Les archives McTiernan - Basic

Twister

Affiche Basic

En 2003, sortait ce qui est à ce jour le dernier film de McTiernan, Basic. Ce qui ressemble à un pur thriller militaire est en fait un superbe film noir romantique se jouant des divers points de vue d’un même récit. Difficile de le définir comme une simple usine à twists mais plutôt comme l’ultime piquant ironique dont McT est friand.


Le film a beau prendre comme premier référent le personnage incarné, jusqu’au bout des roustons, par Travolta, c’est tout sauf un énième actionner testostéroné. En effet, c’est le personnage féminin interprété par Connie Nielsen qui va petit à  petit prendre le dessus est finir par s’imposer dans l’intrigue et aux yeux ébahis des spectateurs. Enfin, ceux qui voudront bien le voir.
McTiernan dans Les Cahiers Du Cinéma n°577 revient d’ailleurs sur cette intention limpide : "Le récit est organisé pour que ce soit son histoire. Elle est l’enquêtrice, c’est son affaire. Les conventions du thriller sont ainsi faites : la fille étant l’enquêtrice, ce qu’elle découvre sur l’homme face à elle a le pouvoir de la rendre heureuse ou malheureuse. J’ai eu pas mal de difficultés à imposer cela au scénariste. J’avais eu des conversations similaires avant de commencer Thomas Crown. Pierce était le producteur du film, il avait fait développer le scénario pour lui, et m’avait engagé. Comment lui dire alors : ce n’est pas un film sur toi, mais sur la fille, René Russo ! Tu n’es que la montagne qu’elle est en train d’explorer. Il a été suffisamment large d’esprit pour marcher avec moi. John Travolta a, lui aussi, fini par être d’accord, cela a juste pris un peu plus de temps."

Il apporte des précisions sur le véritable centre d’attraction de l’intrigue et l’humour décalé omniprésent lors de la remarquable interview donnée à Stéphane Moïssakis et Arnaud Bordas (déjà évoquée en ces termes dans les archives consacrées à Rollerball mais ces six pages d’entretiens sont vraiment de l’or en barre !) pour le numéro 153 de Mad Movies :
"Oh mais j'ai essayé dès le début de préparer le public à ce type d'humour dans le film. Prenons par exemple la première séquence, accompagnée du Boléro de Ravel. Lorsque Connie Nielsen parle en voix-off sur les images des bateaux, elle parle littéralement de ceux qui contiennent les cadavres des ouvriers qui ont bâti le canal. Et en même temps, elle le fait à la manière de la petite Scout, le personnage du film Du Silence Et Des Ombres (Robert Mulligan, 1962). Aux États-Unis, il s'agit d'une référence très connue. Cette voix de petite fille sudiste est le symbole de la pureté et de l'honnêteté. Pourtant, ici, on parle de cadavres ! Pour moi, c'est vraiment une manière de dire au public que le film est décalé, que ce n'est pas ce à quoi ils s'attendent. Je voulais qu'ils comprennent que le film est déroutant. D'où l'utilisation du Boléro.
De plus, il s'agit vraiment du thème de Connie Nielsen. Parce qu'au final, elle reste le personnage principal du film. C'était d'ailleurs le plus gros problème du film durant sa production. Ce n'est pas comme si Basic était le genre de script que les studios ont déjà eu entre les pattes et savent quoi en tirer instinctivement. Tout le monde avait une opinion sur ce que l'histoire pouvait raconter et à chaque fois, elle était différente. Moi, j'ai cherché à savoir quelle était l'essence même de l'histoire.
L'histoire débute sur Connie Nielsen, qui se retrouve démise de ses fonctions parce que personne ne la pense capable de mener l'enquête. En termes d'enjeux, l'histoire devait donc se terminer par l'idée que quelqu’un découvrait enfin son potentiel et durant tout le film, c'est finalement le but qu'elle cherche à atteindre. Pour moi, c'est de ça dont parle Basic ! Je n'ai rien rajouté de tout ça, c'était déjà dans le script. Il s'agit juste de se concentrer et de réfléchir sur ce qu'on doit mettre en avant ou laisser de côté. Pour moi, il s'agit d'une structure de romance. Une romance raconte généralement un suspense criminel du point de vue de la femme. Ce que la femme va découvrir sur le crime en soi est généralement moins important. OK, elle tente de le résoudre, mais au final, ce qu'elle veut vraiment savoir, c'est en quoi ce qu'elle découvre du crime affecte l'homme de l'histoire, celui qui complète l'enjeu romantique. Parce qu'en général, dans les romances, l'homme est soit un gars gentil gui va l'aider à reprendre sa vie en main, soit un salaud de plus gui va lui ruiner l'existence.
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Basic
 

