Gravity

L'espace d'un instant

affiche Gravity

Alfonso Cuaron ne choisit pas la facilité lorsqu’il se lance dans la production d'un film se déroulant en temps réel dans l’espace et avec, dans sa majeure partie, un unique personnage face à l’immensité du cosmos.

Pas d’échappatoire par le biais de flashback ou de point de vue extérieur. (Presque) pas de sidekick offrant du repos au spectateur. Peu d’éléments pouvant démanteler le statu quo (deux stations spatiales, une pluie de débris comme seul danger). Un casse-tête scénaristique qu’Alfonso Cuaron et son fils Jonas parviennent dans l’ensemble à surmonter pour livrer une fiction à la narration épurée, et surtout une expérience : celle de Ryan Stone.
Experte en ingénierie médicale employée par la NASA, Stone accompagne l’astronaute Matt Kowalski pour une sortie dans l’espace quand la navette spatiale où ils résident subit une pluie de débris fonçant à grande vitesse. Projetée dans le vide par la force du choc, Ryan est livrée à elle-même jusqu’à ce que Kowalski ne la rattrape. Ils ne tardent pas à se rendre compte qu’ils sont les seuls survivants de la catastrophe et vont devoir rejoindre la station spatiale internationale pour survivre.

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Alfonso Cuaron souhaitait donner vie à un espace crédible qui puisse renouveler la représentation commune de l’apesanteur au cinéma, se rapprocher de la subjectivité de l’astronaute et de ses sensations. Il emploie pour cela avec brio les effets spéciaux les plus avancés, ceux à-même de libérer sa grammaire visuelle : avec un plan-séquence de dix-sept minutes en guise d’ouverture, Cuaron pose cinématographiquement le contexte de l’absence de gravité, faisant intégrer au spectateur les nouvelles règles de force et de mouvement qui vont déclencher le danger et présider à l’intégralité du film. Au-delà du défi technique que représente cette exposition, c’est surtout une impressionnante démonstration de confiance envers la capacité de l’image à conditionner le spectateur. Plonger aussi directement dans l’expérience permet d’assimiler un nombre d’informations importantes et rend inutile toute exposition (au-delà d’un court contexte) ou précision verbale supplémentaire. A tel point que les acteurs peuvent occuper le terrain pour enrichir leur personnage et travailler sur l’anecdote, installer d’ors et déjà une familiarité avec des protagonistes qui occuperont seuls l’espace d’ici quelques instants. 

Mais la concrétisation de cette ambition ne s’est pas faite en un jour. Plus de quatre ans de travail ont été nécessaire pour permettre de simuler l’apesanteur dans les situations imposées par le scénario. Cuaron et son équipe se rendirent compte lors des prévisualisations qu’aucune des techniques connues ne pouvait à elles seules engendrer l’effet de réalisme voulu. Ils furent alors obligés de mouvoir le décor à la place des acteurs et d’intégrer les prises de vue réelles à une recomposition numérique totale de l'environnement. Du travail d’orfèvre qui ne laisse pas la place à l’erreur en ce qui concerne l’intégration des éléments épars. Quiconque a vu la scène de l’accouchement des Fils De L’Homme connaît la maniaquerie que le réalisateur mexicain peut accorder à l’utilisation de CGI au service d’une impression de réel. Ici, le rendu à l’écran de l’environnement spatial est à la hauteur de sa réputation. (1) La première demi-heure de Gravity en est bouleversante.

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Le spectateur maintenant acclimaté aux règles et conditions de ce monde, il ne reste plus à Cuaron qu’à le faire définitivement quitter sa "zone de confort" pour lui faire vivre l’expérience de Ryan Stone.
L’affaire se déroule avec une fluidité désarmante, enfermant l’héroïne à mesure que le champ autour d’elle se réduit, jusqu’à nous faire pénétrer à l’intérieur de son scaphandre et épouser son point de vue. Non pas pour proposer une vue subjective (solution de facilité) mais pour suggérer l’enfermement de l’héroïne dans une obligation de décision. A partir de là, il paraît évident que l’échappatoire vers un ailleurs, sinon la mort, est court-circuité par l’urgence et ne sera plus accessible narrativement. Dès l’accident, Gravity est déconnecté du temps et des autres espaces possibles, il s’inscrit dans l'instant, dans le seul ressenti de son héroïne. Nous sommes contraints de vivre son parcours initiatique.
La gravité, c’est la force d’attraction d’un corps par un autre corps plus dense. Ryan Stone s’est éloignée du monde, transportée sciemment hors de toutes choses suite à un drame personnel. Pour regagner la force d’attraction de la Terre, elle devra tout d’abord apprendre à lâcher prise, à accepter la mort d’un proche, seule condition de sa survie. Le personnage de l’astronaute Matt Kowalski (George Clooney, serein et jovial) jouera le rôle du bon ange de Ryan, possible émanation de la bienveillance du scénariste-réalisateur pour son héroïne ou impossibilité d’envisager qu’un être ne puisse recevoir aucune aide extérieure dans cette lutte. Si ce coup de pouce lui permet d'avancer, il est loin d’évacuer la difficulté de la tâche et la force que l’héroïne devra puiser en elle pour surmonter les obstacles qui se présentent sur son chemin. Force qui fait écho aux efforts à déployer par chacun pour trouver la volonté d’affronter, de poursuivre sa vie suite à un drame semblable.  

