Edito

      "On dit souvent que Télérama dégomme systématiquement le cinéma populaire. Pas toujours. Télérama a aimé Amadeus, Trois Hommes Et Un Couffin ou Le Père Noël Est Une Ordure..."
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Mars 2009 Suggérer par mail
Editorial par nicco le 11 mars 2009

Who critics the critics ?

Smiley
"Vous avez quand même pas un peu peur que de nombreux journalistes vous tombent dessus, à force de critique ?" nous demande Weta dans notre remise des Esquimaux Euhouards 2008. Bien au contraire, on trouverait cela merveilleux ! Ce serait la preuve qu'ils vivent encore.

Ce serait la preuve que derrière les discours convenus et les régurgitations de quintaux de dossiers de presse élaborés selon les niches sociales visées se cachent des rédacteurs passionnés et véritablement concernés par le cinéma et ses écrits.

Encéphalogramme plat
Las. Chacun reste dans son coin, dans son petit feuillet confortable, et se borne très consciencieusement à ignorer les débats, les questions qui fâchent ou les prises de risque intellectuelles. De toutes façons le critique n'est plus critique, il est "chroniqueur", tout comme le débat n'est plus débat mais "polémique". Il a bien fait son boulot, le rouleau compresseur sociétal, aplanissant toutes les aspérités d'un monde qui ne supporte plus ceux qui l'ouvrent, désormais qualifiés invariablement "d'aigris", de "rageux" (comme si l'indignation ou l'esprit critique ne devaient être seulement motivés par la haine), de "jaloux" ou "d'incapables" : mais que peut-il bien se passer dans le cerveau de ces spectateurs pour qu'un avis contrariant leur expérience d'un film puisse les troubler au point qu'ils oublient qu'eux aussi, il leur arrive de ne pas en apprécier, et même d'être en désaccord total avec des amis, de la famille ? (nous développerons l'hypothèse de la blessure de l'égo suite à la prise de consience de son absence de réflexion personnelle face à l'argumentation froide et développée dans un prochain numéro).
C'est probablement le même réflexe qui incite à penser chez beaucoup (y compris chez les journalistes, ce qui reste assez inquiétant) que les quelques agitateurs provoquant le "hooouuuuu" du bestial public de télévision ne sont que de simples moyens de créer du "buzz", de l'audience, et jamais l'évidente évocation d'un point de vue différent.

Conséquence de cette logique de niches et de labels : la voix discordante ne se fait qu'à l'aune du "moi je", de l'égo, substituant ainsi l'objectivité par le remix intime des faits. Exemple avec cet article édifiant de Jean-Baptiste Morain des Inrocks à propos du Gran Torino de Clint Eastwood. Par pure haine, jalousie et aigreur (ou par affection de la justesse culturelle et de l'équité des débats, allez savoir quelle névrose est la pire de nos jours), j'y ai pointé du doigt quelques unes des contre-vérités qui maculent ce papier : selon l'auteur, Eastwood aime très peu la jeunesse et l'idée qu'on lui survive. Tellement peu qu'il a réalisé... La Relève ; son personnage possède des armes, mais jamais rien ne montre qu'il les aime, sauf pour Morain (Ha ! La nuance, quelle cochonerie !) ; les personnages Hmong fades, c'est du racisme selon lui, donc le curé roux fade, c'est le racisme envers les roux de Clint qui s'exprime - sa famille fade, c'est son racisme envers les blancs ; l'héroïne de Million Dollar Baby, que Morain voit détruite par Clint et par sadisme, insiste pendant une heure pour apprendre la boxe auprès de l'entraîneur récalcitrant, et c'est elle-même à la fin qui demande qu'on l'achève...
Que m'a-t-on répondu suite à ces rapides corrections d'un argumentaire bien faible : "Pinaillage que tout cela !!".