Comme souvent, l’histoire et les enjeux qu’elle véhicule sont accessoires pour le réalisateur qui n’aime rien moins que de créer une dynamique entre les personnages, leurs interactions, leurs actions et les mouvements de sa caméra pour une musicalité maximale. Toujours dans ce numéro 577 des Cahiers :
"Ce qui m’a plu dans ce projet, c’est que personne ne l’envisageait comme film d’action. C’est, encore, un petit morceau de divertissement, qui doit contenir en lui la conscience précise de ce qu’il est. La difficulté majeure a été d’en dégager les plaisirs potentiels que j’avais ressentis dès la lecture du scénario. J’ai tout de suite perçu que la relation entre Travolta et la fille jouée par Connie Nielsen, pouvait être assez jubilatoire. Quand j’ai lu le premier jet de L’Arme Fatale 1, je me suis dit au bout de trente pages : peu importe l’intrigue policière, j’ai envie de voir ces deux types ensemble ! Cela m’a fait le même effet en lisant Basic. Au bout de trente pages, je me foutais pas mal de l’intrigue à résoudre, j’avais juste très envie de regarder Travolta et Connie Nielsen le faire ensemble."
"Ceux qui aiment le film sont ceux qui s'attachent à la relation entre Travolta et Nielsen, ceux qui le détestent sont ceux qui essaient de comprendre l'histoire, de deviner qui a tué. Or si j'avais voulu faire un polar dont le but est de trouver le meurtrier, je l'aurais réalisé à la manière des films des années 50. Basic, c'est un thriller romantique post-moderne, et qu'on sache ou pas qui a commis le meurtre importe peu. Je dirais même que ça n'a aucun sens : il y a un retournement de situation toutes les dix minutes, l'histoire change constamment, il n'y a pas de structure, c'est impossible à suivre ! Basic, c'est un film aussi absurde qu'une pièce de Ionesco. La véritable histoire se situe entre Travolta et Nielsen, la façon dont lui essaie de la séduire, leurs regards... le reste est accessoire, vraiment. Même les dialogues sont accessoires.
Quand j'étais petit, j'avais l'habitude de regarder des films étrangers sans lire les sous-titres parce que j'estimais que je n'avais pas besoin de comprendre ce que disaient les acteurs pour suivre l'intrigue. Je n'ai pas changé d'avis. Il n'y a pas de mots dans une symphonie et pourtant on ressent de l'émotion, on saisit intrinsèquement le message. Moi, plus ça va, moins je m'intéresse aux dialogues. Dans Basic, il y en avait des pages et des pages, ça n'en finissait pas, alors pour me sortir de ces tunnels de blablas, j'ai triché : j'ai fillé certains passages en 22 images/seconde afin d'accélérer le rythme des scènes. Pour les séquences en huit-clos, j'avais un riff de jazz dans la tête, ça m'a permis de donner une dynamique aux répliques. Plus généralement, j'ai surtout pensé à Bertollucci pour la mise en scène. Il est à cent coudées au-dessus de moi, mais bon...
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Ah, l’éternelle modestie de McTiernan qui le fait constamment se déprécier…

