Itchy & Scratchy

Itchy the killer ?

Affiche Itchy & Scratchy

Il y a quelque chose de fascinant avec Itchy & Scratchy : c’est un dessin animé à l’intérieur du dessin animé. Plus que cela, sans la souris et le chat il n’y aurait pas de Simpson, et inversement, dans la mesure où les deux créations ne font qu’une depuis les débuts de la vague jaune dans le Tracey Ullman Show.


Comme si, dès le départ, la note d’intention était claire : quand bien même la série de Matt Groening est une œuvre "adulte" – destinée à un public plus "mûr", apte à en envisager les subtilités multiples – elle s’offre, de façon subversive, au public jeune. Car rien n’est innocent : montrer un frère et une sœur rire à plein ventre face à l’expression même de la transgression télévisuelle, c’est établir un franc parallèle avec le vrai public.
Une manière comme une autre d’assumer l’universalité de sa création, en affirmant avec fierté : hey, les gosses, vous qui regardez, nous savons que vous adorez le spectacle ! N’ayez pas peur de le montrer à vos parents ! Et vous autres, parents trop responsables, offrez à vos marmots ce qu’ils désirent…Et que désirent-ils ? Et bien, en regardant Les Simpson, les kids à travers le monde recherchent ce qu’ils peuvent déjà assimiler au vu de leur jeune âge : le slapstick le plus frontal, les personnages martyrs (Homer, ce pauvre Hans Topeman et tant d’autres coups dans la tronche), le destructivisme acharné (langage vulgos, gags vrillant au gore avec les fantastiques Simpson Horror Show, etc.). En résumé, et le terme est tout sauf péjoratif, nos animaux belliqueux personnifient la facette "tout public" (c'est-à-dire réceptive pour tous les publics) de l’œuvre : la régression.

Itchy & Scratchy
Cette régression, forcément dangereuse (le Tom And Jerry sanguinolent porté au rang de cartoon préféré des gosses d’Amérique), est souvent raillée à travers quelques épisodes plus ou moins "métas". Et ce, dès la deuxième saison, avec le fameux Tous A La Manif où l’infatigable Marge Simpson, mère de famille intransigeante, cherche à faire tomber le fléau Itchy & Scratchy. Pied de nez à ceux qui verraient en Les Simpson la même perversité pour les âmes des candides bambins, la série faisant son propre procès dans cet épisode dont la conclusion, quelque peu ambiguë, est également un gage de modestie. Marge y pleure le manque d’enthousiasme des gosses envers le véritable art, comparant la richesse d’un Michel Ange et la pauvreté d’un divertissement ne se résumant qu’à "un chat et une souris en train de s’étriper !".

Ainsi, si la série est remise à sa place au sein du paysage audiovisuel (calmez-vous messieurs, nous ne faisons que du Simpson !), il y a également ici une valeur indéniable de logique philosophique : la censure est la même, d’âge en âge, et ce que, paradoxalement, Marge apprécie dans l’Art, c’est l’absence de censure (la nudité affichée), sa cause morale devenant de ce fait tout à fait dérisoire… Au fond, de Michel Ange à Itchy & Scratchy c’est la liberté artistique qui est portée aux nues, liberté de tons, de sujets, d’illustrations d’un même monde. Et c’est là le concept même des Simpson (sujet véritable de l’épisode), bien plus que d’Itchy et Scratchy. Ecraser cette libre infinité des expressions artistiques, c’est rendre l’Art fade, ennuyeux, morne, sans consistance. Or, de Homer à Krusty, la série tient sa richesse d’une ambition artistique totale : présenter le bon et le mauvais de chaque personnage, son humanité comme ses grossièretés, ses faiblesses comme sa propension à faire jouir le spectateur, par quelques actes ou paroles superbement déplacées.

Itchy & Scratchy
Humanité. Le mot est lancé. Avec Itchy & Scratchy : Le Film, le message est tout à fait équivoque. Durant tout l’épisode, Bart cherche à aller voir l’immense blockbuster, gros hitet phénomène sociétal qu’est le film éponyme. Homer souhaitant affirmer son autorité paternelle, jamais le petit Bart ne parviendra à visionner la chose. Ce n’est que quarante ans plus tard qu’un père et son fils viendront, tous les deux, savourer l’entertainment tant attendu. Le terme "sentiments" était un des arguments de vente (évidemment dénué de sens) du film Itchy & Scratchy alors que finalement, ce même terme, pris au premier degré, devient la note d’intention de l’histoire. A travers Itchy et Scratchy, ce sont les liens affectifs entre un père et son rejeton qui ont été affirmés. Jusqu’à cette scène finale où le film ne peut se déguster qu’en famille. Un traitement pour le moins atypique de ce que représentent, en vérité, les luttes haineuses du chat et de la souris : une façade, un simulacre pour cacher ce qu’est réellement, au fond, le show : au-delà de la régression, un intérêt toujours porté sur des personnages perfectibles et leurs rapports respectifs.

