United Red Army

Force rouge

Affiche United Red Army

Parmi les nombreux foyers d’embrasement idéologiques ayant émaillés les années 60 et 70, la radicalisation du mouvement estudiantin japonais reste quasiment inconnue en occident. Il aura fallu attendre plus de 35 ans pour que le sulfureux Kôji Wakamatsu s’attaque frontalement aux conditions d’échecs de l’Armée Rouge Unifiée, sorte de chaînon manquant dans la propagation des luttes internationales.


United Red Army
peut se voir et s’apprécier en étant pratiquement vierge de toutes infos mais il conviendra d’approfondir un peu plus la question en se reportant au livret et aux excellents bonus du DVD édité par Blaqout, histoire de fixer ce que l’on vient d’ingurgiter. Un travail éditorial de qualité qu’il faut sincèrement souligner. D’autant plus lorsqu’il s’agit comme ici d’une œuvre mettant en scène des événements essentiels. L’action commence dans les années 60, le traité de sécurité nippo-américain (signé le 18 septembre 1951) est très contesté car il met quasiment sous tutelle le Japon et son renouvellement déclenche le 15 juin 1960 une manifestation d’ampleur conduisant à la mort tragique d’un manifestant. Cet événement sera le déclencheur d’autres prises de position et d’opposition des étudiants envers le gouvernement qui se traduiront par des affrontements et des occupations d’universités, à chaque fois ponctués par une répression violente. Des luttes intestines du Parti Communiste émergera la Faction Armée Rouge (FAR) qui va très vite se radicaliser et tomber dans la clandestinité. Au fur et à mesure de diverses opérations et des arrestations des principaux leaders, vont naître d’autres factions et notamment l’Armée Rouge Japonaise menée par Fusako Shigenobu qui aura pour cadre d’action la Palestine et celle qui nous intéresse, L’Armée Rouge Unifiée. Cette dernière est la réunion de la FAR, orpheline de son fondateur Takaya Shiomi, désormais dirigée par Tsuneo Mori et la Fraction Révolutionnaire de Gauche (FRG) menée par Hiroko Nagata. Rappelons que nous sommes dans des sixties alors en pleine effervescence entre la révolution cubaine issue des foyers de guérilla du Che et de Castro, les Black Panthers aux Etats-Unis, la Bande à Baader en Allemagne, la révolution culturelle chinoise, mai 68…, le mouvement japonais répondant à des préoccupations mondialement exacerbées.

Entraînés dans la montagne pour devenir de véritables combattants révolutionnaires, les partisans de l’ARU vont se livrer à des purges dignes de Staline et lyncher quatorze de leurs frères d’armes avant que cinq d’entre-eux ne soient acculés par la police dans une auberge située à Asama Sanso où ils prendront en otage la tenancière et résisteront dix jours durant aux forces de l’ordre. Ces dernières instrumentaliseront la situation en retransmettant pendant dix heures d’affilée. Quelques temps après l’assaut et la neutralisation des étudiants, les quatorze cadavres seront découverts, signant la fin de la Nouvelle Gauche. Ce sont ces évènements que Koiji Wakamatsu se propose de relater avec force et acuité.
Désolé pour cette introduction un peu longuette (et encore, j’ai synthétisé) mais elle était vraiment nécessaire.

United Red Army
 

Ancien yakusa, Wakamatsu deviendra cinéaste après avoir purgé sa peine de prison. Plus qu’une simple réinsertion ou thérapie artistique, le médium lui fournira un espace privilégié pour exprimer ses opinions à l’encontre de toutes formes d’autorité. Ainsi, il exercera ses talents via le genre du pinku eiga (porno japonais), cinéma underground mêlant sexe et violence, il sera le réceptacle critique des travers sociaux et sociétaux de l’archipel et dont Wakamatsu sera un fer de lance. Cette sexploitation japonaise prendra d’ailleurs son essor au milieu des années 60, soit au même moment que la formation du mouvement étudiant contestataire. Wakamatsu raffermissant un peu plus les liens entre cinéma et politique puisque le réalisateur entretenaient des rapports avec des membres de l’une des fraction de l’Armée Rouge, l’United Red Army. En 1971, il co-réalisa même avec celui qui jusqu’alors signait ses scénarios (L’Extase Des Anges, Quand L’Embryon Part Braconner…), Masao Adachi, un documentaire pro-révolutionnaire au titre plus qu’explicite, FPLP : Déclaration De Guerre Mondiale.
Autant d’éléments qui font de Wakamatsu le seul capable de retranscrire des évènements aussi importants. Encore faut-il que la lucidité et surtout la raison l’emportent sur la passion. Trop concerné, il aura donc sagement attendu d’avoir le recul nécessaire. Mais ce qui l’aura définitivement décidé est l’incapacité affichée par les trois autres œuvres ayant tenté de s’atteler au sujet et de constater que malheureusement, pas grand-chose n’avait changé depuis ces bouleversements, tant localement (la surveillance de l’Etat est toujours présente et même accrue) qu’internationalement (des nombreux conflits à travers le globe et notamment au Proche-Orient, le pacte de sécurité américano-japonais toujours en vigueur). Et afin d’englober et d’expliciter au mieux les circonstances ayant menées à ce désastre humain (on le rappelle, 14 membres de l’Armée Rouge Unifiée tués par leurs propres camarades et la prise d’otage d’Asama Sanso sonnant le glas de cette gauche révolutionnaire), Wakamatsu livre un film extrêmement dense (le nombre d’informations prodiguées dans la première heure frise l’overdose, énormément de noms et de personnages) et à la durée conséquente (3 heures 10 !) mais qui marquera à coup sûr le cinéma et l’Histoire par la puissance d’images éprouvantes mais pourtant non dénuées d’une certaine compassion.