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Muni d'un tel dispositif, Cuaron ne semblait pas vouloir se contenter d'une petite gifle, mais convoquer le spectacle total. L’inspiration de la première partie laisse ainsi peu à peu la place à des répétitions, à des accumulations compromettant le souci de réalisme (le final accueille quelques sourires). Une scène sur-signifiante et maladroite ainsi que des monologues sonnant creux font état des contraintes que se sont imposées les scénaristes et de l’ampleur de la tâche dévolue à Sandra Bullock, qui fournit malgré tout une interprétation cohérente génératrice d’empathie. Ces quelques turbulences laissent l’impression que le voyage ne s’est pas déroulé sans accrocs, mais ne font pas oublier que nous démarrions de très haut, à un niveau de ressenti que nul film dans l’espace ne s’était aventuré à expérimenter jusqu'ici. Ces chocs brutaux, ces vues sur la Terre, cette musique entêtante, les silences et le point de vue de cette femme face à elle-même parviennent à faire vivre de l’intérieur une expérience intense et revigorante.


(1) Les spationautes Jean-François Clervoy et Jean-Pierre Haigneré ont salué l'authenticité du film qui se rapproche des expériences qu'ils ont vécues dans l'espace. 


8/10

GRAVITY
Réalisation : Alfonso Cuaron
Scénario : Jonas & Alfonso Cuaron
Production : Alfonso Cuaron, David Heyman, Christopher DeFaria, Nikki Penny, Stephen Jone
Photo : Emmanuel Lubezki
Montage : Alfonso Cuaron
Bande originale : Steven Price
Origine : USA
Durée : 1H30
Sortie française : 23 octobre 2013




   

Commentaires   

 
+1 #1 raphaelB le lundi 28 octobre 2013 à 16:54
Merci infiniment pour cet article pondéré et réfléchi qui remet enfin les choses à leur place. Je commençais à me sentir terriblement seul.
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0 #2 Human Odyssey le mardi 29 octobre 2013 à 09:17
Citation en provenance du commentaire précédent de raphaelB :
Je commençais à me sentir terriblement seul.

Ouais c'est l'effet recherché en même temps.
C'est un film unique en tout cas, tellement qu'on va essayer d'en faire plein d'autres.
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0 #3 Ninjagenial le mardi 29 octobre 2013 à 10:19
Je l'ai vu deux fois, et la deuxième vision ne fait que renforcer les sentiments ressentis à la première : c'est d'une qualité de réalisation incroyable, excessivement fluide et efficace, visuellement et sonoriquement très impressionnant, mais à partir de la moitié, trop de scènes en sur-signifiance qui plombe vraiment l'intérêt. L'obligation de rajouter du pathos (le drame personnel de stone) est contre productif selon moi, on y perd le sentiment d'identificatio n, d'immersion dans lequel le réalisateur avait réussi à plonger le spectateur par la seule grâce de la réalisation.
On se met alors à sentir les coups de coudes appuyés de Cuaron (tu as vu, là c'est le foetus dans le ventre nourricier, ya même le cordon, c'est la renaissance, roooh que c'est lourd)...
C'est vraiement dommage de se mettre ainsi des batons dans les roues.
Il ne reste pas moins que ces défauts sont largement plus faibles que les grandes qualité de ce film.
Comme le dit bullock vers la fin : "it has been a hell of a ride".
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0 #4 Ornelune le dimanche 03 novembre 2013 à 07:39
S'il ne s'agissait que d'une citation, l'image de la position foetale serait en effet un peu veine et un peu balourde.

Mais ce n'est pas le cas.

Gravity est la réponse la plus claire (et la plus spectaculaire, oui) que j'ai vu de 2001, l'odyssée de l'espace.
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-2 #5 s4rc4st0m le jeudi 07 novembre 2013 à 21:35
Si certaines de vos critiques sonnent juste, c'est tout de même de l'épilation de chenille (ou de l'enc** de mouche, si vous préférez).
Trouver les allusions fœtales lourdes, c'est ignorer que sans elles on aurait trouver le film un peu plus vide de sens.
Osez simplement saluer un film parfait, qui est un tout, dans sa simplicité jusque dans ses métaphores.

Si vous mettez 8/10 à Gravity, qu'est-ce qui peut de nos jours valoir le 9 ou le 10 ?
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