Knightriders

Eric Rohmero

Affiche Knightriders
La route semble infinie. Un fier "road warrior", bien loin pourtant du héros post-apocalyptique, affiche fièrement sa bécane, un accoutrement ancestral sur les épaules. Un vrai chevalier de la route, qui combine la mécanique moderne de son destrier et le fer rouillé de son costume.

Une musique épique semble nous replonger du temps du roi Arthur, avec dix mille fois plus de classe qu’un Antoine Fuqua. Comme un bug dans l’espace-temps, le moyen-âge apparaît en pleine Amérique contemporaine. Déjà, pauvres spectateurs que nous sommes, un brin déroutés par cette idée de cinéma atypique, nous nous demandons quel est le rapport entre des zombies s’incrustant dans un supermarché et une histoire aussi barrée que ce concept de joutes des temps modernes.

Et voilà qu’en quêtant quelques repères, nous tombons encore plus bas ! Le nom du bestiau, c’est Knightriders. Un mec nommé George Romero, dont c’est le septième film, nous raconte les mésaventures d’adultes croyant tellement profondément en la noblesse d’un temps passé… qu’ils tentent de le reproduire, aujourd’hui, à Ronald Reagan Land. Chevauchant des motos, vivant en autarcie, ils se livrent à des duels de chevaliers, comme au bon vieux temps, pour l’amour du sport. Pas d’ultra violence, pas de coups gratuits, mais seulement la beauté du geste.

Knightriders

En faisant quelques recherches, voilà que les hypothèses s’accumulent : film "trop guique tavu" car s’apparentant au cosplay, les travestissements des fans passionnés qui se griment comme leurs idoles (moui), à l’affiche plus film d’exploitation tu meurs, se rapprochant plus de Mad Max que de Easy Rider, laissant penser à un gros badass movie comme c’est pas permis ou, pire, à un film honteux apte à réveiller au saut du lit les dingues de Nanarland. Mais tout cela n’est que fadaises !
Non, mes amis, Knightriders n’est rien de tout cela. Il était alors simple, pour ce truc tout bonnement incassable, de laisser entrevoir le flop. Comme le démontre un tel OVNI, Romero ne voulait pas qu’on l’enferme à jamais dans une case, celle des divertissements zombiesques à forte connotation sociale, et se l’est joué façon kamikaze en déversant toute sa verve au-delà d’un pitch haut en couleurs : plus que n’importe quelle interview ou que n’importe quel trip avec des revenants dedans, cette œuvre est sa voix !

Car, à une époque, Romero n’avait pas besoin d’excuse théorique afin de légitimer ses essais gore, de cibles à attaquer à l’arrache afin de donner à ses bébés une profondeur critique superficielle, d’accoler maladroitement satire au bazooka et tripailles. Tout simplement pour la bonne raison qu’avant de viser au sniper telle institution ou tel événement récent façon found footage, George Romero s’occupait d’exorciser ses doutes en un tout sombre au possible, crépusculaire et nihiliste, de ne pas forcément tout miser sur l’overdose médiatique, c'est-à-dire ce qui lui y est extérieur, mais sur ce qui lui est intérieur ! Et un film aussi méconnu que Knightriders de s’imposer avant tout comme un terrible constat intime, comme un ouvrage écrit et réalisé avec les tripes. Une sorte de résumé d’un personnage, pas fictif celui-là, à savoir Romero himself.
Ce dernier, qui semblait déjà pris au piège du stéréotype car trop connu pour des créatures qui allaient devenir des symboles du cinéma de genre, a alors ressorti ses gimmicks sempiternels, à base d’autorités vicelardes tout juste bonnes à cogner et de déshumanisation déprimante, tout en ajoutant à ce schéma une émotion si premier degré qu’elle ferait limite état de lettre d’adieu ! En balançant à la face d’un public désarçonné la relecture actuelle d’un univers pétri de mythes (le Roi, Frère Toque, les troubadours, le rival, le "Dragon", etc.) le cinéaste n’a pas seulement criblé à son aise la ringardise d’une population ricaine faisant office, par rapport à nos héros, d’éléments perturbateurs affligeants de beaufitude et ne pigeant rien à la bravoure des temps anciens, il a surtout couché sur la pellicule ce qui fait de lui un artiste aussi incisif par réflexe que profondément naïf, à savoir sa vision de l’être humain, au-delà de toute classe sociale ou de tout cliché.

Knightriders

Comme toujours l’ennemi à vaincre reste ce foutu costard-cravate et par extension tout un monde de pions institutionnels et artificiels, de dragons juste bons à faire chuter encore plus l’humanité : le "virus" de The Crazies est-il bien la cause de la fin du monde dans le film du même nom, où ne seraient-ce pas plutôt ces gars masqués à l’éthique douteuse ? Mais derrière cet épinglement cher à Romero de la dictature des pensées et de la vulgarisation massive au détriment de l’honneur et des valeurs, c’est l’espoir qui, ENFIN, fait céder au négativisme un état d’esprit utopique, mot bien peu présent quand il s’agit de causer de celui qui écrivit, tout de même, une histoire aussi désenchantée que celle de La Nuit Des Morts-Vivants… Romero, ici, dévoile son vrai visage, puisqu’il décide, pour une fois, de ne pas observer que la face émergée de l’iceberg, soit la fin du monde, la pourriture, le chaos, mais la force qu’il faut mettre en place au fond de soi-même, tel un devoir civique, pour lutter contre cette décadence, et cette force est collective.  Comme le dit l’un des personnages du film : "Avant toute chose, il s’agit de survivre". Pas à coups de shotgun ici. Mais d’imaginaire !

