Le Terminal

Arrêtez Spielberg si vous pouvez

Affiche Le Terminal

Un petit Spielberg vaut mieux qu’un mauvais.


Enchaînant les tournages pharaoniques à un rythme stakhanoviste, le roi de l’entertainment capable de claquer deux chefs-d’œuvres en six mois a décidé de s’accorder une petite pause récréative dans le prolongement d’Arrête-Moi Si Tu Peux. En minimisant la taille de son nom sur l’affiche du film, il revendique son Terminal comme un divertissement mineur, un mignardise sans prétention.

Vaguement inspiré de l’histoire vraie de Karim Nasser Miran, un réfugié iranien coincé à l’aéroport de Roissy depuis des années, le scénario écrit par Andrew Niccol prend à contre-pied les deux derniers films du cinéaste. En effet, il n’est plus question ici d’un héros obligé de fuir sans cesse mais au contraire d’un homme qui accepte de rester là où il est. Cet homme en l’occurrence, c’est Viktor Navorski, originaire de Krakozie et bloqué dans le terminal de JFK à New York quand son pays est victime d’un coup d’état. Ses papiers n’ayant plus de valeur légale, il ne peut entrer sur le territoire américain et finit par accepter de vivre dans ce microcosme aseptisé de la société.

Le Terminal
 

Si le talent de Spielberg dans la comédie n’est plus à démontrer, (Sugarland Express et 1941 sont là pour le prouver), il n’avait jamais réellement su concilier avec autant de brio la satire politique avec l’enrobage de légèreté virevoltante. Il y a du Capra dans ce personnage foncièrement bon coincé dans un monde qu’il ne connaît pas et auquel il va devoir trouver sa place. Parfaitement incarné par un Tom Hanks au charme naïf, Viktor Navorski est capable de nous faire rire aux éclats avec ses numéros à la Chaplin (glissement sur le sol, petite danse après avoir réparé un mur) comme de nous émouvoir lors de séquences romantiques avec une Catherine Zeta-Jones en hôtesse de l’air paumée. Sur une musique délicieusement jazzy de John Williams (qui compose ici des thèmes simples et discrets comme l’est le héros), le réalisateur nous balade donc dans un aéroport entièrement reconstitué (on salut l’immense travail du décorateur Alex McDowell) et parvient à transformer un lieu froid en un des endroits les plus magiques du monde (c’est Air France qui devrait s’en servir comme pub !). Ainsi, l’éclairage blanc et clinique du début bascule dans des tons sépias et un bleu tamisé au fur et à mesure que le héros s’approprie l’environnement et la féerie s’installe au grès des dîners poétiques (une conversation mélancolique avec un jongleur à l’arrière-plan), des mariages insolites (la responsable du bureau de l’immigration qui fait le signe de Spock pour dévoiler la bague) ou tout simplement des situations burlesques. Avec l’innocence d’un enfant, Navorski fait tout simplement de l’aéroport un lieu d’échanges humains.  

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Mais si cette humanité finit par émerger, avec parfois un recourt sentimentalisme exagéré et plombant (la séquence des médicaments, le faux suspens final avec le "méchant/gentil/mais méchant quand même/mais gentil au fond de lui" responsable de la sécurité), c’est parce qu’elle était jusque là refoulée par chacun des personnages et que Viktor aura su la faire ressurgir. Etouffés par un Etat sécuritaire, les petites gens qui composent le personnel de cet aéroport payaient simplement les pots cassés du Rêve Américain. Derrière ses apparences joyeuses, Le Terminal brosse un tableau acerbe de la société de l’Oncle Sam et de sa stupide bureaucratie. Toutes les minorités sont reléguées à des tâches ingrates, du Portoricain qui transporte des plateau repas au vieux balayeur Indien ; la société de consommation devient un rêve inaccessible (Tom Hanks qui se reflète dans une vitrine de costume), les fast-foods et leur mal-bouffe semblent directement réservés à tous ceux qui n’ont pas les moyens de bien manger (on ne se lasse pas, après Minority Report, de voir comment Spielberg parvient à critiquer les placements de produit l’air de rien), tout le monde est indifférent face à l’actualité internationale (les informations télévisées n’ont même pas de son)…
Par petites touches discrètes, le réalisateur fait passer son message politique et porte un regard lucide sur l’Amérique paranoïaque de l’après 11 septembre. La fabuleuse séquence d’introduction qui donne à voir la présentation des papiers des voyageurs aux douaniers, aussi anodine soit-elle en apparence, est pourtant d’une extrême virulence puisqu’elle opère comme un décalque de celle qui débutait La Liste De Schindler où les juifs se font ficher. "Nom et prénom" devient "Business ou Tourisme ?" mais le procédé est le même, y compris dans l’utilisation des tampons. L’être humain est étiqueté par le Système, littéralement traqué par des vidéos de surveillance guettant les moindres de nos faits et gestes. Un des meilleurs moments du film est d’ailleurs une traque amusante avec une caméra où le responsable de la sécurité attend que Navorksi n’enfreigne la loi, avant de faire mine de regarder ailleurs une fois que l’homme a saisi le principe de l’objectif.  

