The Pledge

Croix de bois, croix de fer

Affiche The Pledge
"Où est ton hameçon pour pêcher le Léviathan et lui lier ensuite la gueule avec des cordes ?"
Livre de Job, 40, 25.

Jerry Black (Jack Nicholson, stupéfiant) est vieux. Usé. Pas de femme. Pas d’enfant. Et bientôt, il n’aura plus de travail : l’heure de la retraite est là. Que lui reste-t-il ? Plus grand-chose. Des souvenirs. Le respect de ses (futurs) anciens collègues policiers. Et d’interminables heures de pêche à la ligne sur les lacs du Nevada.
Lors du pot d’adieu donné en son honneur, une nouvelle tombe : on a retrouvé le corps sans vie d’une petite fille. Violée. Mutilée à en donner la nausée. Jerry veut cette affaire. Très vite, un suspect est intercepté. Au cours de l’interrogatoire, ce dernier se suicide. Tous les éléments le désignant comme coupable, son geste est interprété comme l’aveu ultime de son crime. Affaire classée. Mais Jerry n’y croit pas. C’est trop gros. Son instinct lui hurle que le vrai meurtrier court toujours. Et, même à la retraite, il compte bien l’attraper. Car voyez-vous, Jerry a fait une promesse. Une promesse qu’il compte bien tenir. Quitte à en perdre la raison.

One man, one vision
"Et rien n’attire plus mon âme… que cette sombre nostalgie de la vérité."
Un Endroit Où Aller - Robert Penn Warren
Dans certains cas, un nom peut, à l’instar d’un bon dessin, valoir mieux qu’un long discours. Mettons tout de suite cette idée à l’épreuve.
Sean Penn.

Oui, on pourrait très bien s’en tenir là. Vous avez suffisamment de qualificatifs en tête pour justifier une vision immédiate du film sans que l’on ait besoin d’en dire davantage. Mais tentons tout de même d’aller un peu plus loin.
Pour son troisième film en tant que réalisateur, Penn nous propose un remake. Quoiqu’au fond, ce terme ne paraît pas très approprié. Disons plutôt, une réadaptation. Une relecture. Il se base sur un roman/scénario de l’allemand Friedrich Durrenmatt, dont on a tiré en 1958 le film Ça S’est Passé en Plein Jour. Evidemment, vu la nationalité et le thème du film, difficile de ne pas penser au chef d’œuvre de Fritz Lang M Le Maudit. Mais le scénario de Durrenmatt est suffisamment retors et fascinant pour que l’on oublie vite cette écrasante parenté.
Penn n’est pas le premier à se pencher sur ce récit. Ce scénario a effectivement été adapté à plusieurs reprises, que cela soit pour le cinéma ou pour la télévision. Citons ainsi The Cold Light Of Day, une production de la télévision anglaise avec Richard E Grant dans le rôle du policier : souvenez-vous, le méchant Mayflower dans le génial Hudson Hawk ! (bon, il aussi joué l’imprésario dans Spice Girls, Le Film… bref…)

The Pledge rajouterait-il donc du blé à moudre aux gens déplorant le triste manque d’imagination des scénaristes Hollywoodiens, incapables du moindre accès de création originale ? Ce n’est pas aussi simple, car le traitement de Penn va transformer ce qui aurait pu n’être qu’un simple film de serial killer de plus en voyage sans retour, en ode quasi métaphysique à ce qui fait la réelle valeur non seulement d’un homme mais aussi de son court passage sur la terre qu’il foule.
Dans le cadre de cette démarche, Penn est assisté par un casting "voie lactée", "quatre étoiles" étant décidément un nombre ridiculement faible pour qualifier la valeur d’une telle distribution. Un Benicio Del Toro prodigieux en simple d’esprit.  Un Aaron Eckhart dans le rôle pas forcément facile du jeune policier ambitieux. Une Robin Wright Penn rendue méconnaissable par un maquillage discret mais parfaitement réussi : son visage semble ainsi porter tous les stigmates d’une vie de labeur et de misères. Une fille qui a souffert. Une fille qui aurait peut-être pu être belle si le destin avait été moins impitoyable. Et tout ça, sans être le moins du monde mis en avant en tant qu’argument marketing comme cela avait été lourdement le cas pour le maquillage de Charlize Theron dans l’exécrable Monster (tiens… encore un film voulant parler "autrement" de tueur en série). Et ainsi de suite : Helen Mirren, Harry Dean Stanton, Vanessa Redgrave… Chaque nouveau personnage intervenant dans le film est une occasion pour le spectateur d’écarquiller les yeux. On n’avait pas vu telle réunion de talent depuis un bon moment (et le premier qui cite Ocean’s Eleven et ses suites se prend une claque). On a même droit à l’apparition surprise de Mickey Rourke dans le rôle court, mais extrêmement touchant, d’un père brisé par la disparition de sa petite fille. Sa remarquable interprétation d’un homme anéanti (quoique… est-ce vraiment de l’interprétation ?), véritable cadavre vivant, ne laisse pas de marbre et, toute brève qu’elle soit, donne un coup au cœur supplémentaire pour le spectateur.

