Midnight Special

Le grand saut

Affiche Midnight Special

Pour son quatrième long-métrage Midnight Special, Jeff Nichols délaisse les langueurs et les non-dits du sud sauvage pour un voyage libérateur vers la SF de son enfance.


Deux hommes et un enfant roulent dans la nuit tous feux éteints. Ils fuient une communauté religieuse qui a décrété que l’enfant est son messie, elle ne tardera pas à lancer des hommes de main à leur poursuite. Eux-mêmes ne sont pas au courant que les services secrets sont aussi sur le coup, bien qu’ils ne savent pas vraiment ce qu’ils cherchent. 

Fidèle au refrain de la chanson folk qui lui a donné son nom, Midnight Special est une route vers l’inconnu qui dévoile parcimonieusement des zones de lumière. Une progression notable au regard des premiers films de Jeff Nichols, embourbés dans une sorte de voie sans issue : le tragique Shotgun Stories décrivait des événements entraînant une escalade de la violence entre frères et ne débouchait sur aucune véritable résolution ; l’apocalyptique Take Shelter voyait un homme s’accrocher à ses visions alors que tout le désignait comme fou jusqu’au dernier plan ambigu ; Mud laissait un adolescent bien intentionné découvrir à ses dépens le chaos du monde des adultes, et finalement être contraint de l’accepter.
Il ne faudra donc pas voir dans le mystère entretenu par cet opus un brouillage de pistes à dessein, mais le nouvel avatar d’une angoisse existentielle liée à l’incertitude et au chaos environnant. La grande nouveauté se trouve plutôt dans l’écrin choisi par Nichols pour relater son histoire, un contexte intemporel renvoyant ouvertement au cinéma de SF de la fin des années 70 et des années 80.
Midnight Special est un film de genre sous influence, à la mécanique connue et à la forme éprouvée. Inutile d’aller bien loin pour être transporté par les nappes synthétiques de David Wingo qui brodent avec bonheur sur les scores de Tangerine Dream ou de John Carpenter. La bande emprunte d’ailleurs une voie narrative calquée sur le Starman de ce dernier, sorti en 1984.

Midnight Special

Starman était une commande portée avec une étonnante conviction par John Carpenter. L'auteur de The Thing avait réussi à emmener le projet au-delà de la simple rencontre extra-terrestre pour livrer un poignant récit sur le deuil et l’apprentissage des sentiments humains selon qu’on le prenne du point de vue de l’héroïne ou de l’alien. S’il travaille en collaboration avec la Warner, Jeff Nichols a une marge de manœuvre bien plus élevée du fait d’un budget moyen en plus d'être l'auteur du scénario, et peut s’emparer à dessein de ce canevas pour y plaquer l’angoisse qui traverse ses films précédents. C’est sans aucun complexe qu’il assume alors la SF comme un vaisseau amplifiant des enjeux d'ordinaire cantonnés à une cellule fermée. Midnight Special s’affranchit également des contraintes de la description réaliste pour s'orienter vers le ressenti, communiquant ainsi de façon plus universelle un sentiment complexe et personnel : celui d’un jeune père (Michael Shannon) sans repère qui ne sait comment élever son enfant. 

Midnigt Special

Si les alliés du couple fugitif de Starman étaient en retrait, Midnight Special met en scène trois accompagnateurs comme autant de points de vue : le père, son amie d'enfance (Joel Edgerton) et la mère (Kirsten Dunst), auxquels vient s’ajouter le scientifique de la NSA incarné par Adam Driver (qui renvoie au personnage de Charles Martin Smith dans la bobine de Carpenter). A des degrés divers, chacun devra dépasser ses doutes pour faire confiance à l’intuition du jeune Alton et le protéger aux dépens de ses intérêts, l’impressionnant argument SF facilitant leur foi en ses capacités (ce qui ne fut pas le cas de la famille de Curtis dans Take Shelter).
Il y a aussi cette incroyable capacité qu'a le gamin à détecter ses alliés. Mais Jeff Nichols nous le rappelle, toutes ces manifestations inexpliquées ne sont que des signes interprétés par le biais de nos croyances et de nos peurs : la communauté voit un messie, le gouvernement voit une arme, l’ami policier et la mère voient un enfant malade à protéger. En apparence le plus dangereux du groupe, le père atteindra le premier la maturité, accompagnant seul l’enfant jusqu’au premier stade de son évolution. Dans une scène pivot, Alton lui-même, lorsqu’il découvre qui il est, demande à sa mère et à l’ami de s’asseoir afin de leur exposer ce qu’il pense être son avenir, et leur demande s’ils le croient. D'une limpidité exemplaire, cette scène dit tout du besoin de confiance de l'enfant pour s'accomplir. Le repli vers un environnement protecteur (la communauté sectaire) laisse peu à peu la place à une foi plus prosaïque - la certitude dans les capacités de son enfant à déterminer seul son avenir - jusqu'à devoir le laisser partir prématurément. A travers les conclusions des parcours de tous ces personnages, on voit ce que cette irruption dans un régime de SF fantasmatique a pu avoir de libérateur, offrant à ce Midnight Special un prémisse de résolution : lors d'un plan final enlevé, le père semble bel et bien avoir hérité de la flamme qui guidait son fils.

Midnight Special

Loin de se départir des atours réalistes et socialement typés qui traversent son cinéma, Jeff Nichols développe ainsi dans un nouvel univers les personnages faillibles et non idéalisés qu’il a su si bien croquer dans ses précédents travaux, des protagonistes toujours blessés par leurs expériences, hantés par leurs mauvais choix, qui de ce fait restent attachants. Le réalisateur-scénariste parvient même à passer un cap, réduisant la part des dialogues, faisant passer l’essentiel des rapports, des échanges et du vécu par les attitudes et le jeu des acteurs (tous superbes), les réactions (l’absence de contrechamp à certains plans) ou la musique. Des implicites cadrant à merveille avec le mystère de l'histoire (un rapport du film de genre au cinéma "indépendant" qui n'est pas sans rappeler le récent It Follows).
Une finesse et une intensité que Nichols finit par altérer pour coller aux promesses de l’explosion finale.
Il ne sera pas question de s’en plaindre, car ce climax chargé en émotion opère sans rupture de ton. Et révèle simplement l’équilibre précédemment acquis. Contre toute attente.




MIDNIGHT SPECIAL
Réalisation : Jeff Nichols
Scénario : Jeff Nichols 
Production : Sarah Green & Brian Kavanaugh-Jones
Photo : Adam Stone
Montage : Julie Monroe
Bande originale : David Wingo
Origine : USA
Durée : 1h41
Sortie française : 16 mars 2016




   

Commentaires   

 
0 #1 MarionRusty le vendredi 15 juillet 2016 à 13:12
Je pense, peut-être à tort, que ce film sera considéré comme un très grand classique au même titre que Rencontres du troisième type.
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