Mise A Prix

Le maître des désillusions

Affiche Mise à Prix

Lors de sa discrète sortie, Mise A Prix aura suscité des réactions presque exclusivement focalisées sur sa forme. Qu’il soit apprécié ou pas, la réception critique se sera attachée aux apparences quand le programme du film est de justement les faire voler en éclats.


Pourtant récipiendaire du Grand Prix et du prix de la mise en scène au festival du film policier de Cognac en 2007, Mise A Prix n’aura connu que les affres d’une sortie technique au cœur de l’été 2007. Difficile d’appâter le chaland avec un film au casting quatre étoiles mais sans superstar, qui n’est ni un blockbuster pétaradant ni un film de gangsters à la cool et entrecroisant une multitude de personnages et autant de micro enjeux qui trouveront leur résolution avec le destin du prestidigitateur Buddy Aces Israël. Et mettre en avant la complexité narrative rendue limpide par la réalisation et le découpage, l’intensité imprégnant le jeu des acteurs et les séquences d’action où l’émotion née de revirements politiques n’étaient pas une option envisageable ?

Il est vrai que le troisième film de Carnahan est déroutant à plus d’un titre. Venant après Narc, polar âpre s’appuyant sur les motivations intimes des personnages plutôt que leurs conséquences criminelles, Mise A Prix en adopte l’humanisation extatique d’archétypes avec le style déjanté de sa première réalisation datant de 1998, Blood, Guts, Bullets And Octane, comédie d’action outrancière inédite chez nous et montrant l’attachement du réalisateur pour les personnages haut en couleur. Carnahan qui entretient volontairement son côté bourrin débilitant puisqu’on l’entend dans les bonus du DVD rire à gorge déployée en mettant en exergue le gag de l’érection du karaté kid ou passer pour un beauf absolu en soulignant l’importance de créatures plantureuses à l’écran. Or, Mise A Prix démontre bien plus abondamment ses talents de scénariste et de réalisateur, le bonhomme étant seulement préoccupé par la mise en scène de ses images pour en tirer une puissance émotionnelle remarquable.

Pourtant, certains avis éclairés dénotent une tendance à bouder son plaisir et faire la fine bouche devant un spectacle total doublé d’une palanquée d’idées de mise en scène :

Studio : "Les séquences (…) produisent tout sauf du cinéma."

Le Point : "(…) c’est du déjà-vu et du déjà-filmé (…)."

Score : "On est à la croisée de multiples genres que le cinéaste manie avec une virtuosité évidente. Mais (le film) souffre d’un manque d’originalité qui écrase le talent de son auteur sous un air de déjà-vu."


UNE BONNE BLAGUE…
Ah non, le Monde avait bien saisi la notion de plaisir mais se refusait à lui reconnaître une certaine gravité, comme si un film aux caractères déjantés excluait toute forme de profondeur et de sincérité.
"L'humour est parfois macabre et prend sa source dans le cinéma des frères Coen, le sens du pastiche, lui, renvoie Mise A Prix au cinéma d'un Quentin Tarantino. Seul le style visuel, affecté certes, rappelle Narc, le précédent, et plus grave, film de Joe Carnahan (2002). Malgré un esprit de sérieux qui vient de façon fort incongrue gâcher parfois le plaisir du spectateur, Mise A Prix se regarde comme une bonne blague."


Oui, cela rappelle indéniablement la considération accordée aux films de genre, "rigolos et funs mais bon faut pas pousser non plus".
On évoque donc à propos de Mise A Prix son côté roublard, poseur, sa propension à reproduire des motifs tarantinesque (simplement parce qu’il y a beaucoup de dialogues et que de nombreux persos sont impliqués ?!) mais désincarnés alors que sa démarche réside dans une démystification totale. Bon dieu, mais le personnage dont tout le monde veut s’emparer ou tuer est un magicien de Las Vegas ! Un illusionniste hors pair qui voit le monde qu’il s’est créé s’écrouler autour de lui et en révéler l’artificialité. On peut difficilement faire plus clair sur les intentions véritables de Carnahan, d’autant qu’il est également question de chirurgie plastique modifiant ou réparant un visage ou de tueurs adeptes du travestissement. Pourtant, on ne retient bien souvent de ce film que les envolées de violence ou la cultissime fratrie des Trémors, un trio de punks nazillons shootés à l’extrême violence et dont l’intérêt suscité auprès des fans avait conduit à envisager un spin off dédié à leurs frasques.