Comprends, lecteur, qu'il est bien plus constructif de débattre sur du vent, sur du "moi je dis que", et tu seras prié de laisser de côté ces pauvres faits qui ne font rien qu'à contrarier les visions vertigineuses des cinéphiles de presse.
L'Art, c'est subjectif. La liberté d'expression, c'est sacré. Les faits, cette composante rhétorique extérieure à l'individu, ce n'est que du "pinaillage". 

Moi je dis que la Terre est plate

Les seuls faits qui comptent dans nos rédactions font bling et font blang, se doivent de tinter doux à l'oreille du comptable et du banquier.
L'affaire est très visible sur les 147 048 sites Web consacrés (ou l'inverse) au cinéma, gorgés à 90 % de news lamentables ("La quatrième bande-annonce russe sous-titrée moldave de Dragonball Evolution est en ligne !!") (qu'elle attende, j'ai un appel) et de previews infomerciales sur des films lointains aux qualités douteuses, car comprends-tu lecteur, il faut générer du clic, il faut alimenter l'aggrégateur RSS, il faut beaucoup de vide pour remplir le vide. Il est tellement plus aisé de cumuler les visites en copiant/collant les communiqués des distributeurs plutôt qu'en s'engageant sur les voies dangereuses des débats du moment.
Par un naïf réflexe mimétique, les sites amateurs ne volent pas vraiment plus haut : ça news, ça news, ça news et ça preview quand un rip de qualité tombe dans les Torrent. On reste coincé dans sa niche, on lustre le lecteur avant de lustrer les idées. Même libérés de toutes contraintes financières, les webzines cinéphiles restent prisonniers d'une mécanique de pensée inculquée par les grands frères de la presse papier : ainsi on ne répond plus à un article qui vous cite et vous contredit, on l'ignore. Car y répondre c'est le linker, le linker c'est amener à "l'ennemi" de nouveaux lecteurs, de nouveaux lecteurs qui risquent d'être conquis par l'argumentaire. Et lorsqu’on ose la folie d'y répondre, c’est avant tout pour insulter, pour pointer du doigt la bassesse de "l'attaque" de ces "frustrés" de l'autre côté de la rue, forcément jaloux et ivres de haine (sinon quelle autre motivation pourrait bien pousser des rédacteurs à expliciter leur désaccord avec autrui ?).

Des milliers de sites se disent consacrés à la culture et au cinéma, mais combien pour dénoncer le projet de loi Création et Internet ? Combien pour fustiger les propos idiots d'un Luc Besson déconnecté au point de ne pas faire le rapprochement entre le piratage de son Taken et le succès de celui-ci au box-office US ? (il faut que ce soit un blogueur avocat qui le remette en place) Combien pour s'élever contre des hommes politiques si confiants envers les médias qu'ils ne se gênent plus pour distribuer les mauvais points aux méchants cinéastes qui ne font pas sagement là où il faut ? Combien pour relayer la seule bonne idée du cinéma hexagonal de ces dernières années ? Combien pour faire la corrélation entre les budgets toujours plus importants des piètres films de Jean-Paul Salomé peinant à rembourser leur mise de départ et son engagement sur le site d'endoctrinement du ministère de la culture ? Combien pour demander aux si inspirés critiques de Libération et de Technikart où est passé le réalisateur propagandiste nazillard bushien de 300 quand Zach Snyder adapte Watchmen, le comic ayant démystifié l'iconicité moderne des USA ? A contrario, combien pour informer qu'en fait, malgré tout le bien qu'en pense le public des festivals occidentaux et les rédactions propres sur elles, il se peut, mais rien n'est sûr, que le cinéma de Zhang Yimou soit lui dépendant de son gouvernement ?
Combien pour arrêter de parler de son auguste personne, et tout simplement observer les faits, les analyser, les rapporter ?

Me, Myself, Aïe
On n'écrit plus pour réflechir, contredire et agrandir le spectre des idées, on écrit pour hurler à la face du monde qu'on existe et qu'on entre sans lubrifiant dans le moule de la non-critique.
Si les années 80 avaient vu l'éclosion du fanzinat et de l'entraide entre passionnés (mais non dénué de débats riches et mouvementés), le Net et son incommensurable potentiel a surtout permis de submerger ce noyau dur sous un fatras d'internautes sommés de se lancer dans une quête identitaire nourrissant le communautarisme culturel, de fans gâtés hurlant leurs desiderata à des Majors trop heureuses d'avoir accès à des études de marchés gratuites et illimitées (on appelle ça un "forum" de nos jours).

