Ralph Wiggum

Les mondes de Ralph

Ralph Wiggum

"Quand je serai grand, j’aimerais bien être principal, ou alors Batman." Il était là. Il était là, depuis le début. Ou presque.


Précisément, il s’est affiché dès Noël Mortel, premier épisode des Simpson à être diffusé aux Etats-Unis, en 1989, puis en France un an plus tard. Nous autres mangeurs de grenouille ne découvriront sa Genèse (les shorts du Tracey Ullman Show) que des années plus tard. Un gosse parmi tant d’autres fait une brève apparition durant les premières minutes. Un rôle de figurant de bas étage. Sans intérêt. Point encore de phrase-choc, de mimiques imparables, ni de personnalité. Et pourtant au fil des saisons, ce gnome deviendra la private joke des scénaristes se passant le relais, un passage obligé, presque un champ de toutes les expérimentations. Ce n’est pas un hasard si dès le fulgurant commencement du show (déjà un succès en termes d’audience et d’estime critique), le petit gars était présent. Discret, mais bel et bien sous nos yeux. Vous l’aurez deviné : il est ici question de Ralph. Même Matt Groening avoue, un poil égaré, la popularité extrême de cette création à l’intérieur de LA création.

Comment définir le plus clairement possible ce qui rend Ralph si fascinant ?
  

Ralph Wiggum


Il y a la solution de facilité, des éléments clairs et enfantins. Le nom Ralph peut se lire comme un croisement entre Râ (ce dieu égyptien qui fut aveuglé par la lumière et donna naissance aux hommes) et Alpha (alpha et oméga désignent l’éternité de Dieu dans la religion chrétienne). Les deux lettres "a" et "l" ne sont que le commencement du terme anglais "all", qui signifie TOUT. On peut tout aussi bien concevoir "al" comme l’abréviation d’année-lumière, ce qui relierait le personnage simpsonien à cette même notion d’immensité. "Half" et "Ralph" se rejoignant si on les prononce parallèlement, il est évident que Ralph désigne une moitié, peut être la moitié originelle (ce qu’Eve est à Adam ?). Comment ne pas y voir également un hommage au célèbre poète Ralph Waldo Emerson, auteur de la phrase : "
La plus sublime révélation, c’est que DIEU est en chaque homme" ?


Mais cessons sur le champ ces exactitudes trop simplistes. 


RALPH EST UNE ÉNIGME
Son regard vide fixe parfois un lointain qui n’existe certainement que dans sa tête. Il est celui d’une machine à tuer planquée sous les apparats d’un innocent bambin. Contemplez ce regard ! A l’intérieur, tout s’y reflète : cosmos et chaos, tête et queue du serpent, vice et amour. Il n'est donc pas innocent que, déguisé en prêtre japonais fantasque dans l’épisode Noël Mortel, Ralph prévenait la foule de Springfield d’un explicite : "Les enfants ont intérêt à bien se tenir quand je suis dans les parages". L’enfant est le pendant cour de récré et un chouia retardé d’Al Bundy. Un monstre en puissance dont la transparence initiale masque la folie. Plus encore, l’imprévisible. Le Hasard. Ralph est un système tout ce qu’il y a de plus simple, mais qui est le vecteur de possibilités très aléatoires. Il est tout à la fois le sujet et l’objet de ces incertitudes, le petit grain de sel qui provoque l’apocalypse.

On dépasse le cliché de l’idiot du village ou du petit gros : l’esprit de Ralph se révèle être aussi vaste que l’espace. De cette conscience, tout peut sortir : un petit lutin irlandais lui conseillant de "tout brûler" (La Clé Magique), comme une remarque brut de décoffrage à la "des fois, quand je pète, je fais caca". Même si l’humour du show dépasse couramment le cadre du premier degré, le fiston Wiggum transcende ces caractéristiques et semble vivre dans une autre dimension, un monde à l’intérieur même du monde des Simpson. Le temps de quelques épisodes, il peut devenir le spécimen parfait de l’alchimie à la Al Jean, ce mariage entre rire pur et émotion, voire même le mélodrame. 