Mise à Prix
 


LIGNE DE FRONT
A force de fricotter avec la mafia, Buddy Israël s’est pris au jeu et se rêve en membre éminent de la famille criminelle de Primo Sparazza. Or les nouvelles activités de l’illusionniste attirent l’attention du F.B.I, trop heureux d’atteindre Sparazza par le biais d’un accord passé avec Israël, prêt à livrer l’organisation en échange de protection. Un deal mis à mal par Sparazza lui-même puisqu’il promet une récompense d'un million de dollars pour obtenir le cœur d’Israël. Désormais, les agents Caruthers (Ray Liotta) et Messner (Ryan Reynolds) vont s’évertuer à protéger le lieu de repli du magicien d’une horde de tueurs et d’anciens flics tous plus déterminés et timbrés, le temps que son avocat scelle l’arrangement passé avec le directeur Stanley Locke (Andy Garcia).

Projet atypique dans sa forme, Mise A Prix a véritablement été pensé par Carnahan pour livrer bien plus qu’un actionner fun et jouissif à la virtuosité ostentatoire puisque les effets de style ne sont jamais gratuits et servent parfaitement un récit à la fois référentiel et allégorique.
S’inspirant des zones d’ombre de la vie de Franck Sinatra dont les liens avec le crime organisé l’on toujours fasciné, Carnahan façonne Buddy Israël comme une version contemporaine et hyperbolique du crooner en extrapolant ses tourments. Dans ce rôle aux confins du cabotinage, Jeremy Piven impressionne dans sa manière de rendre palpable sa dépression, aidé en cela par un travail d’éclairage remarquable qui nimbe Buddy d’un halo lumineux à plusieurs reprises lorsqu’au comble du désespoir, il convoque Dieu pour le prendre à témoin ou l’aider à en finir. Une invocation muette mais rendue prégnante par les gestes du magicien dont les doigts sont aussi agiles pour manipuler les cartes qu’impuissants à attirer à lui une essence divine. Attention, il n’est nullement question de verser dans le trip métaphysique mais l’outrancier dissimule chez Carnahan des personnalités bien plus torturées qu’extravagantes. Ce qu’il ne cache pas en revanche (il le répète dans les bonus du DVD ou à longueur d’interviews), c’est sa volonté de faire de ce film une allégorie sur la situation en Irak qui a débuté sur la foi d’une fausse information et mené au chaos. Un point de départ qui n’est pas seulement l’apanage du conflit irakien puisqu’il définit de manière plus globale l’escalade dans les politiques géostratégiques actuelles. De toute manière, cette précision est presque inutile tant ses images parlent d’elles-mêmes. Ainsi, on débute le film en compagnie des agents Caruthers et Messner en planque, scrutant des écrans diffusant des images captées avec des caméras infrarouges (une vision largement usitée sur les fronts des guerres modernes) ; plus tard le même Messner est pris sous le feu nourri d’un fusil d’assaut actionné par la copine de Georgia Sykes (Alicia Keys), sans oublier que tout le monde veut la peau d’Israël et converge vers le territoire qu’il occupe dans l’hôtel. Simple, direct et irréductible à une volonté pamphlétaire, Carnahan préfère en démontrer l’absurdité afin d’enrichir son propos qui reste d’un film à l’autre de déceler la part d’humanité qui pourra sinon racheter du moins engendrer de la compassion pour des personnages parfois salement tordus.