Knightriders
Problem?

Cet imaginaire qui prend la forme d’une croisade contre la médiocrité ambiante, c’est avant toute chose un focus sur la figure de l’artiste qui se veut au-delà des traquenards modernes, de la soif au fric, de tout ce système conduisant inévitablement à l’effacement pur et simple de l’individu et de son identité. Tout simplement, à travers la voix d’un Ed Harris habité en Roi, ne cherchant pas la médiatisation – ce qui serait ni plus ni moins que la destruction de son rêve - c’est Romero qui parle ! L’écouter, c’est découvrir sous quelle forme pas banale un esprit peut s’esquisser, sous quelle forme le cinéma de genre peut, souvent, donner naissance aux autoportraits les plus bouleversants. Apparemment, l’œuvre d’art devient souvent l’échappatoire des angoissés, et, après avoir craché son Dawn Of The Dead, le contestataire avait un besoin flagrant d’air pur et de rénovation.
De résurrection ? Probable : quoi de plus explicite que l’histoire d’un être mettant en place des spectacles à part, faisant office d’actes d’outsiders cherchant en permanence le ton juste afin de mieux rassembler ses pairs (Romero n’est-il pas encore en quête perpétuelle d’estime ?) et vivant au sein d’un groupe de proches (Tom Savini tient le second rôle !), craignant d’être vampirisé par tout un empire où commercialisation est synonyme de déshumanisation… Et, après être parvenu à faire le vide dans son esprit torturé et inadapté au monde moderne, où tout se retrouve un jour ou l’autre en supérette, se libérer, tout simplement, et boucler la boucle à coups de revanche salvatrice face aux puissants - en humiliant un flic, ici - et de mort victorieuse.
Crever pour sa philosophie et sa croyance en la création, qu’il s’agisse de combats sortis du temps ou d’Art, tout simplement : n’est-ce pas le plus beau symbole de ce que l’on appelle communément "contester" ? A croire que cet homme, cité de par le monde pour une même saga interminable, n’a jamais été, contre toute attente, aussi radical dans l’affirmation de sa totale et désarçonnante intégrité qu’avec cette histoire qu’on croirait de prime abord sortie d’une série Z.

Quand Romero devient le protagoniste, c’est le soin effarant apporté au montage et à la mise en scène qui va servir de langage pour se laisser aller à une véritable séance de psychanalyse, à coups de lyrisme, de dramaturgie et de tonicité. Et l’idée visuelle iconique de vriller au-delà de l’incongru  pour s’entraîner vers le classieux, aboutissant logique d’un cinéaste soudainement accompli car assumant sa naïveté, artiste dont le bonheur ressenti durant le tournage est ici apparent. Chez Romero, la captation de l’action, aussi énergique qu’un Rollerball à la mode McT, sert également à créer du sentiment, et c’est ce sentiment qui s’impose comme le point final de tout une œuvre consacrée, justement, à la perte d’émotions de l’homme.  L’humanité n’est pas morte, il suffit de vivre en phase avec sa conscience : ainsi le spectateur attendra à tout instant, dans cet étalage de séquences plutôt bourrines, une mort atroce, mais il n’en verra point, dans un film qui traite moins de déstructuration progressive de la société que de renaissance et donc d’une vision positive de la communauté humaine ! Mine de rien, Romero dévoile ici, en analysant les passions et les songes d’humains qui tous se cherchent, une facette peu soulignée de sa personnalité : sa stature d’anthropologiste. Après tout, un autre film du même auteur, plutôt passé sous la trappe et baptisé Monkey Shines, ne remontait il pas l’arbre généalogique… jusqu’au singe ?

Knightriders

Curieux le moment où le spectateur amateur de cinoche sensitif se rend compte de la sincérité d’un auteur quand ce dernier se confie à cœur ouvert, de manière impudique, comme il le ferait à un ami. Quand le metteur en scène de Day Of The Dead constate, en 1981, ce qu’il a fait depuis toutes ces années, puis ce qu’il peut faire à l’avenir, conditionné qu’il est par le fait de "survivre", soit tenter de combiner honneur artistique et attribut monétaire, c’est une impression d’insouciance comme de grave lucidité qui en ressort. Face à ses incertitudes personnelles le tiraillant incessamment, George A. Romero choisit de répondre par une chanson mélancolique et tellement significative, en optant pour le morceau "I’d rather be a wanderer" par Donald Rubinstein.
Comme il pourrait tout aussi bien prononcer un "Que sera sera", Romero semble nous dire alors en guise de conclusion spirituelle : "I see that life is an open road / There'll be people stay / There'll be people go / I know at first it pains me so / To think I'm just learning how / To let go."

To let go...



KNIGHTRIDERS
Réalisateur : George A. Romero
Scénario : George A Romero
Production : Salah M. Hassanein, Richard P. Rubinstein & David E. Vogel
Photo : Michael Gornick
Montage : Pasquale Buba & George A Romero
Bande originale : Donald Rubinstein
Origine : USA
Durée : 2h25
Sortie US : 10 avril 1981




   

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