Sujets qui fachent ?

Grenouilles de Bénito

Affiche Dirty Harry

Il est de tradition française chez les critiques de pointer du doigt un sous-texte fasciste dans certains films comme preuve de leur nullité. Depuis L'Inspecteur Harry, le "film fasciste" est une étiquette appliquée aux histoires de justiciers seuls contre tous, où la volonté d'un individu s'exerce directement sur les autres.


Mais au lieu de s'interroger sur ce rapport, d'analyser ce qui dérange, l'étiquette "film fasciste" permet d'enfermer le film dans la catégorie des "produits douteux moralement inacceptable". Plutôt confortable comme démarche, et ironique aussi, non ?


Georges est un fasciste de merde
Tel un réflexe pavlovien, le critique se coupe instinctivement du film dès qu'il est question d'un justicier. Récemment, À Vif avait réussi à indigner bon nombre de cinéphiles persuadés de voir là l'éloge d'une justicière fasciste écrasant des salopards, des voleurs, des moins que rien. Alors qu'en mettant de côté son dictionnaire du bon cinéphile pour regarder le film, ils auraient pu s'apercevoir qu'avant d'être éventuellement porté par un idéal de justice, un désir de vengeance, le personnage principal se retrouve tout simplement... sans aucun repère, fragilisé. Une petite nuance qui change l'interprétation générale du film.
Quelque soit la qualité du film, l’œil du spectateur s’est limité à un repère intellectuel qui va être appliqué à l’ensemble du récit. Toute interprétation se retrouve donc biaisée car contrainte de légitimer ce fameux repère. Le spectateur se retrouve prisonnier de lui-même.

A Vif
Lors de la sortie de A Vif, la presse française prenait son courage et sa morale à deux mains et s'élevait contre ce nouvel opus fascisant de l'auteur de Michael Collins et Breakfast On Pluto...



Au cœur du spectacle

L’actualité de ce début 2009 nous propose un exemple plutôt paradoxal : The Chaser. L’histoire d’un proxénète recherchant l’une de ses filles, détenue quelque part chez un tueur. En dévoilant rapidement le visage de ce dernier, le réalisateur souhaite renforcer la frustration à venir chez le spectateur, afin de s’aligner sur celle du personnage principal. En effet, on sait que le suspect est le tueur, mais comment le prouver ? En parallèle, une femme est à l’agonie quelque part. Il faut la sauver le plus vite possible.
Frustration + tension permettent aux sentiments, aux émotions de combler l’impossibilité d’établir rationnellement la culpabilité du tueur. C’est ainsi par exemple, que le pauvre tueur se fera bastonner au sein même d’un commissariat. Plus important, le spectateur va lui aussi céder aux sentiments, le tueur étant une ordure, il mérite bien de s’en prendre plein la gueule, voire plus. C’est efficace et net.
On retrouve bien le schéma classique "un seul contre tous" avec une violence dominant les rapports. Un schéma de film fasciste peut-on dire. Pourtant, même les critiques professionnelles et amateurs férues d’étiquette cinéphiliques convenables salueront l’efficacité du film, son pessimisme, sa violence. Perdraient-ils les bonnes habitudes ? Ou tout bêtement leurs fameux repères ?

En fait, en jouant dans le domaine de l’émotion, de la violence comme reflet de notre propre impuissance, The Chaser nous interpelle directement sans passer par la case de l’intellect. Le spectacle est vécu, pas analysé. Ce qui pourrait soulever une autre question terrible, celle de la manipulation du récit.
"Un thriller crépusculaire, angoissant et terrifiant" -  Le Figaro.


Un point c’est tout
Lors d’une discussion enflammée, il arrive que l’un des interlocuteurs gagne un point Godwin, c’est-à-dire arriver à un moment où l’on estime que la discussion est devenue impossible. Habituellement ce point est marqué par l’utilisation de termes faisant référence au 3ème Reich. Plus généralement, c’est quand la discussion fait place aux sentiments, "nazisme" ou "fascisme" étant surtout d’excellents catalyseurs.
Comme on l’a vu, l’étiquette "film fasciste" repose d’avantage sur une interprétation du récit que sur le récit en lui-même. Une petite nuance aux allures Godwiniennes qui risque d’enfermer la discussion, la critique – le sujet n’étant plus le film même, mais l’étiquette à défaire ou à confirmer. C’est la marque des belles polémiques qui alimentent quotidiennement une certaine actualité nationale, ou comment faire parler sur des sujets sans jamais remettre en cause leurs sources, leurs existences même.

Dans une lettre, Franz Kafka avait écrit : "On ne devrait lire que les livres qui nous piquent et nous mordent. Si le livre que nous lisons ne nous réveille pas d'un coup de poing sur le crâne, à quoi bon le lire ?"
L’étiquette "film fasciste" incarne tout l’opposée, c’est la célébration d’une différence d’opinion d’une audience trop confortablement enfermée dans ses maux pour oser les bousculer. Définir des barrières au lieu de les interroger. Une auto-censure reposant paradoxalement sur l’univers du spectacle, là où l’intellect arrive en dernière position. Pas d’bol.

Georges Abitbol 



   

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