Luc Besson devant prendre sa retraite de réalisateur après sa saga des minipouces, nous sommes soulagés de voir la relève assurée. En effet, le nouveau poulain de la Gaumont semble bien parti pour nous divertir pendant vingt ans.
Aujourd'hui sort dans les salles Chrysalis de Julien Leclercq, film de SF français nouvelle génération, c'est-à-dire singeant la forme des prod américaines dans une ambiance désespérément clinique. Du moins c'est ce que laisse supposer la bande-annonce. N'ayant pu voir le film, nous attendrons pour nous prononcer. Par contre, nous avons lu une charmante interview de ce jeune réalisateur pour Excessif, dont voici un extrait :
"La majeure partie des critiques sont des frustrés. Chrysalis, si c'était un film de Tony Scott ou de qui vous voulez comme réalisateur américain, pour Premiere et Studio ça passerait comme une lettre à la poste. Et là, le truc qui les dérange c'est Julien Leclerq, 28 ans, Gaumont, il y a un truc de suspect".
Tu l'as dit bouffi. C'est suspect tout ça. Se faire produire deux longs-métrages d'affilé, deux films de genre qui plus est, deux budgets pas riquiqui, quand des cinéastes confirmés mettent plusieurs années à monter un seul projet, c'est un tantinet suspect, oui. Mais je dis ça, je dis rien. C'est la magie du cinéma. D'autant plus respectable que pour connaître le travail de Julien Leclercq, il faut se lever tôt. Car quand 99% des aspirants réalisateurs diffusent leurs courts-métrages partout où ils le peuvent pour se faire remarquer et se construire une réputation, Leclercq estime lui que le meilleur moyen d'un inconnu pour percer est de vendre ses courts en DVD, et ne surtout pas les mettre à dispo sur le Net, par exemple. Soit... On passe sur l'esprit "communautaire" de la culture geek légèrement ignoré, mais la stratégie fonctionne a priori. L'histoire est belle. Et rôdée également, puisqu'elle nous offre très généreusement sur DailyMotion "la plus belle scène d'action du cinéma". Il semblerait que la Gaumont ne soit pas du tout frustrée par les billes posées sur leur poulain, mais ils auraient au moins pu faire un DVD pour la bande-annonce.
Remettre en cause ce conte de fée ferait fatalement de moi un sale aigri parano, en plus d'être frustré. Oui parce que nous les critiques sommes frustrés. Ce n'est pas vraiment une surprise. On est au courant depuis l'explosion du mouvement intellectuel Youniste des années 2000, qui doit son nom au membre fondateur Michael Youn. Incapables de considérer le monde autrement qu'en deux parties distinctes, les "Elus" contre les "Inconnus", ne jugeant la réussite d'une personne qu'à l'aune de son compte bancaire, de la pouliche qu'il se tire ou du nombre de pages qui lui est consacrés dans les médias, les Younistes prêtent donc aux tatillons, aux exigeants, aux grincheux, aux casse-couilles, tous les pires défauts du monde.
Suivi par quelques artistes avant-gardistes, dont le Besson suscité, et fortement soutenu par l'élite littéraire des skyblogs à grands coups de longs pensums tels que "Il se pren tro la tète a critiké, cé k1 gros rageux lol", le Younisme continue apparemment de faire des émules. Nous nous garderons de comparer cette implacable pression sociale liberticide aux us des journalistes de l'Italie fasciste des années 30, mais les similitudes et la systématisation de la méthode ne laissent pas d'inquiéter : dorénavant on trouve tout à fait logique de rabaisser une personne en lui prêtant les pires névroses et tares diverses, plutôt que de viser le propos. Il y a bien des raisons sociologiques derrière tout ça, dont notamment la nécessité du fast think, il n'empêche que ça commence à devenir lassant tous ces échanges vides d'arguments et gavés de réflexions bas du front.
Et nous qui en plus critiquons les papiers des critiques, je ne vous raconte pas… Certains doivent penser qu'on mange des bébés bouillis dans notre bile.
Bon, loin de moi l'envie d'en faire des tonnes sur les propos d'un jeune cinéaste. Ce serait idiot de se fâcher. Il dit ce qu'il pense, c'est déjà bien. Malgré tout, lorsque j'aurai vu Chrysalis et que je serai devant mon écran pour rédiger ma chronique, je me souviendrai des principes Younistes, et ne manquerai pas de juger le film à travers l'image que j'ai de son auteur. Pour cela, je vais commencer par compter les "moi" et "moi je" dans cette interview, mais après avoir rematé la plus belle scène d'action du cinéma.