Hijacking

Eaux sauvages

Affiche Hijacking

Des pirates somaliens attaquent un cargo danois, et Johnny Depp n'est pas là pour faire des grimaces. Pourtant Hijacking envoie une brise revigorante et salutaire dans votre été ciné.


Cuisinier sur le cargo
MV Rozen, Mikkel se faisait une joie de retrouver sa famille. Ses projets sont contrecarrés lorsque le bateau est abordé par des pirates somaliens, qui prennent brutalement l’équipage en otage. Contre l’avis du consultant en négociation qu’il a engagé, le CEO (Chief Executive Officer, autrement dit "le boss") de la compagnie qui détient le bâtiment entend mener les négociations avec les pirates. S’en suivent de longues journées de tractations durant lesquels les nerfs de tous vont être mis à rude épreuve.

Scénariste et réalisateur de Hijacking, Tobias Lindholm a déjà à son actif les scénarios de La Chasse et de Submarino de Thomas Vinterberg, ainsi que de nombreux épisodes de la série danoise Borgen. Dans la lignée de celle-ci, Lindholm tourne son histoire de pirates vers un jeu de pouvoirs. Au centre de ce jeu se décident la vie d’un équipage de sept personnes et le destin d'une mallette remplie de gros biftons occidentaux (somme à définir). L’étincelle du film prend presque toute entière dans l’interaction de deux huis clos que tout oppose : le cargo pris d’assaut et le siège social de la société le détenant. Les pirates somaliens s’approprient les lieux, au grand dam des anciens maîtres à bord, coupés de l’extérieur pendant de longs jours au point de venir à douter du soutien des leurs.
Par les conditions de vie précaires, l’isolement et l’entretien de la barrière linguistique, les pirates entérinent une pression psychologique intense pour tenir la route face au géant. Une pression qui perturbe chaque jour un peu plus Jan, l’ingénieur et Mikkel le cuisinier, point d’ancrage psychologique du spectateur.La grande tour du haut de laquelle le CEO, négociateur au sang-froid, entend les déloger de leur galère tout en conservant le contrôle, devient une suite de pièces qui se coupent progressivement du reste pour embrasser dans la distance le destin de l’équipage. Un rapprochement d’infortune qui met d’autant plus en avant les difficultés, voire l’absence de communication entre les deux mondes.

 

Hijacking

 

En dépit de la médiation établie par le consultant professionnel d’un côté, le mystérieux négociateur Omar de l’autre (embarqué semble-t-il contre son gré par les pirates), le fossé entretenu est tel qu’il rend l’issue de l’affaire toujours plus incertaine et l’irruption de la moindre parcelle d’affective devient génératrice de malentendu menant au crime. Presque insurmontable entre les mains d’un négociateur hors pair, ce fossé devient incontrôlable lorsque l’élément du prisonnier entre dans l’équation, incontrôlable. Le conflit raison/passion que sous-tend l’implication de l’entrepreneur dans le sauvetage de ses ouailles est rendu avec brio par l’interprétation de Soren Malling (Jan Meyer de The Killing), charismatique et tout en retenu. Elle rejoint l’absence de spectaculaire et le peu d’effusions du film, chaque irruption de l’affectif étant cloisonnée derrière des portes, chaque coup d’éclat obligé se produisant hors champ (exit l’abordage des pirates ou le torture porn complaisant).
Le temps, autre malentendu entre les deux cultures, est bien plus meurtrier pour nous autres occidentaux et l’impact de l’agression se trouve grandie par la durée des humiliations et les interventions imprévisibles qui prennent souvent la forme de tortures psychologiques calculées. L’affectif est étouffé pour mieux jaillir. Dans ce contexte imposé, chaque coup de téléphone, chaque envoi de fax, chaque initiative des pirates noue le ventre face à une tournure qui peut à chaque instant virer au drame et entretient sur toute la durée du film une tension prodigieusement soutenue.

 

Hijacking

 

Hijacking se garde autant de ponctuer ces tractations d’un discours manichéen. Lindholm s’efface derrière ses acteurs et son sujet, offrant une vision documentée d’un problème contemporain (En 2011, on estimait à 2 200 le nombre de pirates répartis en une quinzaine d'équipes dans les eaux somaliennes. Depuis, le problème s'est bien résorbé sans toutefois se régler) et peu abordé au cinéma (1). S’il évolue dans un environnement privé de tout Etat, ce qui n’est plus totalement le cas à présent, le film ne se targue pas non plus de dénoncer les dérives du capitalisme à l’échelle planétaire. Les images et les acteurs parlent d’eux-même, au point qu’on peut se concentrer sur les personnages brossés tout en subtilité et sur cette montée en puissance qui fait lorgner le film vers le thriller politique.
Hijacking offre en tout et pour tout une colère rentrée. Il confronte l’homme à un monde qui se voit obligé de déconstruire puis scientiser la communication et les rapports humains pour en faire des armes en circulation libre (qui se retournent contre leur inventeur). Un monde qui fait perdurer des rapports de force entre entités qui n’auraient pas dû s’entrechoquer (En l’occurrence par l’enjeu de l’argent) et qui propose une nouvelle sélection naturelle par la maîtrise de ces nouvelles règles.Pour les héros des temps modernes de Hijacking, chaque épisode dramatique ne s’avère être qu’un constituant de plus du quotidien. Les épargnés vogueront vers d’autres défis pour certains, forts de leur tenacité, pour d’autres vers un long chemin de convalescence. Ils auront en commun de devoir reléguer cet épisode dramatique au plus profond d’eux-même pour continuer à survivre.

 

(1) Le sujet fait déjà des émules : A l'automne prochain sortira Captain Phillips de Paul Greengrass, dans lequel Tom Hanks interpréte le capitaine du Maersk Alabama, détourné par des pirates somaliens en 2009.

 

kapringen7/10
Réalisation : Tobias Lindholm
Scénario :  Tobias Lindholm
Production : Lena Haugaard, Maj-Britt Paulmann, Thomas Heinesen, Tomas Radoor, Heinrick Zein
Photo : Magnus Nordenhof Jonck
Montage : Adam Nielsen
Bande originale : Hildur Guanadòttir
Origine : Danemark
Durée : 1h39
Sortie française : 10 juillet 2013




   

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