Le Sixième Sens

La couleur des sentiments

affiche ManhunterPlus que l'intrigue policière du roman de Thomas Harris, Dragon Rouge, ce qui intéresse Michael Mann est la progressive perte de repères de Will Graham, et surtout les moyens esthétiques et narratifs à employer pour la faire ressentir.


Mann a toujours eu à cœur de transmettre les émotions de ses personnages par le biais de sa mise en scène. Dès sa première œuvre, le téléfilm The Jericho Mile (Comme Un Homme Libre), composition du cadre, musique, photo définissent la volonté pour ce prisonnier atypique d'échapper à l'enfermement physique en pratiquant intensément la course à pied. Cette intention d'un cinéma sensitif, Mann la développera plus encore dans ses films suivants pour atteindre une puissance incroyable avec Miami Vice, véritable acmé de ses expérimentations en la matière. Public Enemies et Hacker se montreront fatalement moins intenses sur la formalisation des sensations, s'intéressant à des personnages plus désincarnés car happés par un monde devenu réseau (Dillinger et Hattaway étant respectivement confrontés à son émergence et à son stade terminal). L'horizon ne s'est pas encore refermé pour Will Graham même s'il s'obscurcit dangereusement pendant la traque d'un tueur en série.

A leurs sorties, Thief (Le Solitaire) et La Forteresse Noire n'ont pas franchement emballé la critique et le public (même si depuis leurs perceptions et appréciations ont diamétralement changé). Il en fut de même de Manhunter. Comme pour ses deux premiers long-métrages ciné, Le Sixième Sens aborde de manière atypique le genre dans lequel il s'inscrit, tous trois produisant des récits planants, contemplatifs par endroits. Mais ce qui peut expliquer le désintérêt initial (pour ne pas dire rejet) de Manhunter, c'est que le cinéaste créé des images très perturbantes. Et pas seulement pour son héros.
Ainsi, la première séquence avant l'entrée en scène de Will Graham nous fait suivre de manière subjective le parcours nocturne du tueur jusqu'au lit de sa victime où le faisceau lumineux de sa lampe torche saisit son effroi. Premier frisson, il n'y aura pas de contrechamp sur ce que la femme voit de sorte que le spectateur est d'emblée assimilé au meurtrier. On a connu entrée en matière plus classique et tranquille.

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Un contrechamp qui interviendra plus tard mais qui s’avérera tout aussi déstabilisant puisqu'il épinglera Graham !

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Certes, l'enquêteur ne fait que repasser sur les lieux du meurtre pour s'imprégner et faciliter sa connexion avec celui qu'il traque. A ce moment-là, nous n'avons toujours pas vu à quoi ressemble le criminel. De fait, cette absence et la présence en "remplacement" de Graham instaure une proximité entre les deux protagonistes que Mann va s'ingénier à renforcer.
Et pour que cette identification prononcée au tueur soit la plus efficiente, il s'agit pour Graham de quitter sa zone de confort (et par la même occasion, celle du spectateur). Et Mann va ainsi procéder à son enfermement progressif, le coupant de son environnement habituel pour mieux lui faire retrouver l'état d'esprit d'un détraqué. Une situation qui l'avait poussé à quitter le service après l'affaire Lecter (rebaptisé ici en Lektor).


ENFERMEMENT
C'est sur la plage jouxtant sa maison que Graham reçoit la visite d'un de ses collègues venu le persuader de rempiler. Un décor paradisiaque, presque irréel, comme si l'on se trouvait dans l'espace mental de Graham. 
En tous cas, avant le moindre consentement formulé verbalement, on voit à la posture de Graham qu'il a déjà pris sa décision malgré ce qu'il peut lui en coûter : il tourne le dos à un horizon infini.

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Le cloisonnement auquel il sera contraint est un peu plus souligné dès la scène suivante lorsque son partenaire et sa femme jouissent de la vue du crépuscule sur l'océan mais les encadrements des baies vitrées, de la rambarde, des chaises forment comme une multitude de barreaux.

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Plus tard, alors que Graham rejoint sa chambre d'hôtel, il emprunte un ascenseur. Un plan en contre-plongée laisse penser que l'on se trouve à l'intérieur d'un monstre géant, les divers paliers figurant des côtes gigantesques. Graham est dans le ventre de la baleine.

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Pour les besoins de son enquête, Graham doit en passer par une visite à sa Némésis, Lektor. Face à lui, il tente de garder son calme. Seulement, dans une cellule aussi exiguë, difficile de déterminer qui est enfermé entre Lektor et Graham. Mann travaille cette ambiguïté par les cadrages adoptés sur le visage du flic.

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A l'étroit et rendu nerveux par les propos de Lektor, Graham demande à ce qu'on lui ouvre rapidement. La perspective déformée adoptée par Mann rend ainsi bien compte de son malaise.

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Il courra alors à perdre haleine pour quitter ces lieux anxiogènes mais là encore le choix de composition du plan par Mann nous fait ressentir sa difficulté à s'extirper de la toile. Un décor massif obstruant tout l'arrière-plan, des lignes de fuites figurées par les rambardes encadrant la silhouette de Graham se détachant difficilement au centre du plan.

