"- Qu'est-ce que tu penses de la violence au cinéma toi ? - Je me mets toujours au premier rang, alors ce qu'il se passe dans la salle..." Lire l'édito de mars...
"En mai fait ce qu'il te plaît" dit l'adage. Or une mise à jour semble plus que nécessaire, du genre "…hormis révéler à tes interlocuteurs l'existence d'autres groupes sociaux que le leur, on sait jamais, ça pourrait donner des vertiges".
Car en effet, j'ai pu, suite à l'édito du mois dernier, me rendre compte auprès de divers cercles plus ou moins cinéphiles qu'une pâtissière inculquant chaque semaine à plus de six millions d'individus une vision incroyablement simpliste du cinéma, "ce n'est pas grave" (sic), "on s'en fout lol" (re-siiiic). C'est presque mignon cette foi naïve envers l'absence d'influence des médias de masse, mais assez révélatrice de la logique de pensée de plus en plus égoïste qui affecte nos contemporains, se retranchant invariablement dans leur confort personnel par une des phrases les plus insupportables au monde : "Mais toi si tu sais qu'il ne faut pas l'écouter, tu t'en fous du reste, roooooh !!".
Et oui, les donneurs de leçons se font maintenant le chantre de l'ethnocentrisme et vous engueulent car vous vous intéressez à la façon dont on introduit le septième art (ainsi que les autres), la culture et toutes sortes de choses à ses concitoyens, voire même parce que vous vous révoltez quand une "critique professionnelle" évacue un film se voulant une réflexion sur la perception de la violence (Funny Games US) (seul remake de la vague actuelle réellement subversif, d'ailleurs) sous prétexte que "c'est violent" (sans dec ?), tout en incitant vivement d'aller voir Ca$h, le Ocean's 27 arthritique français de l'année (je pense qu'ils sont un peu plus que 27 mais j'ai eu la flemme de tous les compter sur la fin… mais à vue de nez y en a autant qu'il y a d'incohérences dans le scénar, voyez). En gros, il nous est intimé d'adhérer à la philosophie du "tant que moi ça va, ça va". Or non justement, ça ne va pas. Cela va d'autant moins bien que les filmovores, cinéphiles et assimilés sont parallèlement les premiers à se plaindre des goûts de chiotte du public, engendrant des sorties de plus en plus confinées des vrais bons films, des productions chaque année plus prévisibles, des multiplexes quasiment infréquentables, etc. Allez leur dire qu'il y a peut-être bien un lien de cause à effet quelque part, et c'est l'hystérie. Car tout arrive par hasard, par magie ou par fatalité, c'est bien connu, et si ceux qui ont le rôle (le devoir ?) d'éduquer l'approche sensitive et réflexive du grand public le font de la plus pathétique des manières, ce n'est au fond pas très grave puisque "MOI je ne les regarde pas, donc ils n'existent pas !".
Restons un instant dans le déni de réalité, l'auteur de ces lignes ayant une histoire à vous conter : Jadis, lorsque le jeune et fougueux nicco usait ses fonds de culottes sur les bancs d'une école de cinéma, il expliquait régulièrement à ses petits camarades qui vantaient inlassablement l'exception culturelle d'un cinéma national qu'ils, paradoxalement, connaissaient très mal, comment le système de production français, couplé à la politique culturelle du pays et de ses institutions, menait et mènera la cinématographie hexagonale dans le mur, le tout par le biais d'exemples, de chiffres, d'analogies, de faits précis et concrets, de démonstrations de toutes sortes. En vain, ses condisciples préférant soit en rire ("Mouahahaha, pas nous voyons, nous sommes la Fraaaance"), soit refouler plus violemment ("Pfff t'es parano, t'es bête, t'es con"), rappelant à nicco une certaine histoire de troglodyte platonicien.
Bien. Cinq ans plus tard, qu'avons-nous ? Une bande de treize professionnels du cinéma français connus et reconnus livrant un rapport de 200 pages expliquant de manière très précise comment et pourquoi le système de production hexagonal est devenu une industrie risible, déconsidérée sur le plan international, prise au piège "des produits formatés et de l’élitisme abscons". Vous m'direz, vaut mieux tard que jamais. Certes… Nous reviendrons bien évidemment beaucoup plus longuement sur Le milieu n’est plus un pont mais une faille (nom de l'ouvrage) par le biais d'un dossier à paraître d'ici la fin du mois (si tu veux savoir exactement quand, t'as qu'à t'inscrire au flux RSS épicétou), même si nous pouvons déjà regretter une étude s'axant principalement sur les questions de budgets, d'aides, de chiffres, de taxes et de quotients, alors que nous aurions apprécié quelques chapitres sur l'éducation propre à l'audiovisuel et la formation des "talents" prétendument existants au sein de notre industrie, qui n'auraient pas les moyens nécessaires à la réalisation de leurs œuvres : doubler les avances sur recettes, c'est bien, mais à quoi bon si les bénéficiaires ne se remettent pas en question de leur côté ?, s'ils restent ces présupposés artistes frondeurs qui, il y a cinq ans, ne se serait pas gênés par exemple de traiter les auteurs de ce rapport de gros paranoïaques stupides et sûrement frustrés (car dévier d'un discours consensuel et prêt-à-penser est un symptôme infaillible de parano et de frustration selon une partie de nos futurs réalisateurs et critiques).
Enfin, vous le savez déjà, le mois prochain sort Speed Racer, le nouveau film des frères Wachowski, qui, après avoir tout pompé sur Dark City et Ghost In The Shell avec Matrix, ont cette fois plagié les Spy Kids de Robert Rodriguez. Ce n'est pas moi qui le dit, c'est partout sur Internet, et prochainement dans vos revues de cinéma ; ceux qui brocardaient le duo il y a cinq ans pour avoir proposé de la "philosophie de comptoir" ne se forceront pas à voir ce qu'ils ont déjà décidé de voir (déni toujours, refoulement encore ?), mais il est tout de même amusant de remarquer que parmi cette "philo de comptoir" figuraient de longs discours sur le principe de causalité. Et je sais pas vous, mais je trouve cocasse que les mêmes qui dénigraient avec un sourire satisfait ces concepts "de niveau de collège" viennent à peine de comprendre (ou d'accepter) qu'il existe une relation de cause à effets entre les politiques culturelles et la qualité/diversité des films et des genres produits. Quand des chroniqueurs, professeurs, auteurs et responsables dénigrent une œuvre sur le seul fait de son appartenance à un genre ou un pays sans prendre un instant la peine de la comprendre, peut-on dire qu'ils représentent une cinématographie saine, riche et sûre d'elle ?
Donc, la faille du milieu : mensonge, fatalité ou causalité ? Z'avez deux heures.