Basic
 

Sur son intention post-moderniste et son désintérêt d’une certaine logique narrative, il précise certains points dans le Mad 153 :
"Le problème avec la fin, c'est que nous l'avions réécrite mais nous n'avions pas tellement le droit de remanier le script complètement. Du coup, la manière dont nous parvenons à cette conclusion est particulière. Je pense que certains éléments sont logiques, d'autres passent... tout juste. J'aurais préféré que l'intrigue se déroule mieux que ça et nous amène plus logiquement à la fin. Mais la base même du script proposait une sorte de thriller "post-moderne", le genre qui ne proposait pas forcément un dénouement direct. Celle-ci n'arrêtait pas de changer d'ailleurs, tout le temps. Les scénaristes ont même écrit huit fins différentes. Toutes les deux semaines, ils revenaient avec une nouvelle fin ! La logique même de ce script est d'ailleurs la suivante : il n'est pas finalement si important de savoir où va l'intrigue mais plutôt comment elle s'y rend. Combien de twists se trouvent sur le chemin en somme. Peut-être que si nous avions rendu le film plus traditionnel dans le milieu du script, il serait apparu comme plus classique, voire trop classique même. Je ne sais pas... Vraiment, je ne sais pas.
Le script divise de manière distincte, c'est sûr. Les scénaristes de la profession, les gens qui sont payés à penser sur l'écriture d'un film en général, sont particulièrement dérangés par la structure du scénario. Par contre, le public accepte sans problème tous les retournements de situation. Le studio a fait pas mal de recherches marketing sur ce point, et c'est comme s'il en ressortait que le public est plus moderne que les scénaristes ! Le public accepte l'idée qu'il s'agit ici d'un "ride" et non pas d'une structure traditionnelle de film à suspense. Ils semblent être arrivés à un point où ils se disent : "Je ne sais pas où le film m'emmène mais comme je prends mon pied...". Ils jugent le film sur le moment. C'est pourquoi je vous demandais si vous aviez aimé le film. Certaines personnes semblent l'aimer, mais d'autres le détestent vraiment. Il ne semble pas y avoir de juste milieu !
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Basic
 

Mais comme trop souvent avec McTiernan, les exécutifs pensent en savoir plus que lui sur la manière de mener son film et sur le cinéma en général. Un concert d’incompétents assez hallucinant qui, d’un point de vue extérieur peut amuser mais qui doit être particulièrement consternant dès lors que l’on est concerné. Ainsi, sur les multiples versions des témoignages de la mort du sergent West (Samuel L. Jackson) et la diversité narrative, McT ne tarit pas de reproches à leur égard. A commencer lors d’une excellente interview accordée à Thomas Colpaert pour AlloCiné (non, ce n’est pas une faute de frappe !) :
"Plusieurs jeunes cadres du studio n'arrêtaient pas de dire à quel point ce film était branché et palpitant à cause de sa narration éclatée. Or, ils ignoraient complètement que bon nombre de réalisateurs français et italiens, ainsi que d'autres cinéastes européens, avaient déjà utilisé cette construction dans leurs films cinquante ans auparavant ! Ils n'en avaient pas la moindre idée ! Ils étaient persuadés que cette idée était inédite ! Depuis le début de ma carrière, je me suis heurté à des abrutis comme eux parce que je voulais justement découper le fil de la narration ! Et, la seule fois où j'ai eu le droit de le faire a été pour ma première grosse production, Nomads, en 1986. Mais, depuis, j'ai été contraint de suivre une ligne droite, excepté pour Basic qui suit une construction éclatée. Mais, ces imbéciles sont persuadés que tout ceci est nouveau, qu'ils l'ont inventé ! C'est ahurissant."

