|
L'ouvreuse est un webzine consacré au cinéma dont l'idée a germée chez quelques cinéphiles désireux de partager leurs points de vue sur les différents aspects de cet art.
Ne nous le cachons pas, ce webzine est également une réaction au traitement médiatique de notre passion. Au-delà du limité concept des "goûts et des couleurs", serial killer de débats constructifs, ce sont surtout les lignes éditoriales et les approches culturelles des divers médias qui nous inquiètent et nous exaspèrent : une armée de chroniqueurs insipides étendent leur inculture du 7ème Art devant des millions de téléspectateurs, des journaux à côté de la plaque carburent à la mauvaise foi dans l'unique but d'illustrer leurs idéologies politiques, des magazines à la recherche de la hype font et défont l'histoire du cinéma, une presse agonisante et paniquée encense Die Hard 4 et Zhang Yimou, les émissions télé se contentent de porter du people au Pinacle en évitant soigneusement de parler de cinéma, préférant soumettre le public à un éternel obscurantisme infantilisant l'empêchant de s'éduquer au décodage de l'image et à sa grammaire. Et Luc Besson fait des films.
Devant le renoncement des principaux concernés à exercer un travail critique et didactique cohérent voire pertinent, il nous paraissait utile d'apporter, à notre modeste échelle, une alternative aux consensus et idées reçues, aux révisionnismes et autres conflits d'intérêt qui gangrènent les médias, et par conséquent le public.
Pour cela, nous avons soigneusement étudié les diverses écoles critiques actuelles : 1. L'école Isabelle Motrot Offrant de nombreux débouchés fortement rémunérés, cet établissement était très tentant. Malgré tout nous n'avions pas la faculté naturelle des chroniqueurs de télévision pour tout simplifier à l'extrême et ramener la prose journalistique au simple choix manichéen "bien" ou "pas bien", ou plutôt "hoooooooouuuuuu" ou "pas hooooouuuuu" comme ils disent à la télé. De plus il nous manquait une grande habilité dans l'amalgame afin d'illustrer une méconnaissance des genres. Madame Motrot nous dépasse allègrement dans cet exercice, réussissant par exemple à qualifier de série B un mauvais film fantastique à 60 millions de Dollars interprété par une actrice oscarisée. Nous, nous l'aurions qualifié de mauvais film fantastique, tout simplement, et nous aurions évité de tout mélanger avec dédain. Cette école n'était donc pas faite pour nous. Recalés.
2. L'école Télérama Très cotée auprès des parents d'élèves et des recruteurs pour son enseignement dogmatique, sa pension complète assurant une interdiction formelle de sorties divertissantes et son port de l'uniforme obligatoire afin de retourner plus aisément sa veste en temps voulu, cette école exige en contrepartie une ablation de la personnalité et de la joie de vivre. L'examen d'entrée contenait un exercice de renoncement objectif (coefficient 12). Mais que proposer d'original lorsque le professeur Pierre Murat assommait le concours avec "L'ennui n’est pas un critère de réussite ou d’échec au cinéma, on le sait." A cette proposition toute relative et malgré tout imposée de fait par ce dernier, nous opposions et soutenions une citation de Frank Capra : "Le péché capital au cinéma, c'est l'ennui". Recalés.
3. L'école geek Souvent proposée aux 4ème techno. Elle offre néanmoins une bonne formation, notamment en mathématiques, nécessaires lors des visionnages de films de genre pour comptabiliser le nombre de métrages référencés ou les divers hommages rendus, unique critère de qualité. Considérant que cette particularité toute post-moderne fût judicieuse à l'époque de l'ante-post-modernisme, et qu'il est plus pertinent d'en parler lorsque cette figure sert un propos, nous avions préféré compter les poncifs durant le concours d'entrée. Et devant l'idée d'avoir des cours de post-post-ante-modernisme durant lesquels il nous sera demandé de chroniquer des films selon les futures œuvres qui leur rendront hommage, nous avons jeté notre calculette à la poubelle. Recalés.
4. L'école Libération C'est celle qui propose le cursus le plus simple : il suffit de placer régulièrement les mots-clés "réac", "facho" ou encore "propagandiste" pour obtenir la moyenne. Si vous appliquez ceci lors d'un devoir sur le cinéma américain, c'est carrément la mention. Notez toutefois l'exception Clint Eastwood, qui, pour cause d'Oscars et de reconnaissance officielle, doit subir un nouveau traitement après trente années de mépris rigoureux. Dans ce cas, l'école Libération préconise d'analyser les teasers des maisons de production. Nous sommes certes prêts à tout pour obtenir des points, sauf le point Godwin. Recalés.
5. L'école du temps libre Cette formation réservée aux grabataires est également connue sous le nom d'université du temps libre. Ayant conscience qu'il est difficile de parler de cinéma, qui est avant tout un art de l'image et du mouvement, lorsque l'on ne perçoit plus qu'un photogramme sur 24 ou que l'on dort une bobine sur deux, la majorité des cours est axée sur l'analyse des textes dialogués et des dossiers de presse. De fait, tous films un tant soit peu véloces, ou basant leur propos à travers un esthétisme, voire une grammaire visuelle, sont irrévocablement qualifiés de clippesques. Hélas, nous ne sommes pas assez âgés pour oublier les œuvres d'Eisenstein ou de Medvedkin, par conséquent nous rechignions à qualifier du péjoratif "clippesque" un film monté en rythme sur une musique ou un tempo rapide. Recalés.
6. L'école de l'égo C'est l'école des poètes, des rêveurs, qui, plume au vent et cahiers ardents, soliloquent sans fin dans l'espoir de remporter le concours de fin d'année de la phrase la mieux pourvue en termes précieux et expressions alambiquées. Le tronc commun contient seize heures hebdomadaires de pratique à l'élégie nébuleuse, contre deux pour l'initiation à la rédaction d'avis clairs et argumentés. Trop absorbés par la pose de leur prose, les diplômés de l'égo en viennent souvent à confondre travail critique avec ressenti subjectif. Nous devons avouer ici notre lamentable échec dès l'examen d'entrée, incapables que nous étions de développer un raisonnement critique sans nous empêcher d'y insérer verbes et arguments. Le rattrapage à l'oral ne fût pas plus glorieux, ayant expliqué aux examinateurs que le véritable artiste est le cinéaste, pas le critique. Et que ce dernier se doit d'avoir un avis un tantinet plus élaboré que celui du quidam à la sortie de la salle : "C'est beau, on rit on s'amuse, on passe un bon moment, c'était bieng lol". Recalés.
Ne désirant intégrer aucunes de ces écoles, nous avons donc choisi la voie d'Antoine Doinel : l'école buissonnière.
Bienvenue, et bonne lecture.
La rédaction.
|