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Mais la chasse qu'il mène l'oblige à en passer par cette étape d'enfermement figuratif. Il sera complet au mitan du film, au moment où la famille de Graham est menacée. Mise en sécurité, l'horizon s'est refermé et n'est plus représenté que par une grande image murale de leur maison de repli.

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A cet enfermement "physique" se rajoute un enfermement mental, plus insidieux, plus dangereux. Pour contrebalancer la dérive inévitable de son esprit, Graham a besoin de se raccrocher à un esquif de rationalité, de retrouver un brin de sérénité. Cet apaisement est figuré dans le cinéma de Mann par les teintes bleues de certaines séquences. Et ici, elles vont concerner sa femme.

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Mais cela ne le prémunira pas complètement d'un étiolement de sa raison.
Dans sa chambre d'hôtel, avant sa visite à Lektor, Graham visionne les vidéos de famille des victimes à la recherche d'un détail déterminant. Il ne parvient pas à se concentrer. Il appelle donc sa femme afin de se ressourcer et ainsi mieux se focaliser sur l'étude de ces vidéos.

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Seulement, à mesure qu'il progresse, son âme devient d'autant plus instable.


DÉLITEMENT
A plusieurs reprises au cours de son enquête, Graham éprouve le besoin de regarder les photos des familles des victimes, pour se reconcentrer sur l'objectif poursuivi, sans doute. Mais on peut légitimement remettre en cause cette perception lorsque il retourne à ces photos au cours d'un trajet en avion. Ces images semblent apaiser son esprit puisque peu après il se met à rêver de sa femme.

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Outre cette sensation persistante d'une connivence avec le mode de pensée du tueur, qui lui aussi trouve une forme de tranquillité en revisionnant les vidéos de familles de ses victimes, Mann insiste sur la transformation de son héros. Pour ce faire, il use du symbole procuré par son reflet perdant peu à peu de netteté. Se parler à soi même à son reflet revient à s'adresser à celui que l'on pourchasse et à qui l'on ressemble de plus en plus.

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Un reflet toujours plus opaque signe d'une déréliction importante de Graham qui communie de plus en plus dangereusement avec l'esprit du détraqué.

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Le rapprochement avec le tueur se traduit par une augmentation du trouble de Graham. Mais si le profiler s'enferme de plus en plus profondément dans la névrose, à l'inverse, Dollarhyde le psychopathe n'aspire qu'à la normalité ou du moins à une chance de connaître l'amour pouvant apaiser la bête qui sommeille en lui.

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Cette jeune femme aveugle (Reba, la collègue du labo de développement où il travaille) dont il s'éprend est ainsi sa possible porte de sortie vers un horizon dégagé, idyllique. Après leur nuit d'amour, les deux amants se retrouvent sur un ponton baigné par la lumière éclatante du lever de soleil, donnant à ces deux silhouettes et leur environnement un contour irréel. Séquence étonnante car troublante au plus haut point : si Graham se fraye un dangereux chemin dans la psyché de Dollarhyde, ce dernier, par l'entremise de ce plan de profonde liberté, vient tout simplement de pénétrer le territoire intime du flic.

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A ce moment du film, Mann formalise un stupéfiant renversement entre le chassé et son poursuivant.
Deux entités que le cinéaste s'ingénie par ailleurs à rapprocher non pas dans les actes mais en usant d'un procédé esthétique simple et diablement efficace pour induire le sentiment prégnant que Graham s'aventure périlleusement dans le monde de Dollarhyde.


BASCULEMENT
La lumière de Dante Spinotti joue sur les clairs-obscurs, certains plans rappelant les oeuvres du Caravage mais sur indications de Mann introduit des trouées de couleurs faisant alors penser à du Kandinsky. On l'a vu avec la couleur bleue qui apaise et calme en s'approfondissant.
L'introduction d'une teinte verte, d'abord diffuse puis s'intensifiant, transmet elle la sensation d'un basculement de Graham toujours plus important.
Cette couleur verte est associée au dérèglement comportemental de Dollarhyde et elle s'invite souvent et rapidement dans les séquences consacrées à Graham.
D'abord lors de sa visite nocturne de la maison d'une des victimes, on voit une légère luminosité verdâtre.

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Un vert qui imprègne l'arrière plan où figure Graham.

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Lors de la chasse infructueuse, cette teinte verte est toujours présente et plus intense. La forme circulaire donnant l'impression d'une aura émanant de Graham, ici au comble de l'agressivité.

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On retrouve un fond vert sur le tableau où sont déposés les pièces rapportant la correspondance de Lektor et du tueur non encore identifié.

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Enfin, lorsque nous sommes mis en présence du tueur qui vient d'enlever un journaliste, ce vert forme comme un surcadre à la scène, désignant explicitement l'émanation du mal et un dérèglement moral.