Ralph Wiggum

 
J’Aime Lisa, touchante histoire écrite par Frank Mula (scénariste du génial Il Etait Une Foi), rejoint le côté "fragilité des relations humaines" déjà brossé par le même auteur dans Simpson Et Delila, en faisant de Ralph un personnage virant parfois au pathos. Une love story avec un cœur gros comme ça, qui complexifie Ralph Wiggum, ses atouts burlesques tenant plus ici de la moquerie gênante. Le climax de l’épisode montre un Ralph époustouflant en acteur (tiens donc), sûr de lui, "normal". Un autre Ralph bien plus fictif qu’à l’habitude (on fait semblant de croire en un personnage qui fait semblant d’être quelqu’un d’autre), mais, invulnérable character, le vrai Ralph insouciant réapparaîtra dans les épisodes suivants.

Une énigme, Messieurs dames.


RALPH EST UN CONCEPT
L’idée du mythe à la Matt Groening. Traits aussi basiques que reconnaissables entre mille, tirades cultissimes, icône pop...Le groupe Bloodhound Gang lui a consacré une chanson, constitué de ses proverbes atypiques, dont le refrain est d’ailleurs : "I’m a POP sensation".



Ralph, c’est la régression nécessaire, aussi efficace humoristiquement parlant que Jerry Seinfeld, mais drôle malgré-lui. C’est un Charlie Brown bis et plus neuneu (quoique), mais tellement plus intéressant. Car Ralph est une allégorie, la personnification de l’humour : il n’est pas cocasse par des petites touches slapstick (comme l’est Hans Taupeman) ou par une vulgarité incorrecte (comme l’est Krusty le clown), mais par sa seule présence, son statisme, à la manière d’un symbole qui, à lui seul, porterait ses significations. C’est un être running gag, réservoir de punchlines non-sensiques, sorte de créature dévoreuse à la Galactus qui ne se nourrirait pas de l’essence vitale des mondes, mais goberait avec avidité des crayons, de la colle, et autres objets peu savoureux. Tant qu’il y a Ralph, le public accepte que son cerveau soit ravagé à l’acide par les gags les plus circulaires. Il suffit de voir ce passage de La Malédiction Des Simpson dans lequel le bonhomme s’éclate à ouvrir et fermer une boîte aux lettres. Ou encore, cet œuf en chocolat qu’il ne cesse de poser dans son panier (Un Casse Sans Casse), sans remarquer que, son panier étant ouvert, l’œuf ne fait que tomber par terre, et l’intéressé de recommencer maladivement le même geste, encore et encore, ad vitam. Deux scènes qui pourraient durer cinq, quinze, cent minutes, sans jamais lasser. C’est comme observer les étoiles. A la manière de la séquence finale de 2001 : L’Odyssée De L’Espace, Fin et Origines fusionnent en un seul instant, début et chute de la blague, formant une boucle hypnotique. Kubrick devait adorer Ralph Wiggum, à n’en pas douter.

Ralph n’est pas seulement une star, mais une image, une évocation : ce n’est pas Mick Jagger, c’est la guitare électrique. Enrichi incessamment par une armée de scribouilleurs déchaînés, c’est une figure-somme : vocabulaire simpliste et immédiatement drôlatique, mix de subversion ("J’aime les hommes, maintenant", dit il dans Les Simpson : Le Film), d’absurde radical et d’humour "bas-du-front"… et c’est aussi un extra-terrestre (enlevez le "R", et cela donne Alf, tiens) tellement out of this world qu’il en devient incroyablement lucide, bien plus que les autres créations qui lui sont périphériques. Lorsqu’on lui demande de dessiner un personnage fictif, Ralph n’agit pas bêtement comme ses congénères, et se crayonne le visage en affirmant un troublant : "Je m’appelle Ralph !" (Papa Furax). Un petit délire méta qui fait de lui un personnage conscient de son inexistence, de la fantasmagorie qu’il représente. De son caractère légendaire.
 

Ralph pirate l'intro des Simpson le film


Dans l’épisode
Le Vrai Descendant Du Singe, Martin Prince observe les différents élèves à l’intérieur de l’école, ayant tous le regard ailleurs. C’est une séquence en vue subjective. Ralph est alors le seul à regarder Martin droit dans les yeux, c'est-à-dire la "caméra", c'est-à-dire… nous autres, spectateurs ! Faisant coucou à son public de fans, il brise le quatrième mur. Il l’a déjà annoncé (Cf. Fou De Foot), mais c’est un fait : Ralph est "spécial" !