The Pledge

Emotion par l’image comme par le son : Klaus Badelt et Hans Zimmer nous offrent ici une musique proprement fabuleuse, qui prend à la gorge sans jamais être envahissante (ce qui est assez rare pour être souligné). Avec tout ça, on pourrait imaginer que le spectateur achève le film en sanglotant. Erreur. Grande erreur. The Pledge n’est pas un film larmoyant. Pas du tout. En effet, Penn a compris quelque chose de capital : il existe un moment où les larmes n’ont plus aucun sens. Un instant où l’on se trouve bien au-delà de celles-ci. On ne pleure pas devant une telle histoire. On en est au stade suivant. Le nœud dans la gorge. La boule dans l’estomac.
Le vide.
Le froid.
Le néant.
John Lennon le chante parfaitement dans son merveilleux Working Class Hero : "‘Till the pain is so big, you feel nothing at all."
The Pledge, c’est ça.

Victime de l'immonde
Qui osera nommer l’enfant de son nom véritable ?”
Faust - Goethe (traduction : Gérard de Nerval)

Bien souvent dans les films de serial killer, le récit a tendance à créer (volontairement ou non) chez le spectateur une certaine fascination non tant pour les héros (cherchant à arrêter les meurtres) que pour le tueur en lui-même. D’ailleurs, le nom de ce genre de film est bien significatif : "film de serial-killer". Pas "film d’enquêteurs". Non. Celui que l’on met en avant est le tueur. Le mal. C’est lui qui frappe de manière indélébile l’esprit du spectateur. C’est de lui et uniquement de lui dont on parle à l’issue du film. C’est de lui dont on se souvient des années plus tard. Si on cite le nom d’Anthony Perkins, à quel rôle pensez-vous immédiatement si ce n’est celui de l’inquiétant Norman Bates dans Psychose ? Et quel personnage a assuré à Anthony Hopkins une renommée éternelle sinon le terrifiant Hannibal Lecter ? Après tout, n’en est-on pas arrivé à parler d’ "icônes" pour certains tueurs cinématographiques ? "Icônes"… un terme ayant à la base une signification religieuse. Une image sacrée que l’on "adore". Tout est dit, ou presque. On pourrait même aller encore plus loin dans le raisonnement : la personnalité du tueur peut être mise de côté pour uniquement s’intéresser aux procédés que celui-ci utilise pour assassiner ses proies.
Par exemple, dans la récente et très médiocre série des Saw, le tueur est interchangeable. Ce n’est même plus lui l’important. Ce qui compte vraiment, ce qui est mis en avant (y compris au niveau promotionnel : "Oh yes, there will be blood"… au secours), c’est le sadisme des engins de tortures et la douleur des victimes.

Oui mais justement… et les victimes ?
En effet, qui se souvient du nom du flic que Hannibal éventre, éviscère et crucifie sur sa cage lors de son évasion dans Le Silence Des Agneaux ? Qui se rappelle du nom de l’obèse que John Doe gave jusqu’à ce que mort s’ensuive dans Se7en ? Qui a retenu le prénom du jeune homme que Michael Myers épingle sur un mur comme un vulgaire papillon dans Halloween (celui de Carpenter, hein) ? Pas grand monde, n’est-ce pas ? C’est justement à ça que s’attaque Sean Penn. Dans The pledge, les victimes seront mises sur le devant de la scène. Les victimes et leurs proches (illustrations : la famille de la première petite fille ou encore Mickey Rourke en père brisé). Les victimes et leurs questions. Les victimes et leur souffrance : à ce titre, le regard vide, éteint, presque mort, de la grand-mère de la petite fille assassinée est tout simplement inoubliable. Bref, autant de gens condamnés à la douleur à perpétuité.
Cette thématique, la réalisation de Penn la place au premier plan via un hyperréalisme d’une sobriété extrêmement maîtrisée (sobriété tranchée néanmoins par un éclair d’horreur pure, sur lequel nous reviendrons). Ainsi, l’annonce de la mort de la petite fille faite à ses parents au beau milieu de l’élevage de poulets de ces derniers sonne incroyablement juste (alors que c’était très casse-gueule sur le papier). Tout comme l’est la réponse de Jerry face aux parents qui demandent pourquoi ils ne peuvent pas aller voir le corps de leur enfant : "Parce que nous-mêmes osons à peine la regarder". De la même manière, Penn crée un véritable malaise en ne montrant que le visage du jeune homme qui découvre le cadavre de la petite fille en pleine campagne. Son expression complètement défaite, incrédule, horrifiée est bien plus parlante qu’un plan voyeuriste nous montrant vulgairement et platement le corps mutilé de la victime. Penn pousse même cette démarche glaçante jusqu’à l’insoutenable : voir (rapidement) les photos de l’autopsie de la jeune victime est une épreuve presque physique pour le spectateur.
Bref, avec The Pledge, Penn remet les pendules à l’heure. Il veut que cette fois-ci, le spectateur se rappelle d’une chose une fois le film terminé. D’une chose vraiment importante. De la seule chose vraiment importante : le nom de la petite fille assassinée.
Elle s’appelait Ginny Larsen.