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Navorski ne veut pas qu’on lui donne la liberté : il veut la gagner. Il ne veut pas faire parti de la masse qui déferle à l’ouverture des guichets ou qui passe à l’arrière-plan :  il est un individu à part entière, un être humain avec du cœur et non un étranger que l’on craint et qu’on rejette. Les relations qu’il va tisser avec le personnel de l’aéroport marquent tout simplement la reconnaissance de son individualité. Mis à l’écart derrière une barrière ou une ligne jaune, totalement invisible aux yeux du monde (superbe travelling aérien partant de Tom Hanks pour s’éloigner et le faire disparaître dans le terminal), écrasé par un environnement hostile (on relève une quantité impressionnante de contre-plongé laissant apparaître l’étendue du décors) et subissant carrément un examen aux rayons X, Viktor va devoir lutter pour exister. Recherche d’un travail utile, découverte forcée d’une langue inconnue, création de relations sociales…
Un long parcours qui mènera à la reconnaissance par chacun de son identité, symbolisée par une photocopie de sa main placardée un peu partout. La quête d’identité est donc au cœur du récit, prolongée jusque dans un générique de fin dévoilant les noms des acteurs et techniciens par le biais de leur signature. Du début à la fin du film, Spielberg ne lâche pas sa thématique et nous demande de ne jamais oublier d’où on vient (après tout, la romance avec Amélia n’est-elle pas impossible du simple fait que la jeune femme n’appartienne à aucun pays ?). Ce n’est qu’en reconnaissant nos origines et en refusant de les nier (ce refus est justement au cœur d’une scène amusante) que l’on peut défier un Etat Totalitaire qui ne songe qu’à maintenir les masses sous contrôle, à les uniformiser voire les stigmatiser. Une des plus belles illustrations de cette victoire de l’Homme sur la machine fascisante se situera vers la fin du récit, lorsque le vieil Indien ira foncer droit vers les roues d’un avion qu’il "arrêtera" d’un coup de balais. Une image aussi naïve qu’évocatrice qui annonce un épilogue très sobre où la rencontre avec un joueur de jazz revêt bien plus d’importance que les lumières nocturnes de Time Square, imposant Le Terminal comme un des plus beaux films humanistes de son auteur. 

Le Terminal
 

Petit Spielberg pour petits plaisirs, cette histoire d’un homme coincé dans un aéroport est un petit bol d’air frais qui ne masque jamais vraiment la gravité de son sujet. Le Terminal est une salle d’attente dans la filmographie du réalisateur, avant un décollage brutal vers sa face la plus sombre. "La Guerre des Monde" s’apprête à s’abattre sur la Terre…


THE TERMINAL
Réalisateur : Steven Spielberg
Scénario : Jeff Nathanson & Sacha Gervasi
Production : Walter F. Parkes, Laurie MacDonald & Steven Spielberg
Photo : Janusz Kaminski
Montage : Michael Kahn
Musique : John Williams
Origine : USA
Durée : 2h04
Sortie France : 15 septembre 2004




   

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