Ce qui n’empêchera pas les scénaristes de continuer leur petit jeu du "tel est pris qui croyait prendre"…
Pastiche rigolo de Jurassic Park (croisé avec Disneyland !), Itchy & Scratchy Land est surtout d’une ironie géniale : ce dessin animé qu’on pensait somme toute inoffensif, est en fait un réel danger (par extension, c’est à cause du cartoon, et de son parc attitré, que la famille Simpson risquera la mort). Comme pour mieux railler les peine-à-jouir, la menace que représente ce concentré cathodique d’ultra violence gratuite est métaphorisée par une improbable attaque de robots tueurs. Et dans cet environnement à la gloire de l’agressivité gratos, Homer et Bart usent de la même violence, bottant quand ils peuvent les fesses des "gars déguisés en Itchy" ! Autant de moqueries, allant du clin d’œil explicite (la vie de Roger Meyers Sr. est un décalque de celle de Walt Disney) au pied de nez jubilatoire (par cet argument fantaisiste, la série rappelle que tout n’est que fiction, sans réelle influence sur les jeunes candides).

Itchy & Scratchy
Finalement, le plus fascinant avec Itchy & Scratchy, c’est que leurs caractéristiques esquissent celles des Simpson (de la façon la plus décomplexée) tout en s’y opposant. Par exemple, le fait de proposer, à chaque cartoon dans le cartoon une parodie plus ou moins implicite, ou plus généralement une totalement gratuite intrusion portnawak dans un cadre donné, revient à rapprocher, à faire contraster, la série préférée de Bart Simpson avec Les Simpson. En surface elles présentent les mêmes outils (pastiche, humour délirant), mais là où l’une est anarchique et gratuite jusqu’au bout, l’autre dispose a contrario d’une véritable narration constituée d’enjeux, d’une source de thématiques passionnantes, d’une matière. Finalement, là où Itchy et Scratcy ne sont que les porte-paroles d’un divertissement au simplisme ultra-efficace, résumé par "They fight! And Bite!", Les Simpson cherche à creuser bien plus loin que les punchlines faciles. La création de Groening ne se résume pas qu’à des "T’oh!", des "Ay Carumba!" et autres "Ha ha!", contrairement à tant de sitcoms fonctionnant aux gimmicks, phrases chocs et autres dérisoires artifices. Voilà le sens que l’on peut tirer de l’importance d’Itchy & Scratchy. C’est une création qui caricature le point de vue biaisé de certains sur Les Simpson ("C’est pour les gosses", "C’est simpliste", "C’est stupide", "Ça ne raconte rien", ad lib). Et avec éclat !

Et puisque les scénaristes ne sont jamais les derniers pour user de la mise en abîme désenchantée, ils balanceront à la face d’un public hilare le lolifiant Itchy, Scratchy & Poochie, un foutage de gueule impérial du marketing djeunz (Poochie est un chien rappeur skateur coolos auquel on peut attacher tant d’étiquettes commerciales, inventé pour booster l’audience), mais pas seulement. Poochie, clebs dénué d’intérêt, c’est la malédiction typique du show sur la corde raide, à bout de souffle, qui ferait tout pour retrouver une vitalité, un dynamisme. Ce qui sera, évidemment, un échec, Poochie étant supprimé, purement et simplement. Cet épisode, c’est la crainte exprimée du staff face à ce que pourrait devenir la série. La preuve ? David Silvermann y apparaît, et l’épisode se conclut par une jolie réflexion : "On a de la chance qu’ils continuent à diffuser un dessin animé aussi génial après tant d’années… ". Réflexion suivie d’un blasé "Ouais… Qu’est-ce qu’il y a d ‘autre ?" proféré par Bart. L’autodérision est reine ici : alors que Lisa critique l’idée basique de faire apparaître un nouveau personnage au sein de la série, le jeune Roy (version "humaine" de Poochie) apparaît dans le salon de la famille !

Itchy & Scratchy
Paresse créatrice, nullité artistique et laborieux tours de passe-passe sont autant de fatalités que souhaitent éviter les scénaristes de Les Simpson (et quand c’est le cas, ils ne manquent pas de se payer leur propre fiole : voir, à ce titre, l’épisode souvent moqué Le Principal Principal dont l’intrigue deviendra, quelques épisodes plus tard, un gag).
Plus que jamais, Itchy & Scratchy, au-delà de la satire délicieuse, devient ainsi une hantise, un contre-exemple, l’inverse des Simpson : un divertissement répétitif, opportuniste, vide, "classique", jusqu’au néant. Miroir de la série, mais miroir déformant.

Qui a dit qu’il n’était question que de "Fight, fight fight" ?




   

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