Pendant qu'on s'agite sur son blog influent pour tester du Nokia, du produit de beauté, de la chaussure de mode, espérant avoir ses entrées dans des soirées animées par des présentateurs du câble sans qu'à aucun moment on ne stigmatise le manque pathologique d'estime de soi qu'illustre cette attitude, pendant qu'une grande chaîne hertzienne nous répète que le jeu vidéo est l'équivalent de la drogue et de l'alcool, pendant qu'une Ministre affirme que l'augmentation des plages publicitaires permettra à TF1 de diffuser du Fellini, il y aura des aigris, des frustrés, des paranos haineux, des névrosés jaloux, des réalisateurs râtés, des artistes incompris, des gus dans des garages, bref la lie de la société telle qu'on nous ordonne de la concevoir, qui tentent et tenteront encore avec la folie les caractérisant de faire naître dans le débat des points de vue divergeants. Pourquoi ? Ho, comme ça, pour assouvir leurs pulsions malsaines, pour extérioriser cette démence qui les ronge. Ou plus incompréhensible, pour espérer voir les idées consensuelles émulant des cultures conservatrices être discutées avant cinq décennies, pour ne plus entendre le conspuage de ces malades sociaux osant titiller les discours officiels en colportant de simples faits à une masse engourdie toujours ronchonne au réveil.

Pour le sain plaisir de critiquer.

OPEN THE NEXT
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 1 Posté par isokilla le 11 mars 2009 à 12:30

Quote:
pendant qu'une grande chaîne hertzienne nous répète que le jeu vidéo est l'équivalent de la drogue et de l'alcool,

 
 
As tu vu l'émission entière ou juste la bande annonce (ça parlait aussi de sexualité précosse ? 
 
Car justement l'émission est un concentré de bêtise et il est amusant de voir que l'invité sur le plateau se sent obligé après 20 min d'endoctrinement, de jouer le contre poids pour éviter de stigmatiser l'adolescence et ses activités. 
 
Sans ces interventions, la conclusion aurait été effrayante.
 2 Posté par Goldfrapp le 11 mars 2009 à 14:11

Et anxiogéne :zzz
 3 Posté par Weta le 11 mars 2009 à 18:42

Bon d'accord nicco je vais écrire un article pour L'ouvreuse, mais comme je l'ai dis à Djoumi. Celà va me prendre un temps, car d'autres projets sont en préparation. Mais promis vous l'aurez tot ou tard.
 4 Posté par McLovin le 11 mars 2009 à 19:00

Pour ceux qui ont envie de voir le reportage sur le jeux-vidéo (zone interdite du 8 mars) : 
http://www.m6replay.fr/ 
 
Un reportage comme on pouvais en voir il y a quinze ans... Moi qui pensais que les mentalités avaient évoluées...
 5 Posté par Ulysse le 11 mars 2009 à 21:05

Les critiques de cinéma aiment-ils le cinéma?
 6 Posté par Macfly le 11 mars 2009 à 21:35 | website

Il me semble que le contexte n'est pas le même qu'il y a quinze ans. 
 
Quand je vois ce reportage, je vois surtout un média qui tente désespérément, via les parents, de faire revenir à lui un coeur de cible qui est parti voir ailleurs et qui ne reviendra plus (et qui a bien raison).
 7 Posté par isokilla le 12 mars 2009 à 08:23

Je ne suis pas certain qu'il soit parti voir ailleurs... 
 
