l’heure de Guantanamo et d’Abou Graib trouve un écho. Le premier film de Steve Mc Queen vient donc à point nommé nous rappeler avec force que bien avant nos ennemis, l’ignominie est à nos portes.

Steve McQueen
Steve McQueen. Et non, rien à voir avec l'autre.



LA VOIX DE SA MAÎTRESSE

Pour ce plasticien renommé (Prix Turner d’Art Contemporain en 1999) œuvrant sur support vidéo, Bobby Sands et sa grève de la faim sont d’abord une image : "J’avais onze ans et cet homme appelé Bobby Sands apparu à la télévision avec un numéro de prisonnier sur lui. […] une image incrustée dans ma psychée". Pour Steve McQueen, ce n’est pas le personnage en lui-même qui importe mais cet instant, ce moment où Histoire, engagement politique et les conséquences physiques, médiatiques et dramatiques convergent. Et pour ce cinéaste en herbe, en faire un film était la forme la plus appropriée pour raconter cette histoire. Et bon dieu quel film ! Intense, émouvant, maîtrisé de bout en bout, on reste pantois devant un tel résultat. Car plutôt que de faire un film à charge, McQueen relègue le contexte de l’occupation anglaise en arrière-plan pour se concentrer sur la lutte humaine et même charnelle. Pas besoin d’expliciter ou épiloguer 107 ans, le réalisateur parvient en une scène muette à nous faire ressentir le climat de peur qui régnait, celle où le gardien avant de partir au travail inspecte sa voiture, en silence, lentement et lançant un peut-être dernier regard à sa femme derrière la vitre de leur cuisine. Ce même gardien dont les mains tuméfiées et passées sous l’eau ouvriront le film. La violence, la peur, la douleur ne sont pas exclusives à un camp ou un autre. Elles s’insinuent seulement avec plus de force au sein des cellules de la prison de Maze. Passages à tabac, rasage et douche forcés, humiliations tout est bon pour mater cette rébellion idéologique, ces prisonniers réclamant un statut. Des images fortes, crues à la limite du documentaire clinique et qui marquent nos esprits en même temps que les corps des personnages.
Des images d’autant plus marquantes que les dialogues seront pratiquement inexistants. Ne restent que des sons organiques, le bruit de la matraque s’abattant contre un dos ou un torse, des poings martelant les mâchoires, des cris ou des excréments que l’on étale sur les murs. Une ambiance que viendra perturber à plusieurs reprises une voix. Celle sentencieuse et tranchante comme un couperet de Margareth Thatcher. Une voix qui à chaque fois viendra briser le silence autant que les espoirs. Cette voix reconnaissable entre toutes et qui imposera son rythme au film puisque c’est à l’issue de chaque tirade que Bobby Sands décidera de radicaliser un peu plus le mouvement. Mais la parole fera son retour de manière inattendue et remarquable lors de ce plan-séquence de près de vingt minutes voyant Sands et le père Moran discuter de la suite à donner au mouvement. Le religieux tentant de dissuader le soldat de mener à terme son combat par une grève de la faim. Un échange qui acquiert d’autant plus de force que les paroles se seront faites rares et qui expose et explore le fond politique de la lutte. Tout simplement magistral.

Hunger
 


…CAR CECI EST MON CORPS

Si dans Hunger, il est question de foi, de martyre et si l’on voit même un prêtre, nous sommes à milles lieues de tout oecuménisme béatifiant. Ici, il s’agit de redonner son importance à l’ultime forme d’expression inaliénable, le corps humain. Pour préserver leurs chances, les prisonniers se murent dans le mutisme le plus total, ne communiquant plus qu’avec leur corps. La merde écrasée sur les murs comme forme de protestation la plus ostensible possible. Mais c’est également ces ruisseaux de pisse qui s’écoulent dans les couloirs et finalement se rejoignent, formant un lien à travers les portes entre les détenus. Mais c’est aussi des formes plus discrètes comme ses regards échangés au parloir. Le corps enfin comme ultime moyen de transmission de photo d’une petite amie, d’un transistor ou des instructions de Sands. Superbe scène où lors d’une messe, les confrères communient avec les messages de Sands en guise d’hostie. Et puis, évidemment, il y a cette grève de la faim. Arme des désespérés. Un calvaire qui aura duré 66 jours et qui à l’écran dure toute la troisième partie du film. Des images dures mais nécessaires et cohérentes avec tout ce qui a précédé. Aucun voyeurisme malsain. On ne s’appesantit pas sur ses dégradations physiques, McQueen nous les montre dans toute leur horreur clinique. Après la douleur infligée, ne reste plus que la douleur que l’on s’inflige. Et que l’on inflige indirectement à ses frères d’armes qui suivront et à sa famille. Là encore, l’horreur de la condition de Sands n’exclut pas l’émotion. Mais ne comptez pas sur McQueen pour verser dans le pathos outrancier. Le réalisateur reste maître de son sujet et de sa narration et filme jusqu’au bout non pas un suicide mais ce que Sands lui-même qualifie d’assassinat. Quand un être en est réduit à de telles extrémités pour faire entendre sa voix, il n’y a pas d’autres termes.

 

photo de Bobby Sands
Bobby Sands, en vrai, c'est lui.


Ce film, on le reçoit en pleine gueule. Et après un temps d’arrêt, on dit merci, car Steve McQueen filme cette révolte corporelle comme dernier moyen d’expression. En somme, le corps comme ultime prolongement du cinéma, seul médium capable de s’affranchir du moindre dialogue voire du moindre son et parvenir malgré tout à produire des émotions et du sens par la seule force de ses images.

8/10
HUNGER
Réalisateur : Steve McQueen
Scénario : Steve McQueen & Enda Walsh
Production : Robin Gutch, Laura Hastings-Smith, Linda James…
Photo : Sean Bobbitt
Montage : Joe Walker
Bande originale : Leo Abrahams & David Holmes
Origine : Angleterre/Irlande
Durée : 1h36
Sortie française : 26 novembre 2008




   

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