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Cette couleur verte comme élément commun des deux antagonistes était d'ailleurs explicitement définie dès le tout premier plan du film puisqu'elle colorisait son titre, Manhunter. Signe d'une intrication importante entre le chasseur (le manhunter, donc) et l'objet de sa traque.

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Et lorsque Dollarhyde est le centre d'intérêt, l'intensité de ce vert augmente.
Notamment dans le labo photo où il rejoint Reba, une lumière verte imprègne le lieu signe qu'en présence de cette femme aveugle Dollarhyde peut laisser rayonner son être.

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Mais suite à la mauvaise interprétation d'une scène impliquant Reba que Dollarhyde idéalise (une lumière aveuglante symbolisant sa "révélation"), il va en faire sa prochaine proie.

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La couleur verte qui s'était atténuée, voire disparue, lors de leurs scènes communes fait son apparition.
La teinte verte est répandue sur la maison de Reba comme une marque du démon Dollarhyde qui s'y présente pour en finir.

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L'intérieur est également imprégné comme une figuration de la domination Dollarhyde.

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Le démon à ma porte.

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Graham s'est donc rapproché du tueur, aussi bien d'un point de vue mental que d'un point de vue physique puisque son identité et sa localisation son désormais connues. Dès lors, il est temps de retrouver un certain équilibre en s'y confrontant directement.


CONFRONTATION
Graham se lance à corps perdu dans l'action pour se libérer de tout ce qu'il a dû endosser pour y parvenir, frisant la dissolution de son être (voir l'image de son reflet quasi inexistante).
Lorsqu'il se rend à la maison du tueur, la voiture de police tous feux allumés s'enfonce dans la brume, symbolisant l'esprit encore embrumé de Will qui reprend progressivement pied.

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Alors que Graham retrouve une certaine consistance, Dollarhyde, lui, voit disparaître les dernières lueurs d'humanité qui l'habitait. Toujours ce jeu de vases communicants entre les deux hommes. Toujours la remarquable précision du cadrage de Mann.
Alors que Dollarhyde s'apprête à tuer Reba, le regard sans éclat de l'aveugle est remplacé par le reflet du regard sans vie Dollarhyde, comme une ultime introspection, un ultime doute.

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C'est à ce moment fatidique que Graham se précipite pour entrer en bondissant à travers une vitre.

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Afin de recouvrer sa personnalité, il doit passer de l'autre côté du miroir et rencontrer le reflet qui l'a hanté au long de son enquête.

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Enfin, une fois que Dollarhyde a été abattu et Reba sauvée, Graham peut revenir à la normalité.
Mann souligne la fin de ce voyage cauchemardesque avec un plan où l'horizon qu'observe enfin de face Graham retrouve plus de consistance et plus de netteté. Les positions (ils ne sont plus sur le même plan) de Will et du collègue qui l'a fait replonger dans les méandres d'un cerveau primaire reptilien indique que la séparation entre les deux hommes de loi est consommée.

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Graham retrouve en toute fin sa famille sur fond de paysage de carte postale. Plus qu'un happy end, Mann entérine ici la scission définitive entre Graham et Dollarhyde car contrairement à ce dernier, Will a réussi à ce que son désir devienne sa réalité.

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MANHUNTER
Réalisation : Michael Mann
Scénario : Michael Mann d’après le roman Dragon Rouge de Thomas Harris
Production : Dino De Laurentis, Richard Roth, Bernard Williams
Photo : Dante Spinotti
Montage : Dov Hoening
Musique : The Reds & Michel Rubini
Pays : Etats-Unis
Durée : 1 heure 59
Sortie française : 22 avril 1987




   

Commentaires   

 
+1 #1 Musashi le vendredi 14 août 2015 à 00:57
Merci pour cette analyse intéressante! Mais je trouve qu'un un élément est peu mis en avant: la relation Lektor/Graham.

Graham a fait un tour en hôpital psychiatrique en se perdant dans la conception du monde de docteur. Ses pensées sont encore présente chez Graham, bien que dormante, et ses retrouvailles avec le cannibale vont faire réémerger les pulsions sombres qui sommeillent en lui.
Lektor agit dans l'ombre, tire les ficelles, tout ça pour rappeler à Graham ce qui à du le faire basculer: le désir de tuer.
Il y'a un dialogue super intéressant entre ces deux hommes, la théorie de Lektor "Dieu aime la violence",Graha m écoute avec grand intérêt quasiment hypnotisé, le tueur à l'air d’être reprogrammer par Lektor est pret à passer à l'acte.
Scène ayant d'ailleurs beaucoup de résonance avec une de Shutter Island, entre le personnage de Di Caprio et un policier pendant une virée en bagnole.
Avant la fusillade final, le personnage de Dennis Farina insiste pour que Graham attende les renforts, il à l'air de planter la voiture volontairement pour passer à l'acte détruire son alter ego, cette part sombre de son être mais... en assouvissant sa pulsion de meurtre! Will Graham s'est il vraiment affranchi des fantômes qui le hantait? Ou bien il risque de repartir en couille façon Shining?
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