Toujours tes t'il que oui, en 15 ans, les ficelles sont toujours les mêmes, mis en scène, caricature poussée, et discour grossier sans oublier les musiques types (de requiem for a dream au thème de Dexter).
 8 Posté par Kenny Nodens le 12 mars 2009 à 17:59

Dernier acte en date (avant le prochain) au JT de TF1, au sujet du dingue qui a massacré une quinzaine de personnes en Allemagne, le journaliste tente d\'expliquer le geste de ce psychopathe en énumérant son addiction aux jeux vidéos et sa collection de films d\'horreur... 
Juste en oubliant que ce qui a tué les pauvres victimes, ce sont les armes à feu qu\'il avait en sa possession... 
On va encore faire le procés des jeux vidéos et des films d\'horreur... 
Je sais plus qui disait \"j\'aurais bien aimé savoir quel film passait à la télé le soir de la Saint-Barthélémy...\" 
Sinon, bravo pour cet article!
 9 Posté par Macfly le 12 mars 2009 à 19:55 | website

Quote:
"J'en ai marre, j'en ai assez de cette vie qui n'a pas de sens, c'est toujours la même chose", ajoutait le forcené dans ces quelques lignes adressées à un jeune internaute bavarois, Bernd. "Tout le monde se fiche de moi et personne ne reconnaît mon potentiel".

 
 
Le mec a beau écrire ses motivations noir sur blanc, non c'est toujours la faute à GTA. 
 
Pourquoi les journalistes nous parlent de jeux vidéos et pas de "passage à l'acte" ? :(
 10 Posté par Isokilla le 12 mars 2009 à 23:08

Si l'adolescent (comme l'adulte)utilise des echapatoires pour évacuer les pressions, l'homme en fera de même pour trouver le bouc émissaire d'un problème qui subsiste pourtant depuis des centaines d'années
 11 Posté par Specialk le 13 mars 2009 à 11:39

Chouette article, instructif, même si tu connais mon avis, on s'est longuement envoyé des objets contondants à la gueule à ce sujet, si on veut se faire entendre et écouter, je pense qu'il faut éviter de s'autoproclamer "aigri" (même si le qualificatif est d'abord tombé de la bouche d'un détracteur), ça a tendance, répété, à rentrer dans la tête du lecteur comme une vérité, et non plus comme le clin d'oeil ironique que c'était initialement. 
Je ne dis surtout pas qu'il faille au contraire singer les boursouflés du grand journalisme qui puent la suffisance et qui se sont depuis longtemps affranchis de l'effort de se remettre en question, je pense juste que vue la richesse des points de vue donnés ici, et cette volonté très saine de faire vivre de vrais débats, c'est des fois un peu dommage de sentir que l'opinion des détracteurs pèse à ce point, et d'emblée, sur le moral des troupes. Il mériterait d'aller un peu plus se faire foutre. 
Je ne dis pas non plus que c'est facile à faire. Mon boulot m'offre un point de vue privilégié sur la déliquescence d'une certaine partie de la création culturelle française, aux mains de décideurs mous, copains comme cochons avec les politiques (maintenant on ne se fait même plus chier à le dissimuler), et qui ne prennent de décisions que dans deux cas précis, quand il faut faire plaisir aux puissants, ou quand les mêmes puissants menacent de les dégager. Ajoutons à ça le fait que les politiques servent le champagne au baptême des descendants des magnats de l'industrie, et on obtient, à la tête de l'industrie culturelle, une sacrée bande de copains qui te servent de la merde à la truelle en regardant ailleurs, et encore ils sont bien gentils, ils ont pas que ça à foutre.  
Donc je comprends la tentation du ras le bol. 
Mais merde, croyons-y, les gars.
 12 Posté par GroSabot (Ambiance repas de fa le 13 mars 2009 à 13:24

Brocarder les journalistes, n'est ce pas un peu comme taper sur les prostituées en oubliant les proxénétes?
 13 Posté par Ulysse le 13 mars 2009 à 18:49

Personne n'oblige un journaliste à pondre des conneries. Concernant le cinéma, la ligne éditoriale n'entre pas vraiment en compte, les journalistes peuvent rester de gauche et écrire un bon papier, ça me semble pas antinomique.

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