Jack Reacher

Cruise control

Affiche Jack Reacher

Il y a trois ans, un polar de moyenne envergure sur le papier, adaptation d’une série de romans de gare ultra-populaire aux Etats-Unis, débarquait dans les salles par un beau mercredi de Noël. A l’affiche, une hyper-star désireuse de consolider un précaire retour en grâce.


Aux manettes, un réalisateur/scénariste retranché dans le rafistolage anonyme de scripts après avoir connu son heure de gloire dans les années 90 (et encaisser l’échec de sa première réalisation dans la foulée). Autant dire que Jack Reacher faisait figure d’outsider. Et d’une certaine manière, son succès sommes toutes modeste mais réel dans les salles n’a pas réellement bouleversé ce statut, les scores du film se situant en deçà des standards du Tom Cruise de la grande époque. Pourtant, plus encore que Mission Impossible – Protocole Fantôme, c’est bien ce polar qui a ressuscité la phénoménale puissance de feu de l’acteur dans l’inconscient populaire, ranimant ce prototype de héros über alpha tombé en désuétude avec l’avènement des "filfils à leur maman" (copyright Djoumi). Une réussite qui doit évidemment beaucoup à la prestation de la star, mais aussi à la singularité des partis-pris adopté par l'auteur Christopher McQuarrie pour imposer ce personnage à contre-courant de la culture pop contemporaine.

Jack Reacher

On s’est souvent attardé sur la façon dont Reacher multipliait les pieds-de-nez à son époque pour façonner une icône comme Hollywood n’ose en produire. Jack Reacher affichait une facture et un ton qui jetaient aux orties les canons de la production actuelle (refus de la shakycam, du montage cut à la Greengrass, du naturalisme crypto-documentaire et iconoclaste revendiqué des scènes d’action, du PG-13 pour proposer une violence sourde…), et il faut rendre justice à McQuarrie qui sut réemployer la patine 60/70’s de son cinéma. Déjà dans Way Of The Gun, son premier long-métrage et petit classique en puissance, McQuarrie démontrait une capacité à mettre ses références (en l’occurrence beaucoup de Sam Peckinpah, un peu de Don Siegel) au service de son récit et de ses personnages plus que pour un énième discours méta sur le genre. Et il ne faut pas plus des dix premières minutes de Jack Reacher pour entériner de façon assez magistrale la profession de foi du bonhomme. Dix minutes, c'est le temps distendu d'une scène d'ouverture durant laquelle un sniper anonyme assassine méthodiquement une dizaine de passants, durant laquelle McQuarrie s’attarde sur le modus operandi et révèle jusqu'au visage du vrai tueur en lieu et place du bouc-émissaire choisi pour endosser la responsabilité du massacre.

La scène ne fait pas que reprendre à son compte le mantra d'un cinéma américain post-Zapruder, du nom de celui qui a accidentellement filmé la mort de JFK, et ouvrit cette ère de l’image d’un événement comme perspective potentiellement faussée dudit événement. Elle prend littéralement le spectateur à parti, lui offre une vue imprenable dans les coulisses du massacre pour le plonger dans l’expectative (nous voyons tout mais on en ressort avec plus de questions que de réponses), et surtout force sa complicité malsaine avec ce qui se déroule (la vue subjective du sniper choisissant ses cibles dans la lunette avant de les abattre). Le spectateur n’est pas celui qui regarde, il est celui qui ne peut choisir son point de vue. Comme si non content de jouer la carte d’une transparence inutile à ce stade du récit, McQuarrie jouait sur la passivité de l'observateur pour contraster son impuissance à agir sur l’action et la frustration qui en découle. C’est là que Jack Reacher débarque.