 

RALPH EST LE HÉROS DE RALPH
Ce qu’il y a de plus fascinant chez ce petit haut comme trois pommes, ce n’est pas seulement sa faculté à mettre en scène, sans le vouloir, la farce la plus tirée par les cheveux. Non, Ralph dépasse tout cela. Ralph est le héros de sa propre série. Une série qu’il s’est créée, une série qu’il construit, un show qui fait partie du show Les Simpson. Il envisage chaque fait, réalité et sensation à sa façon (ainsi le poison a-t-il "un goût de brûlure"), réagit avec force décalages, multiplie les interprétations dignes de l’Actor’s Studio. Il invente un univers où tout est permis : pourquoi une banane ne roulerait-elle pas comme une orange (Les Petits Sauvages) ? N’est-on pas aussi développé que Ralph pour saisir la logique dingue de l’idée ? Dans une société d’escrocs, de losers et de débilos, Ralph est le seul citoyen sincère de tout Springfield, puisqu’il parvient à être en dehors de Springfield, en réinventant en permanence son quotidien et l’ordre du monde. Pas dupe, il répond à l’illusion par l’illusion. Dans sa tête, tout tourne autour de lui. Une inondation surgit, et le petiot s’écrit : "Je crois que j’ai fait pipi dans mon lit" (Les Frères Ennemis). On appelle ça le ralphcentrisme.

Dans ce monde, Ralph peut choisir d’incarner une multitude de rôles. Un chat (Les Petits Sauvages). Un train (Lisa A La Meilleure Note). Un totem indien (La Brute Et Les Surdouées). Un chien (La Clé Magique). Une mère droguée (La Chasse Au Sucre). Une brique (Et La Cavalerie Arriva). Ou encore, un potiron (Une Crise De Ned). Plus encore que Rainier Wolfcastle, Ralph est le meilleur acteur des Simpson. Il s’apparente à Andy Kaufman et ses multiples Andy-like : dédoublements de la personnalité, expérimentations humoristiques désarçonnantes, infinité des rôles, schizophrénie carabinée (dans Attrapez-Nous Si Vous Pouvez, il va jusqu’à se trancher le doigt).

Et voilà que dans Salut L’Artiste, Ralphy se met à jouer de la flûte à nez. Et son papa Clancy de balancer : "Tu joues très bien, fiston !". Qu’insinue-t-il par là ? Parle-t-il du fait de manier l’instrument… ou du jeu d’acteur de Ralph ? Des deux, forcément. Et ce cher Clancy a raison : taré surréaliste, Ralph joue, effectivement… très bien. Quitte à foutre les jetons. La "réalité" de la série s’arrêterait là où terminent les rêves de Ralph : et si le show n’était qu’un songe interminable de ce dernier ? Un songe où, comble de la double-personnalité, Ralph se percevrait parfois… à la troisième personne. Les Simpson Horror Show deviendraient alors les cauchemars trash provenant d’un inconscient foutraque. Pensez-y. 

"La bouche de mon chat sent la nourriture pour chats !"


RALPHOLOGUE 

Ralph licornet

"Je suis un licornet !"


Ralph Wiggum est un puzzle dont les pièces seraient éparpillées aux quatre coins du globe.
  Son idiome si particulier que n’aurait pas renié Tristan Tzara, ses mimiques enfantines, son visage de bambin. Tout comme Duffman, une icône, une star, une vedette de l’imaginaire simpsonien.  Les mythes sont éternels. Ralph l’est aussi, et même plus. A la fin de Les Simpson : Le Jeu (où Homer tabasse Matt Groening), il manipule un drôle de jeu vidéo qui s’appelle "Dieu". Se retournant face-caméra, il tapote doucement l’écran de "votre" télévision, dans un dernier excès d’explosion du quatrième mur.
 

Creepy.


Prochainement, nous répondrons à la question "Dans quelle mesure Poochy est-il la cristallisation des tics et tocs de mille ans d’Histoire américaine ?".




   

Commentaires   

 
0 #1 John le lundi 29 juillet 2013 à 20:20
"Charlie Schultz " ?

Vous voulez dire Charlie Brown ?
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