En d'autres lieux et d'autres temps, j'ai moult fois regretté le dénigrement régressif dont est victime aujourd'hui l'exercice critique, ne ramenant toute activité culturelle qu'à un délicat et méthodique choix de label certifié et superficiel sensé identifier sans effort les moutons au sein du cheptel. Que dire donc lorsque la plus représentative des bergères donnent une démonstration magistrale un samedi soir sur France 2 ?
Invitée chez Laurent Ruquier pour la promotion de son dernier livre, la cinéaste fût, et c'était prévisible, assez sèchement descendue par la paire Zemmour/Naulleau. Que l'on partage ou pas l'avis des deux chroniqueurs est une chose. Mais que l'on refuse à ce point le débat et les points de vue divergents comme l'a fait Breillat hier soir est assez désolant, mais pas très surprenant non plus.
Pas surprenant car Breillat est l'exemple même de la fausse subversion contemporaine, pensant par exemple qu'il suffit de montrer une actrice confirmée faire des pipes en full frontal pour bousculer l'Establishment. Un Establishment à ce point peu choqué et dérangé qu'il encense mécaniquement toutes ses œuvres, ces dernières fournissant à un public converti d'office sa dose d'excitation artistique. Engoncée dans la flatterie et le conformisme, Breillat ne sait pas répondre à la critique, ne sait pas construire un discours, n'a aucun propos à part une volonté vaine de provoquer les spectateurs avec leur accord, ces derniers refusant paradoxalement les mêmes démarches lorsque le label "ciné français auteur intello" n'est pas placardé sur l'affiche.
Et cela ne date pas d'hier. Généralement, lorsqu'on lui demande son avis sur les critiques négatives vis-à-vis de son travail, Breillat répond en substance la formule consacrée : "c'est exactement ce que je recherche". Nous voilà beau. Que l'on aime ou que l'on déteste, Breillat prend tout, expurgeant d'un revers de main méprisant les tentatives de critiques divergentes, objectives ou pas, et se les approprie en plus comme des bons points. A travers cette logique de pensée tautologique et vertigineuse, on se demande comment le débat d'idées peut en sortir grandi.
Donc, Breillat, toute intellectuelle auto-proclamée qu'elle est, a hier soir démontré sa façon de concevoir l'échange culturel : vous êtes "crétins", je n'ai pas à me rabaisser pour vous répondre, je n'ai pas à considérer vos arguments, je n'ai pas à vous écouter, et c'est limite si je vous laisse parler. Ben oui, ne laissons aucun avis contraire s'exprimer, des fois qu'il tape juste...
Evidemment, une de ses rares défenses est d'arguer que ses détracteurs ne voient pas ses films. Ben si, ils les voient. Moi en tous cas je les ai vus. Et même si je ne représente rien dans l'univers Breillat, je m'autorise à penser que ses films sont moches, mal joués, mal tournés, ne disent rien, ne montrent rien, à part des fois une fille marchant à quatre pattes avec une plume dans le cul ou du sexe chic ni bandant ni dérangeant, juste chiant. Car peut-être bien que son fan club est très coulant niveau fond et forme, autant moi j'attends d'une cinéaste qu'elle sache mettre en scène en respectant les règles élémentaires de la grammaire du cinéma (ha mais oui, c'est une rebelle, donc les atrocités d'axes dès que ses personnages font autre chose que copuler en plan serré, c'est intentionnel…), qu'elle se serve de l'image pour illustrer son propos, et que le tout ressemble à autre chose qu'à une vidéo Marc Dorcel. Enfin, elle pourra se réclamer tant qu'elle voudra de Pasolini, ce n'est pas pour autant qu'elle comprendra un jour le sens du mot "subversion".
Puis si ça se trouve, même ses adorateurs ne regardent pas ses films.
Mais que l'on aime ou que l'on n'aime pas disais-je plus haut… Donc revenons sur l'échange d'hier, hautement pertinent, durant lequel nous avons vu un grand esprit contemporain répondre à l'argumentaire de Zemmour et Naulleau par des remarques vestimentaires, par des sarcasmes sur le physique, par un déni de la critique, etc. Puis par le mensonge, comme lorsqu'elle avance : "sur les films je suis très stoïque". Ha bon ? Etonnant, elle qui demande à ses techniciens de porter des cagoules afin d'éviter qu'ils voient les réactions émotionnelles de l'artiste pendant le tournage d'une séquence.