Mise à Prix
 


UNE CAMÉRA POUR LES LIER TOUS
Ce qui impressionne durablement à la vision de ce film, c’est définitivement la qualité de sa réalisation. On ne peut qu’être ébahi devant une œuvre aussi magnifiquement structurée, l’enchaînement des séquences aboutissant à un crescendo dramatique et émotionnel incroyable. L’exposition est vraiment bluffante de virtuosité et de rigueur puisque ce sont pas moins de dix-huit personnages principaux ou secondaires qui vont être impliqués et Carnahan parvient à rendre claires leurs différentes motivations tout en les connectant plus ou moins directement à Israël, une maîtrise narrative digne d’éloges. Les différents éléments sont ainsi présentés aux spectateurs lors du briefing des agents par le directeur Locke dont le récit est pris en charge par Dupree (Ben Affleck) exposant la situation à ses partenaires. Les transitions se poursuivent inlassablement, par une poignée de main, l’évocation d’une plaque du F.B.I servant d’amorce pour le plan suivant, etc., jusqu’à ce que les enjeux soient clairement posés et ce sans jamais perdre ou ennuyer son audience tant l’enchaînement procède d’une fluidité et d’un dynamisme exemplaires. Une exposition qui dure près de quarante cinq minutes et s’achève par un fondu au noir lorsque tous les protagonistes sont en place. Il y aura un autre fondu, au blanc, juste après que l’agent Messner passe la porte de l’hôtel du lac Tahoe, quittant ébranlé et désorienté le lieu du massacre qui aura coûté la vie à son coéquipier. Deux coupures nettes qui délimitent clairement un récit jusqu’ici marqué par sa fluidité et qui figurent pour la première le chaos et le désastre à venir, la seconde annonçant le temps des révélations pour l’agent du F.B.I. Et entre ces deux cassures de rythme, il convient de relever que les actions filmées se déroulent en réalité en quelques minutes, que Carnahan étirent ici afin de détailler des confrontations se passant simultanément. Plutôt que d’utiliser le procédé du split screen, il choisit de poursuivre dans la voie d’une union favorisée par l’agencement des séquences, montrant que chaque instant vécu a son importance. Enfin, alors que les évènements sont sur le point de se précipiter (les Trémors s’apprêtent à surgir de l’ascenseur, Messner et ses hommes tiennent en joue Georgia, Taraji s’apprête à faire feu de son poste situé dans l’immeuble voisin…), Carnahan lie tous les protagonistes une bonne fois pour toute à l’aide d’un plan séquence trafiqué certes (les plans où la caméra remonte le canon par l’intérieur jusqu’au mécanisme, notamment) mais absolument magistral. La violence contenue peut désormais exploser.
Mais le film de Carnahan ne se limite pas à un shoot’em up cathartique. Comme écrit plus haut, le film entier est une vaste entreprise de démystification.


FAUX-SEMBLANTS
Comme son personnage principal, Carnahan met en doute notre perception des évènements en nous présentant des séquences ou des personnages que l’on pense avoir déjà vus par ailleurs mais dont les agissements et les sentiments se révèlent tour à tour surprenants et inédits. Le tueur Pasquale Acosta (Nestor Carbonel) et le frère Trémor interprété par Chris Pine sont à cet égard vraiment parlants. Alors qu’ils nous ont été présentés comme des monstres sanguinaires et dégénérés ne reculant devant aucun sacrifice pour préserver une identité (Acosta se bouffant les extrémités de ses doigts. Pas d’empreintes digitales, pas de chocolat en somme !) ou ne craignant pas de prendre des balles dans le buffet, ils font preuve d’un attendrissement étonnant envers leurs victimes. Nous voyons ainsi Acosta et le Trémor dans des face à face intimes avec la mort qu’il vienne de donner. Des ruptures de tons jamais ridicules dont la dramatisation sert à souligner leur part d’humanité, non pas de manière excessive mais bien dans l’objectif de montrer qu’il ne faut pas se fier aux apparences. Tout le film poursuivra donc dans cette voie, de l’évocation du mystérieux suédois que tout le F.B.I prend pour un tueur à gage inconnu donc suprêment dangereux, aux instruments dignes du Cronenberg de Faux Semblants que Lazlo déballe laissant présager d'utilisations douloureuses, jusqu’aux réelles motivations de Primo Sparazza. Outre par le biais de ces articulations scénaristiques, Carnahan utilise bien évidemment sa caméra pour révéler les véritables identités de chacun et cela passe par un fantastique jeu sur les miroirs et autres surfaces réfléchissantes comme une paroi bien policée d’un ascenseur.