The Pledge

The man who wasn't there
"Peut-être des âmes non humaines nées dans ce monde sont-elles retenues dans des prisons de chair. "
L’Oncle Silas - Joseph Sheridan Le Fanu

Toujours dans cette perspective de mettre les victimes en évidence, Penn rend logiquement son tueur très discret. On n’entendra jamais sa voix. On ne connaîtra jamais son visage. On ne l’apercevra jamais distinctement. On sait simplement qu’il est là, dans l’ombre. Prêt à recommencer. Et cela suffit largement pour créer une tension permanente, à la limite du supportable, tout au long du film. Ce procédé contribue également à déshumaniser le tueur. A le diaboliser, en fait. Littéralement. La question de la mère de la petite Ginny à l’enquêteur prend alors tout son sens : "Existe-t-il de tels démons ?". Et la réponse de Jerry est sans appel : "Oui, il en existe." Ainsi, Penn parvient à nous donner l’impression que les enfants ont été les victimes d’un mal impalpable, insaisissable. Presque fantastique.
Mais Penn va aller encore plus loin. Il sait ce à quoi nous sommes habitués en tant que spectateur. Ce à quoi nous sommes conditionnés. Et il n’hésite pas à jouer sur ces attentes, qu’elles soient conscientes ou non. Ainsi, Penn crée une fausse piste avec le personnage de l’homme d’Eglise. Ce pasteur, en apparence profondément bon, devient vite suspect aux yeux des spectateurs. Certains éléments poussent effectivement à se méfier de lui : il s’intéresse fort à la petite fille dont s’occupe Jerry. La piste des "hérissons" semble également coller avec le personnage. Mais à côté de ces indices tangibles, internes au film si l’on ose dire, il y a également des éléments externes à celui-ci qui tendent à le faire considérer comme probable coupable. Cet homme de foi vit seul avec sa mère. Il n’a pas de femme, ni de petites amies. Le spectre de Norman Bates (Psychose) rôde alors dans l’esprit du spectateur… Et puis c’est un homme accordant beaucoup d’importance à la religion. Un thème fort présent dans Se7en, lui aussi (bon, dans Résurrection aussi, mais là, on s’égare). Bref, Penn a compris que le spectateur contemporain va se baser non seulement sur ce que le film lui donne objectivement pour tenter de savoir qui est le coupable, mais également sur les clichés, les conventions cinématographiques du genre dans lequel s’inscrit le film en question. Ou du moins, du genre dans lequel le spectateur croit (ou est conditionné de croire qui par l’habitude, qui par la promotion, qui par la paresse intellectuelle, qui par la bande-annonce, etc.) que le film s’inscrit.
Et Penn de nous tendre une fausse piste, un piège dans lequel nous tombons tête la première. Mais nous ne sommes pas les seuls : le policier Jerry croit lui aussi à la culpabilité du révérend.
Penn ne va pas se contenter de cette fausse piste : il veut donner un électrochoc au spectateur. Arrive alors la scène de l’église. Jerry apprend que la petite fille qu’il considère plus ou moins comme sa fille adoptive est à l’église pour un office donné par le pasteur qui est alors son principal (et unique) suspect. Il se précipite alors jusqu’à l’église dans laquelle il entre en trombe, arme au poing. Et là, c’est l’image. Le flash. Penn nous pétrifie avec une horreur sans nom. Le mal à l’état pur.
Une monstruosité absolue.
Une abomination.
Le pasteur, une faux à la main, accoutré en véritable incarnation de la mort et un sourire de démence perverse sur le visage est penché sur le corps ensanglanté de la petite, gisant sans vie à ses pieds.