United Red Army
 

Le film est divisé en trois parties de durée inégale. La première est essentiellement constituée d’images d’archives entrecoupées de séquences de reconstitution fictionnalisée puisque basées sur les témoignages oraux ou écrits des membres encore vivants, manière d’éclairer ce qui n’a pu être enregistré. Une partie qui pourra paraître rébarbative mais qui s’avère essentielle pour la suite puisqu’elle permet de présenter les forces en présences et les idéologies à l’œuvre. Une contextuallisation essentielle afin d’appréhender la seconde partie montrant l’entraînement dans les montagnes de Nagano. Peu après l’unification, les membres de la FAR et de la FRG vont s’adonner à des manœuvres militaires sous l’égide d’un commandement bicéphale (Mori et Nagata) qui sous le poids des responsabilités (ce sont des leaders de circonstances, les autres ayant été arrêtés ou tués) et la maîtrise imparfaite des théories du Parti vont obliger chacun à montrer sa ferveur pour l’idéal révolutionnaire et son engagement dans ce que tous nomment la guerre d’extermination. Cela passera par des séances d’autocritiques qui de rhétoriques deviendront rapidement physiques lorsque ceux qui y seront soumis se montreront incapables d’énoncer leurs failles.
Autrement dit, une dérive sectaire qui par l’isolement, l’embrigadement et la promiscuité dégénèrera en lynchage pur et simple. Ceux hésitant à renoncer à leur personnalité au profit d’une pensée unique seront molestés par les autres camarades. Rien ne justifiait ces agissements. C’est pourquoi Wakamatsu choisit une observation froide, presque clinique pour rendre compte de ces débordements. Un constat terrifiant, d’autant plus que le réalisateur s’attache à des personnalités attachantes par l’innocence de leur conviction. Ainsi, la jeune Toyama bien que fervente partisane ne peut s’empêcher de continuer à prendre soin de son corps, de son visage (elle se maquille, se coiffe, se lave…). Une attitude qui la condamnera irrémédiablement aux yeux de Nagata et entraînera l’autocritique la plus déchirante et éprouvante. Des autocritiques qui mènent tout droit à l’autodestruction.  Et pour appuyer son propos et marquer durablement les conditions infernales vécues pendant ce séjour dans les montagnes, Wakamatsu va multiplier les gros plans sur des visages marqués par la douleur, l’impuissance ou la ferveur et s’ingénier à resserrer de plus en plus ses cadres. L’enfermement visuel de ses personnages traduisant un enfermement idéologique destructeur.

United Red Army
 

Un enferment mental qui culminera dans la troisième et dernière partie du métrage, celle contant la prise d’otage dans l’auberge de Asama Sanso. Avant cette dernière plongée en apnée, Wakamatsu nous gratifiera d’une respiration bienvenue lors de la fuite éperdue de cinq révolutionnaires poursuivis dans les étendues neigées par la police. Une pause de courte durée.
La décision de réaliser United Red Army est une réaction au film Le Choix D’Hercule qui s’était borné à présenter les évènements du seul point de vue de la police. Une vision inacceptable pour Wakamatsu qui avec ce film voulait donner corps à un contre-champ absent. Cela se ressent dès la seconde partie puisque le réalisateur nous plonge au cœur de l’horreur ayant touchée ces chalets (quand on sait qu’il a dû édulcorer les séquences de tabassage, cela fait littéralement froid dans le dos) mais plus encore dans la dernière puisque nous serons constamment aux côtés des cinq jeunes gens. Nous n’aurons aucun plan extérieur montrant l’étendue et l’ampleur des forces de l’ordre présente. Et donc, nous assistons médusés à une terrible répétition de principes idéologiques complètement coupés de leur base et de toute réalité (ils assistent à la télévision au rapprochement sino-américain). Wakamatsu appuiera d’ailleurs cette déchéance mentale lorsque les proches des étudiants (parents, principalement) se succéderont au mégaphone pour tenter de les raisonner. Des voix qui perçues de l’intèrieur de l’auberge nous apparaîtront comme issues de leurs propres esprits, de leur propre délire identitaire. Et pour couper court à cette introspection et remise en cause forcée, chacun tirera en direction des voix pour les faire taire. Sans doute des actions encore plus tétanisantes que l’assaut final donné plus tard.

Un film vraiment impressionnant par son ampleur (Wakamatsu conclura par d’autres images d’archives montrant les actes terroristes de la faction menée au Liban par Shigenobu et notamment la terrible explosion de l’attenta de l’aéroport de Lod), son âpreté, sa tenue (jamais le réalisateur ne laisse transparaître une affection trop prononcée pour un mouvement qu’il a à l’époque soutenu) et son intelligence. Par le biais de la fiction engagée et enragée, Wakamatsu parviendra in fine à l’autocritique de Tsunéo Mori, le dirigeant de la FAR, qui dans une lettre signant son suicide par pendaison avouait son manque de courage.
Chose que l’on ne pourra jamais reprocher à Wakamatsu qui signe un putain de film essentiel.

8/10
Jitsuroku rengô sekigun: Asama sansô e no michi

Réalisateur : Kôji Wakamatsu
Scénario : Masayuki Kakegaô & Kôji Wakamatsu
Producteurs : Asako Otomo, Muneko Ozaki, Kôji Wakamatsu
Photo : Robert Presley
Montage : Yoshihisa Toda & Tomohiko Tsuji
Bande originale : Jim O’Rourke
Origine : Japon
Durée : 3h10
Sortie française : 6 mai 2009




   

Ajouter un commentaire

Ouvrez-la ! Avec pertinence et correction. Tout troll sera automatiquement supprimé.

RoboCom.


Informations supplémentaires