Mise à Prix
 


UN MONDE D'ILLUSIONS
A plusieurs reprises des personnages en proie au doute quant à leur convictions les plus profondes seront confrontés aux reflets de leurs interlocuteurs, dénonçant immédiatement leur duplicité. C’est Caruthers enfermé dans le même ascenseur que Acosta lui tournant le dos, c’est Messner dans la scène finale qui s’entretient avec Locke et c’est bien évidemment Ivy (Common, juste extraordinaire de justesse et de présence) le bras droit de Buddy qui parle littéralement au reflet de son patron et qui dès le plan suivant apparaît inversé dans le miroir situé à la gauche d’Ivy.

Mise à Prix
 


Le maître des illusions est définitivement percé à jour, l’apposition de l’image venant confirmer ce que Ivy soupçonnait déjà, la trahison de Buddy livrant tous ses hommes pour préserver sa misérable peau de showman. Israël pratique l’illusionisme sur le public mais ne s’est pas aperçu qu’il en était lui-même victime. Aussi improbable que cela puisse paraître, Mise A Prix digresse donc sur les illusions que l’on se crée ou qui s’imposent par la foi en des informations erronées ou incomplètes. Le film concourt également à la révélation de cette illusion permanente par le biais d’une démystification du cinéma lui-même au cours d’une surprenante mise en abyme qui voit Lazlo se construire son personnage dans les coulisses (le sous-sol de l’hôtel) puisque Carnahan nous le montre en train de changer de visage grâce à du latex et modifier les intonations de sa voix grâce à la cigarette. Une illusion dans laquelle vivent aussi les Trémors et le karaté kid élevé par sa grand-mère. Ce dernier posa quelques problèmes d’appréhension tant il est vrai que son apparition incongrue ne se justifie pas forcément. De même les ralentis utilisés lorsque les Trémors entrent en action semblent être de simples effets de style gratuits. Sauf que ces personnages, s’ils évoluent au ralenti ou par brusques accélérations de la pellicule c’est tout simplement parce que c’est ainsi qu’ils se perçoivent, c’est ainsi qu’ils se voient bouger, plus grands ou plus rapide que nature. Là encore, la caméra de Carnahan en révèle la fatuité (tout en proposant des gags vraiment chtarbés).
Plus truculente est la démystification des années 80 que la suite d’hôtel occupé par Israël figure à la perfection, entre les putes jonchant le sol, Buddy constamment le nez dans la poudreuse et l’appel passé à une certaine madame Alex (pour Alex Adams, pourvoyeuse, jusqu’à l’avènement de Heidi Fleiss en 1993, de chair fraîche au gotha hollywoodien), le doute n’est plus permis.

Mise à Prix
 

Et puis vient enfin la révélation finale (que je tairai pour les petits chanceux n’ayant pas encore vu ce film) assénée à Messner. Je ne parle pas de la vraie nature des liens entre Sparazza, Israël et le F.B.I que certains définissent comme un twist alors que des indices parsemés durant tout le film nous aurons mis sur la voie. Non, le choc final vient de la terrible désillusion idéologique de l’agent Richard Messner qui voit finalement ses principes moraux trahis par la raison d’Etat. Cette divulgation a un effet dévastateur sur lui et il se trouve finalement plus désorienté qu’au sortir du canardage de l’hôtel. Après la mise à l’épreuve physique, Carnahan assène une mise à l’épreuve psychique dévastatrice. Tous les éléments reliés par le film culminent dans cette fin déchirante que la musique de Clint Mansell accentue admirablement. Un final grandiose et tétanisant qui fait de ce film un putain de chef-d’œuvre.


SMOCKIN' ACES

Réalisateur : Joe Carnahan
Scénario : Joe Carnahan
Production : Eric Fellner, Tim Bevan, Liza Chasin…
Photo : Mauro Fiore
Montage : Robert Frazen
Bande originale : Clint Mansell
Origine : USA
Durée : 1h49
Sortie française : 1er août 2007




   

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