Le Boucher

Délicates scènes

Affiche Le Boucher

Tandis que La Fille Coupée En Deux se plie en quatre pour se faire une place au soleil en cette rude période estivale, revenons sur l'une des œuvres phares du sieur Chabrol, Le Boucher.


On se souvient essentiellement de ce film de 1969 comme du premier long "non Nouvelle Vague" du cinéaste, du fait d'une mise en scène plus académique qu'à l'accoutumée, soutenant malgré tout un propos pour l'époque assez osé (tueur en série psychopathe, trauma de la guerre d'Indochine et émancipation de la femme). Mais on omet souvent de souligner à quel point Chabrol avait pensé son découpage dans le but de sublimer la construction classique de son récit. En effet, tout le drame du
Boucher se joue uniquement lors de trois scènes pivots : La rencontre, le refus et la séparation.
A ces trois scènes primordiales, Chabrol appliqua une réalisation mettant en exergue leur signifié pour en renforcer leur impact émotionnel.

La première de ces scènes se passe juste après le mariage qui ouvre le film. Le boucher, Popaul, raccompagne l'institutrice du village, Hélène. Ils entrent dans le champ du cadre par la droite, et marchent côte à côte face à la caméra durant un plan séquence de près de quatre minutes. Arrivés devant l'école, Popaul s'efface, sort du cadre par la droite, Hélène par la gauche. La caméra panote pour rattraper l'institutrice qui se dirige vers son école.
Ce plan séquence frontal a pour but d'illustrer la relation qu'est entrain de naître entre ces deux personnages solitaires et meurtris (lui est traumatisé par la guerre, elle victime d'un chagrin d'amour) qui pensent chacun avoir trouvé un précieux confident.

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La deuxième scène clé se passe en forêt, lorsque Popaul et Hélène vont cueillir des champignons avec des élèves de cette dernière. Cette scène débute par une série de champs/contrechamps entre Hélène, à gauche, et Popaul, à droite, soit là où on les avait laissés à la fin de la séquence de la rencontre. Ils discutent. Hélène se rapproche du boucher, un panoramique la suit et on les retrouve tous les deux dans un même plan. Sans coupure, toujours dans le même plan, les deux personnages continuent leur échange qui devient plus intime. La caméra amorce un travelling circulaire autour d'eux, tout en plan séquence depuis le panoramique sur Hélène, pour rappeler la scène de la rencontre. La caméra passe devant un arbre, qui a pour effet d'isoler momentanément Popaul dans un coin de l'image, reflétant la pression qu'il subit alors qu'il s'apprête à faire des avances à Hélène. Avances que celle-ci refuse.
Dans la foulée, elle offre un cadeau à Popaul pour son anniversaire. Chabrol met fin au plan séquence par un gros plan sur le briquet qui causera la perte du boucher.
Il faut noter qu'à la différence du plan séquence précédent, les personnages sont ici statiques car leur relation à partir de maintenant est vouée à l'échec, elle n'évoluera plus.

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La troisième scène clé est naturellement à la fin du film : Hélène emmène Popaul à l'hôpital, qui a préféré se blesser plutôt que tuer la femme qu'il aime. Le chemin qu'emprunte sa 2 CV est le même que celui de la scène clé 1, mais dans le sens inverse. Cette séquence marquant la rupture définitive entre les deux personnages, nous ne les verrons fort logiquement jamais dans le même plan. Chabrol alterne des gros plans sur Hélène, en pleurs, sur Popaul, agonisant et se confiant, et sur la route obscure qui les mène vers leur séparation alors qu'elle était le théâtre de leur découverte dans la première scène clé. A la fin du parcours, arrivé à l'hôpital, Chabrol joue sur les champs/contrechamps pour renforcer les pertes de repères des personnages et l'attachement de Popaul à Hélène : lorsqu'on voit Hélène revenir vers la voiture alors que la caméra cadre Popaul, on s'attend à ce que soit elle qui ouvre la portière, mais c'est en fait deux infirmiers que l'on a pas vus arriver. Une fois sorti du véhicule, Popaul lève la tête et fixe un regard. Logiquement, cela devrait être celui d'un des infirmiers qui le transporte, mais le contrechamps est un plan vide dans lequel entre rapidement le visage d'Hélène. Le procédé sera réutilisé quelques secondes plus tard, pour montrer que même s'ils ne sont déjà plus dans le même monde (on ne les voit jamais ensemble dans un plan de toute la séquence), l'un cherche toujours le regard de l'autre, qui tente de rassurer le premier par sa présence constante. Après une nouvelle série de champs/contrechamps les menant vers le bloc opératoire, Popaul demande un baiser à Hélène, récidivant sa demande de la deuxième scène clé. Hélène effectue alors le même trajet que lors de la scène clé 2 : elle rejoint Popaul à droite grâce à un panoramique. Ils se retrouvent enfin dans le même cadre pour un baiser d'adieu.

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Après cette séquence, Hélène ira contempler le paysage à l'aurore. Et si le film s'ouvrait sur ce même paysage avec un ample panoramique, on ne s'étonnera pas qu'il se finisse par une série de brefs plans fixes grisâtres, tels les clichés d'un monde dorénavant mort et figé.

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En faisant progresser le plan séquence initial vers un découpage de plus en plus complexe, Chabrol construisait une inexorable montée dramatique tout en illustrant visuellement la relation entre ses deux héros malheureux de manière à la fois simple et diablement efficace. "Académique" comme on serait tenté de résumer platement la chose.


LE BOUCHER
 
Réalisateur : Claude Chabrol        
Scénario : Claude Chabrol
Production : André Génovès & Fred Surin
Photo : Jean Rabier
Montage : Jacques Gaillard
Bande originale : Pierre Jansen
Origine : France / Italie
Durée : 1h33
Sortie française : 27 février 1970




   

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