L'Imaginarium Du Docteur Parnassus

Terry’s (imagi)nation

Affiche L'Imaginarium du Docteur Parnassus

Terry Gilliam a trouvé son Graal dans l’imagination et a décidé de ne pas le lâcher, proposant tel un gamin capricieux à un monde de plus en plus terre-à-terre le récit d'un faiseur d'imaginaire.


Le Dr. Parnassus est le versant à peine fantastique du réalisateur, condamné à l’immortalité suite à un pari gagné contre le Diable, condamné à errer au milieu de gens qui ne comprennent plus rien à la fantaisie. Gilliam reste coincé quelque part entre le Moyen-Age et l’époque romantique, à mille lieux du cynisme et de l’apathie dont font preuve ses contemporains qu'il se plaît à représenter avec un sens de l’absurde et du trait forcé qu’il avait contribué à transmettre aux Monty Python. Il est plusproche du songe dans lequel se trouvait le rêveur Sam Lowry dans l’immense Brazil, en marge de ses collègues du Ministère de l’Information, loin de ce monde de la raison qui devrait faire sens mais qui est un monde absurde. Alors le rêveur incurable se réfugie dans une folie qui confond son monde et le réel. De maillon dans la chaîne, il devient la pierre dans l’engrenage, celui qui peut tout faire exploser. Mais il se rend vite compte que la réalité ne peut être modifiée par un seul être, alors que sa propre réalité peut le déclarer vainqueur. Il se retirera pour toujours dans son monde. Des gens de tous les jours vivent dans le même monde que Lowry, le clochard de Fisher King interprété par Robin Williams, les vieux révoltés du segment Permanent Crimson Assurance (qui ouvre Le Sens De La Vie) qui réalisent l’exploit de percer dans le monde réel, ou bien la troupe de cet immortel, le Docteur Parnassus qui sert d’intermédiaire entre les hommes et leur imaginaire. Des itinérants comparables aux vagabonds qui ouvrent le film, qui traînent une attraction d’un autre âge, rudimentaire, mais recèlant derrière son miroir l’essence même de l’imagination.

Chacun peut y voir un développement de son Moi, des ses fantasmes et s’accomplir le temps qu’il passe de l’autre coté du miroir. Dans ces voyages, Parnassus est accompagné d’Anton, un gamin ivre de liberté qu’il a sorti du ruisseau, de sa fille Valentina qui rêve d’une vie normale avec le mannequin d’un catalogue et de Percy, le très responsable nain qui l’accompagne depuis des siècles. Il est aussi talonné régulièrement par Mister Nick, diable malicieux avide de paris auquel Tom Waits prête son charisme étrange et ténébreux (une idée de casting tellement évidente qu’on se demande pourquoi aucun réalisateur de long n’y avait encore pensé).

L'Imaginarium du Docteur Parnassus
 

C’est suite à un énième pari contre le Diable, dans lequel le premier à collecter cinq âmes aura gagné, que le vieux Parnassus en vient à faire la connaissance d’un homme au bord de la mort. Cet homme, un escroc amnésique qui dirigeait une œuvre de charité, se rend bien vite indispensable à la troupe de par son savoir-faire. Il fait plonger le spectacle dans les techniques de marketing contemporaines, celles qui permettent de séduire le chaland en lui exposant une vitrine alléchante. L’attraction qui était la cible de rare passants (dont l’alcoolique londonien de base) devient celle d’un centre commercial. Les hommes qui contribuaient à la magie du spectacle de rue sont alors associés à des stéréotypes navrants, statues exposées dans une vitrine sans âme, loin des lumières et des décors flashy qu’ils proposaient. L’homme incarné par Heath Ledger est la représentation du vendeur talentueux et flagorneur, un charmeur pratiquant la duplicité et le mensonge comme une seconde nature. Il séduit la personne en lui faisant miroiter ce à quoi elle aspire, allant jusqu’à incarner l’objet de son désir. Blessé par la mort dramatique de Heath Ledger lors du tournage, Gilliam décide de transformer un impératif de production en un élément de scénario astucieux qui dévoile la nature de caméléon du personnage. Ainsi lors des scènes dans l’Imaginarium, Ledger devient tour à tour, Johnny Depp, Jude Law, puis Colin Farrell dans trois imaginarium différents, chacun des acteurs étant une représentation de ce que la personne qui y entre cherche à vouloir de lui. En bon homme moderne conscient de sa condition, Tony offre son image pour obtenir satisfaction.

L'Imaginarium du Docteur Parnassus
 

Voguant sur une ligne de plus en plus ténue entre le réel et l’imaginaire, L'Imaginarium Du Dr. Parnassus explose finalement les frontières, comme le réel se mêlait à la folie de Sam Lowry ou les incessants aller-retours de L’Armée Des Douze Singes s’encombraient de moins en moins des marqueurs de passage des frontières. L’onirisme global de l’oeuvre se trouve encore décuplé par les zones d’ombre autour de l’histoire, des ellipses etun style aussi baroque que celui des Aventures Du Baron De Münchausen. Il y a aussi au sein de l’imaginarium des moments qui forcent le spectateur à adhérer à des effets datés et moins finalisés que ceux dont il a l’habitude, un aspect visuel rudimentaire qui a son charme et colle finalement plus à l’expression particulière de l’imaginaire, d'un monde dans un monde qui se doit de s’éloigner de la perfection objective. Derrière le récit fantasmagorique se développe paradoxalement un fort contexte social et une idée de la perversion du héros "gilliamien" dans une veine plus proche de celle de Fisher King. Il est inadapté, pathétique et le point de vue que les autres ont de lui est plus prégnant que le sien.

L'Imaginarium du Docteur Parnassus
 

L’Imaginarium Du Dr. Parnassus brille par ses idées, étonne par ses audaces (la chanson des petits enfants nécessiteux rappelle les séquences les plus absurdes de Brazil), émeut parfois quand à la poésie qui se dégage de ses scènes, en particulier les rencontres entre le Diable et le vieux Parnassus lors des moments de désespoir de ce dernier. Verne Troyer (Mini-moi himself) et la jeune Lily Cole au physique que ne rejetterait pas Tim Burton brillent particulièrement dans cet univers fantasmagorique et irrévérencieux. L’ombre de Heath Ledger pèse évidemment sur le film, mais dans un miracle typiquement gilliamien, L’Imaginarium Du Docteur Parnassus se retrouve être plus que la somme des talents (et égos) de n’importe lequel de ses acteurs, y compris celui auquel le film est dédié. S’il ne parvient pas à atteindre la perfection obtenue dans les années 80 (et à laquelle il serait difficile de revenir), ce nouveau voyage dans l’imaginaire d’un Terry Gilliam toujours maître en sa demeure est bien l’expérience la plus géniale qu’il nous ait offerte depuis 12 Monkeys.

8/10
THE IMAGINARIUM OF DOCTOR PARNASSUS
Réalisateur :  Terry Gilliam
Scénario :  Terry Gilliam,Charles McKeown
Production : Amy Gilliam, Samuel Hadida, David Valleau, Terry Gilliam, William Vince
Photo : Nicola Pecorini
Montage : Mick Audsley
Bande originale : Jeff Danna
Origine : USA
Durée : 2h02
Sortie française : 11 novembre 2009




   

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