Sauf que tout cela n’est qu’une hallucination. Un clignement d’yeux plus tard, Jerry voit que l’église n’abrite qu’une messe bien innocente. Mais le choc, lui, est bien réel.
Avec cette scène, Penn joue sur plusieurs tableaux : d’une part, il montre que l’obsession de Jerry le conduit lentement vers la folie. Mais surtout, Penn joue avec ses spectateurs. Ave ce tableau d’horreur, il a montré ce que Jerry, et par extension le spectateur, craignait de voir. Fantasmait de voir ? Peut-être même, espérait voir ?
Ce message subtilement culpabilisateur (quoique… "conscientisant" paraît un terme plus approprié) que Penn envoie au spectateur sera également traduit par la mise en scène elle-même lors du dénouement. Pour la première fois, le tueur interagit à l’écran. Il se rend à son rendez-vous avec une petite fille, l’appât de Jerry. Mais le spectateur n’a même pas droit à un visage à mettre sur le mal. Car lors de ces séquences, la réalisation passe à la vision subjective. On voit à travers les yeux du tueur. Ce procédé est loin d’être gratuit. Le message de Penn au spectateur est clair : "Vous vouliez un film de serial-killer ? Vous vouliez un tueur en série ? Le voilà : c’est vous. "
On le voit, Penn maîtrise parfaitement son sujet. Il le maîtrise tellement qu’il se permet même un clin d’œil aussi inattendu qu’ironique (du moins, pour ceux qui le repèrent). Ainsi, au détour de son enquête, Jerry va interroger une amie de la petite fille assassinée. Et cette amie est interprétée par nulle autre que la jeune Brittany Tiplady, qui a également tenu le rôle-clé de Jordan Black dans MilleniuM, LE chef d’œuvre ultime (signé Chris Carter) en matière de série télévisée consacrée aux… serial-killers. La boucle est bouclée.

The Pledge

Démons et merveilles
"Faut-il s’étonner que l’imagination… radote, quand le ciel et la terre se confondent et que l’amour et la haine se marient, pour nous montrer des crimes inconnus dans notre pays jusqu’à ce jour ?"
Le Blanc et le Noir - Erckmann-Chatrian

Avec The Pledge, Penn s’attaque à un sujet tabou : la religion. Ainsi, la famille de la petite Ginny Larsen, par l’assassinat de laquelle débute le film, est fort croyante. Et le drame qui les touche ébranle leurs convictions, leur vie, jusque dans leurs fondements. Que cela soit la mère ("Existe-t-il de tels démons ?") ou bien la grand-mère de Ginny ("Pourquoi Dieu s’est-il montré si égoïste ?"), c’est l’incompréhension qui règne. Cet aspect religieux va entraîner le héros Jerry dans son sillage : son serment de retrouver le tueur de la petite Ginny qu’il fait à la demande de la mère est prêté sur la croix. Et c’est son âme éternelle qu’il engage à cette occasion. C’est l’enjeu de ce serment qui poussera Jerry à tout sacrifier dans le but de retrouver le tueur : sa réputation, son entente avec sa nouvelle compagne, sa fille adoptive, jusqu’à sa raison. Ce faisant, il oublie néanmoins une chose : même l’enfer est pavé de bonnes intentions. On le voit : le film est parsemé d’éléments éminemment liés à la religion. Tout comme l’est la fausse piste que Penn lance au spectateur et que nous avons déjà abordée : le pasteur, l’homme de foi, "trop poli pour être honnête".
Ce dernier accueillera d’ailleurs Jerry dans son église par un "Bienvenue dans la maison de Dieu", aussi sincèrement prononcé que déstabilisant à cet instant du récit.
Dans une certaine mesure, l’approche de Penn par rapport au personnage du serial-killer s’inscrit également dans la perspective religieuse du récit. Plus d’une fois, le tueur est considéré comme un démon. Il y a la question lancée par la mère.
Mais il y a également le sort final réservé au tueur : il finira brûlé vif dans un accident de voiture alors qu’il se dirigeait vers sa prochaine victime. Et la seule image réelle, de face, du tueur à laquelle le spectateur aura droit sera celle d’un cadavre carbonisé, ressemblant à celui d’un damné voué aux flammes éternelles de l’enfer.
Penn veut-il par là illustrer une certaine notion de justice divine ? D’ailleurs, cet évènement survient juste après qu’une scène ne nous apprenne le nom du tueur.
Or, selon la tradition, connaître le véritable nom d’un démon, c’est lui ôter ses pouvoirs. C’est le renvoyer en enfer. De fait.
De la religion, Penn rebondit pour aborder un autre aspect de son histoire : les contes de fées. Il y a bien sûr les contes que Jerry racontera à sa petite fille adoptive (et également appât…) le soir avant qu’elle ne s’endorme dans son lit. Mais ce n’est pas tout. Au fond, le tueur est presque un ogre, "mangeant" les enfants imprudents.
Il y a aussi le dessin de la petite Ginny le représentant comme un "géant". C’est d’ailleurs de cette manière qu’elle l’appelait. Un autre surnom du tueur sera celui de "wizard", de magicien. Enfin, il y a la manière qu’a le tueur d’attirer les enfants : avec des sucreries et des friandises (les fameux hérissons). Hansel et Gretel ne sont pas loin. Et d’ailleurs, ce n’est pas un hasard si le dénouement nous apprend que le tueur travaille dans une confiserie : l’allusion est complète.
Au final, Jerry rentrera peu à peu dans le conte. En réponse aux doutes émis par son entourage quand à l’existence d’un tueur en série, il répondra un vibrant "The wizard is real and I know it !".
Le pas est franchi. Et cet aspect presque fantastique sera renforcé lors de la planque de Jerry, attendant avec ses anciens collègues l’arrivée du tueur à son rendez-vous avec l’appât que Jerry a tendu à son intention. A un moment, Jerry pressent, prophétise pourrait-on presque dire, que le tueur s’est mis en route. Ce qui est vrai.
Désormais, Jerry fait partie du conte. Définitivement. Mais il ne le sait pas. Pire : il ne le saura jamais.