Il en a encore en réserve pour Moïssakis et Bordas :
"Ce qui s'est passé sur Basic, c'est que nous avions un exécutif qui venait fouiner sur le plateau. Il n'arrêtait pas de nous dire à quel point le script était "frais et audacieux", tout ça à cause de sa narration morcelée. Il était complètement ignare. Il ne savait pas qu’il existe des cinéastes en France, en Italie, que sais-je... en Hongrie, qui ont fait des films à la narration morcelée voici plus de quinze putains d'années ! Ils sont persuadés que c'est nous qui l'avons inventé, que c'est tout nouveau !!! Le niveau d'ignorance à Hollywood est effarant.
En ce qui me concerne, Basic reste la première occasion que j'ai eu de faire un film avec ce type de narration depuis mon premier, Nomads. À chaque fois que j'ai essayé de réitérer l'expérience, les studios m'ont prévenu que j'étais sur une pente savonneuse. Les images devraient, et un jour serons... Écoutez, la musique possède des nuances. Elle pénètre dans le cerveau et vous évoque des sensations sans l'aide d'un texte. On ne peut pas écouter du Beethoven et ne pas ressentir quoi que ce soit. En écoutant la Neuvième symphonie, vous pouvez tout apprendre de l'ère napoléonienne. On ne vous donne pas de dates, pas d'explications et pourtant, vous avez ressenti l'ère napoléonienne, vous l'avez vécue ! Pourquoi seule la musique peut-elle être nuancée ? Pourquoi elle seule peut dépasser le texte pour vous évoquer des sentiments ? Pourquoi est-elle plus sophistiquée qu'un enchaînement d'images ?
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Réponse "McT approved" du duo d’interrogateurs : "Parce que l'industrie du cinéma vient tout juste de fêter son premier centenaire et que la plupart des gens pensent que pour faire un bon film, il suffit d'un bon script et basta, ce qui est complètement faux..."

Basic
 

Enfin, à propos de l’éventualité d’une révision de sa copie du Treizième Guerrier pour en proposer un montage plus conforme à ce qu’il avait en tête à l’époque, McT se montre plus désabusé que jamais sur le passé mais exprime surtout un enthousiasme, une énergie qui fait plaisir à lire. Enfin, qui faisait plaisir à lire puisque Basic est son dernier film à l’heure actuelle :
"Vraiment, je ne sais pas... Il vaudrait peut-être mieux que je refasse un film de ce type en reprenant certains éléments du Treizième Guerrier, tout en assumant mes erreurs afin de ne pas les réitérer. Je rêverais de refaire un film épique comme ça. J'aurais adoré faire Troy, le film que tourne actuellement Wolfganq Petersen. J'ai toujours adoré L'Iliade et je me suis souvent dit que ça donnerait un vrai putain de bon film, et l'enfoiré qui l'a transposé en script a vraiment fait du bon boulot. C'est un putain de bon script. Magnifique. Ils vont faire un sacré bon film donc je pense même pas que je pourrais repasser derrière eux.
C'est marrant, j'ai plus une fringale de faire des films aujourd'hui qu'à l'âge de 25 ans. Parce qu'en fait, je crois que je commence à sérieusement comprendre comment faire des films. Quand j'ai commencé dans le métier, il y avait tellement de choses que je ne savais pas filmer. Comment explorer certains sentiments, comment obtenir tels effets ou les raconter. Je savais enchaîner les masters, les gros plans, les plans américains... C'est tout. Maintenant, je me dis qu'il n'est pas encore temps de me dresser des lauriers parce que je peux faire mieux. Mais suite aux bides récents dans ma carrière, il ne fait aucun doute que je suis en "prison" actuellement.
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Un emprisonnement métaphorique qui n’a fait que s’intensifier jusqu’à même se transformer en incarcération physique…

Ainsi prennent fin les archives McTiernan… pour cette année 2011. D’autres pépites seront dévoilées courant 2012. D’ici là, il est toujours bon d’entretenir l’espoir de revoir ce réalisateur de génie reprendre une caméra en rematant une énième fois ses films somptueux !




   

Commentaires   

 
0 #1 nicos31 le vendredi 03 mai 2013 à 15:59
Personnelement, c'est un film que j'adore. McT me manque, je dois dire que son cinéma ne me laisse pas indifférent et force est de constaté que son absence laisse un vide important. En tout cas, sans être une grande réussite, Basic ce révèle être une excellente surprise, un film que je revois toujours qavec le même plaisir.
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