Jack Reacher

Il faut se souvenir du découpage adopté par McQuarrie pour comprendre à quel point le film marquait l’une des introductions de héros les plus fortes vue depuis un bail. Alors que la tuerie sur le toit reposait sur un principe de mise en scène claire (tout voir sans comprendre ce qui se passe), la présentation de Reacher adopte l’exact opposé : on ne voit jamais son visage. Une série de travellings relayant un même mouvement d’une continuité parfaite le mène jusqu'au lieu de l'action alors que son impressionnant pédigrée est débité par une voix-off. Non seulement le spectateur perçoit intuitivement la force motrice d’une parfaite rectitude qui définit le personnage (ce qui est en soi un résumé de son caractère), mais en outre Reacher semble choisir le moment où il dévoile son visage à la caméra, comme s’il maîtrisait son propre timing. Cette manière de se situer hors du langage cinématographique imposé aux autres personnages place Reacher en porte-à-faux du commun des mortels, illustrant son choix de vivre en marge. Elle met également en exergue la méthode adoptée par McQuarrie pour construire l’aura iconique du personnage.

Toute la force de Jack Reacher est de confronter deux régimes narratifs aux aboutissants antagonistes (le conspirationnisme des années 70 et sa fataliste impossibilité d'enrayer la machine, confrontant l’impuissance des personnages à celle du spectateur, et le héros agressivement proactif hérité du cinéma classique) pour façonner une icône qui n’aura de cesse de défaire le statu quo auxquels sont soumis les autres protagonistes. Notamment dans sa propension à systématiquement oraliser son analyse d’une situation et ce qu’il compte faire, à l’opposé du mystère et de la paranoïa chuchotés par la mise en scène de McQuarrie (notamment en jouant sur le vide du cadre, l’épurant pour tapisser l’image d’une menace sous-jacente). De même lorsqu’il vient à bout de l’homme de main du bad guy au terme d’un intense mano a mano, le réalisateur réduit le coup de grâce porté par Reacher au hors-champ du cri d’horreur en off, refusant au public le spectacle cathartique de sa mort pour nous faire partager l’effroi des bad guys logés à la même enseigne : on entend ce qu’il se passe, on ne le voit pas. En démiurge, Reacher possède son propre timing, qui n’est ni celui des autres personnages, ni celui du public. Quand les autres n’ont que des doutes, lui pose ses certitudes.

Jack Reacher

A une époque qui fait de la déconstruction systématique un crédo, Jack Reacher prouve que l’on peut manipuler avec des codes narratifs ostentatoires sans avoir peur du premier degré. Au carrefour du postmodernisme et du classicisme, McQuarrie propose une troisième voie rarement empruntée par ses contemporains (Joe Carnahan avec Mise A Prix peut-être), suggérant que la connaissance par les personnages des codes du monde qui les entoure sont ceux du genre cinématographique dans lequel ils s’inscrivent. De la hauteur mais pas de la distanciation pour Jack Reacher, héros d’un nouveau genre. Plus grand que la vie, plus grand que les codes, une icône de cinéma plus grande que le cinéma lui-même.
On a parfois reproché à McQuarrie de manquer d’imagination en termes de mise en scène et sur ce plan il faut admettre qu’il n’a ni la maestria de ses glorieux modèles, ni l’instinct permettant à des Brad Bird ou John McTiernan de rendre évident des concepts casse-gueule. Mais le réalisateur de Way Of The Gun, en cinéphile raconteur d'histoire, compense par l'intelligence de la conception de ses histoires et la perspicacité des codes convoqués, permettant une approche finalement assez intellectuelle de ses matériaux sous les oripeaux du récit de série B.
Mais en définitive, tout repose sur la capacité du personnage éponyme à endosser la particularité de ce dispositif, et il fallait bien le pouvoir d’incarnation de Tom Cruise pour cela. Jack Reacher rappelle ainsi à Hollywood ce que signifie de filmer une superstar dans un véhicule taillé à sa mesure. Chose rare, c’est en nourrissant un égo gargantuesque que Jack Reacher engendre cet objet à la dialectique singulière. Le beurre, l’argent du beurre et le boule de la crémière : c’est ce qu’on appelle un échange de bons procédés.




JACK REACHER
Réalisation : Christopher McQuarrie
Scénario : Christopher McQuarrie d'après le roman de Lee Child 
Production : Tom Cruise, Paula Wagner, Don Granger...
Photo : Caleb Deschanel
Montage : Kevin Stitt
Bande originale : Joe Kraemer
Origine : USA
Durée : 2h10
Sortie française : 26 décembre 2012




   

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