Bien entendu, il est interdit de remettre l'artiste roi en question. Ici, c'est forcément Naulleau qui "ne sait pas [la] lire" (sic). C'est toujours la faute des autres. Surtout quand ces autres lui disent que ses films et livres sont lourds. Il est même émouvant le "C'est toujours ce qu'on me dit !" qu'elle lâche comme si un adynaton allait suffire pour argumenter. Ce n'est pas parce qu'on vous le dit toujours, Madame Breillat, que cela n'est pas vrai. Tout comme ce n'est pas forcément vrai non plus d'ailleurs. Donc arrêtez les bottes en touche et affronter le dialogue, ça changera.
1. Invoquer son incident cérébral d'il y a trois ans. En leur temps, certains critiques navrants s'étaient bien servis du cancer fatal de Tarkovski pour argumenter la soi-disante faible qualité de ses derniers films. Donc pourquoi pas. Sauf que les défenseurs de la cause Breillat trouvent toujours ses films aussi bons. Ainsi que ses livres et ses articles. Donc en quoi cet incident gênerait une quelconque réflexion à l'orale si il ne la gêne pas autrement ? Peut-être qu'il ne l'indispose seulement lorsque la prêtresse de la subversion n'est plus dans son petit confort intellectuel où personne ne la remet jamais en question ?
2. Ou alors on peut expliquer son attitude par une forte absorption d'alcool et de gandja, ce qui lui aurait coupé toutes ses facultés réthoriques, sauf celles de penser plus tard dans l'émission à vendre son coffret DVD, ce que Ruquier avait oublié de faire. Ha ben oui, dans le coltard pour répondre à la critique, mais sur le qui-vive quand il faut vendre. C'est très anti-conformiste tout ça.
3. Enfin, à la manière des plus extrémistes, tenter de nous faire croire que c'était un haut acte de rébellion, qu'elle montrait, agissant ainsi, que le train de la critique roule sur les rails de son égo. Etant donné qu'elle agit comme cela un peu partout, même lorsqu'on la flatte, on serait tenté de dire qu'il faut pas pousser mamie dans les orties non plus.
Ce qui est surtout très révélateur de l'hypocrisie de Breillat et de ses ouailles, c'est Madame Scandale demandant à ce que l'on "choisisse les termes" pour la critiquer, ce sont ses défenseurs trouvant horrible, honteux et maychan qu'elle se fasse mettre au pilori de la sorte par de vilains messieurs qui font rien que dire ce qu'ils pensent sans l'insulter personnellement (on est à la maternelle ou quoi ?). Là, j'ai envie de leur dire : Mes petits, quand on se veut arrogant et intransigeant avec le politiquement correct, on assume et on sait ce qu'il nous attend lorsque l'on fait face aux désaccords. C'est facile de jouer au coq dans une basse-cour de poussins.
Mais peut-être que les apôtres de Breillat étaient eux aussi tous fins cuits hier soir, ce qui expliquerait tout d'un coup que ces grands rebelles n'aient pu supporter tant d'effronterie. Et oui, c'est compliqué l'intransigeance et la remise en question de nos jours : on veut tous la faire à autrui, mais ne jamais la subir.
Le plus inquiétant dans l'affaire, c'est que le numéro de Breillat est totalement dans la mouvance actuelle, et va sûrement persuader le public, du pseudo intello au djeun's illettré, que "critiker c nul lol, sa cère à rien ptdr". Pour sûr que c'est à travers des phrases telles que "vous donnez un avis qu'on ne vous demande pas" que l'exemple est donné aux gens, qu'on les motive à se construire une opinion et surtout à écouter celles des autres pour affiner la leur.
C'est ce qu'on appelle un échange intellectuel. C'est ce qu'une "artiste" a dénigré pendant toute une émission parce qu'elle n'était simplement pas dorlotée. L'ironie que cela se soit passé justement avec celle qui se pose en parangon de l'outrance est juste le petit plus qui parfait la démonstration.
Enfin, s'il était nécessaire d'en rajouter une couche, rappelons que la dernière partie de l'émission était consacrée à l'affaire d'Outreau. Lorsque Ruquier demanda à Breillat son avis sur la chose, son égo la mena à se comparer aux célèbres acquittés, amalgamant critique négative de son livre par ses deux "procureurs" du soir et erreurs judiciaires effroyables et dramatiques ayant entraîné suicide et dislocations de dizaines de familles. Le tout en présence d'une des mamans injustement inculpées. C'est ce qu'on appelle la classe, la grandeur, le respect, la modestie. Ou plus simplement, comme l'a dit Naulleau :