The Pledge

To protect and to serve
Perdu ! Perdu ! S’exclame ma voisine, avec un rire dément.
Perdu ! Perdu ! Répétèrent les voix profondes des hommes masqués.
Va-t’en, lâche, s’écrient-ils tous ensemble, tu n’es pas digne d’être des nôtres.
Souviens-toi de ta promesse : Va-t’en !
"
La Chambre Perdue - Fitz-James O’Brien

On l’a déjà dit : avec The Pledge, Penn prend les spectateurs à rebrousse-poil. Et ce, en mettant les victimes en avant. En nous montrant un héros vieux et fatigué au lieu d’un jeune enquêteur habillé comme une gravure de mode. En plaçant son récit dans un cadre rural au lieu de choisir le milieu-urbain-pourrissant trop souvent inévitable dans les films de serial-killer post-Se7en. En nous donnant un dénouement frustrant pour le héro comme pour les spectateurs. En nous montrant la fin de l’histoire dès la première image du film, via un montage tout simplement prodigieux (à ce titre, la mise en parallèle du pot d’adieu de Jerry et de la découverte du cadavre de la petite fille est absolument hallucinante). Et Penn de débuter et de clore son film sur la même phrase d’un Jerry ayant perdu la raison : "Elle l’a dit, elle l’a dit".
Mais de qui parle Jerry ? De la petite Ginny ayant parlé du géant ? De la mère de Ginny qui l’a fait jurer sur la croix ? De sa compagne, qui l’a traité de fou en apprenant son procédé pour attirer le tueur ? De la psy qu’il a consulté dans l’espoir d’avoir des éléments sur le tueur mais qui s’est plutôt empressée de l’analyser, lui ?
De sa fille adoptive qui lui a parlé du "magicien" ?
Avec ce dénouement, avec ce plan d’un héros ayant conquis une victoire à
la Pyrrhus sans même avoir conscience de celle-ci, Penn touche à l’excellence que Clint Eastwood atteindra avec son Mystic River.
Penn et Eastwood.
Deux réalisateurs qui savent ce qui est vraiment important.
Deux hommes qui "protègent et servent" le cinéma. Et donc, nous-mêmes.
Deux hommes qui parlent à leurs spectateurs comme à des adultes.
Mais nous, en sommes-nous dignes ?
Sommes-nous dignes de cette considération ?
Clint et Sean pensent que oui.
Et vous ?

The Pledge
Réalisateur : Sean Penn
Scénario : Jerzy Kromolowski & Mary Olson-Kromolowski d'après le roman de Friedrich Dürrenmatt
Production : Sean Penn, Elie Samaha, Michael Fitzgerald…
Photo : Chris Menges
Montage : Jay Cassidy
Bande originale : Klaus Badelt & Hans Zimmer
Origine : USA
Durée : 2h04
Sortie française : 26 septembre 2001




   

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