Michael Moore, cinéaste à tout prix

Politique-art

Michael Moore
En ces temps de débats labyrinthiques à propos des élections US et d’images politiques sans saveur, retour sur l’un des plus bels exemples d’adepte de "la vérité qui dérange" !

Devinette : si je vous dis "grosse comédie" + "joyeusement satirique" + "from Uncle Sam" + "les pauvres Canadiens, tout de même, qu’est qu’ils prennent", vous me répondez… South Park Le Film ? Bien tenté, mais perdu.

L’œuvre en question est sortie cinq ans avant la potacherie musicale bigger and louder de Trey Parker et Matt Stone. Il s’agit de Canadian Bacon, tentative plutôt méconnue de la part d’un as du docu de virer dans le pur fictionnel. Le pur fictionnel ? Cela amènerait-il forcément mille et une différences artistiques entre "vrai du vrai de la vraie vie" et "pure illusion", quand bien même l’angle de la caméra créé obligatoirement une façade entre fausseté et vérité ? Est-ce à dire que l’on peut être un "as du docu" sans être jamais considéré comme… un cinéaste ? Pourtant, ce qu’il y a de paradoxal dans ce beau monde, c’est que, contrairement aux croyances, mille docus peuvent en dire bien plus sur le septième art qu’un film dit de cinéma.
Le fait que le seul film fictif de Moore soit une satire consacrée à l’Amérique n’est pas une anecdote dénuée de sens, puisque c’est là le fruit logique de celui qui n’a qu’une notion précise de la véracité au cinéma. Tout simplement, il s’agit de préparer son attirail et de SHOOTER. Prenons tout cela sur le vif : c’est parti !

Canadian Bacon
Canadian Bacon

L’as des as en question, c’est évidemment Michael Moore, et à lui seul il sut engendrer, grâce à ses divers ouvrages, les débats les plus longs et fastidieux sur la raison-même d’être du documentaire, ce truc que tout un chacun juge inclassable, pouvant ouvrir les yeux comme donner naissance aux plus harassants discours dignes d’universitaires centenaires. Un peu comme si l’asticot avait à lui seul inventé le genre, ou tout du moins, avait su l’imposer avec fracas au grand public, celui-là même qui ne se déplace que pour Titanic. A ce titre, que Moore ait essuyé les plus vives discussions polémicos-buzz suite à la prime au Festival de Cannes de son Fahrenheit 9/11 démontre une belle incompréhension du médium cinéma plus qu’autre chose, une fausse remise en question de ce que doit être un film, quand bien même l’on parle communément d’un documentaire comme d’un "film documentaire" ! Ce qui étonne le plus ce ne fut pas tant cet événement de basse-cour de festival mais tout ce qu’il reflète comme incertitudes maladroites : comme si, même après des années de progressions dans le domaine du septième art, on ne pouvait pas envisager un documentaire comme une réelle œuvre d’art, comme si le mot "docu" amenait forcément le cliché d’un plan fixe d’une heure sur un tronc d’arbre, comme si aucun documentaire quel qu’il soit n’ait été bien considéré et primé auparavant (indice : film sur les poissons datant des années cinquante). D’un côté, il ne faudrait surtout pas primer un objet filmique social puisant son récit dans la réalité et plus ou moins doté d’une technique aléatoire, filmé à l’arraché par instants, et de l’autre les films des frères Dardenne reçoivent des Palmes d’Or… Allez comprendre ! Toujours est-il que, à cette profonde interrogation existentielle qui est "Michael Moore est-il un metteur en scène, ou non ?", il suffisait tout simplement de lire le dossier de presse afin de dénoter le blaze apposé à la mention "metteur en scène".

En fait, ce qui fait la joie de la critique nationale (la vision du monde) est critiqué, et ce pour les mêmes raisons par celle-ci, une critique obsessionnelle quand il s’agit du regard tout sauf objectif de ce Don Quichotte contemporain. Une mise en scène volontiers saisissante et aux effets choc, provenant d’un œil aiguisé comprenant d’avance les réactions du spectateur. Comme un film d’action ! Car, s’il fut surtout taxé de caricaturiste prolétaire, notre homme est avant tout le plus divertissant des documentaristes. Oui, divertissant ! Ce qui devient alors sacrément intéressant, c’est de découvrir qu’un film tel que Canadian Bacon se sépare quelque peu par un ton bien plus outrancièrement parodique de la démarche habituelle de Moore tout en s’inscrivant pleinement dans son objectif de toujours : divertir ! Proposer de l’entertainement, quel que soit le sujet, du plus glauque fait divers au plus gros scandale : malgré le malaise qui est la base de tous ses films (massacre à Columbine retranscrit, face à face avec un / des enfoiré(s), portraits d’individus tout ce qu’il y a de plus ridicules), le spectateur découvre au sein du documentaire un art du suspens et du tempo, de la dramaturgie, une poigne de portraitiste et un entrain –hors-normes : celui d’un fou du Roi des temps modernes. Un pur symbole, qui ne représente "personne" de manière officielle, mais qui, pour les citoyens, a tout d’un futur… Président. Un sacré personnage.

Canadian Bacon
Canadian Bacon

Car, à la base, il s’agit de cela, et rien de plus. Un film, c’est donc une histoire, une narration, un langage cinématographique symbolique mis en place, et un personnage. Dans la majorité de ses œuvres, Moore est le protagoniste, il est tout simplement partout et le spectateur ne peut qu’être collé à ses basques à tout moment : il est voix off, il est face-caméra, il ne fait pas que filmer, il est tout sauf l’œil discret de l’affaire qui ne fait que poser son trépied, il imprègne ses actes de sa pure subjectivité et encourage le spectateur à s’y inviter. Littéralement, ses essais documentaires ne sont pas simplement « sur machin » ou « une virulente charge contre trucmuche », mais ce sont des produits vendus comme des films scénarisés, produits et réalisés par Michael Moore, avec Michael Moore, le sujet ne venant qu’après ! Les foules ne cessent d’aller voir ses œuvres comme l’on va voir « le dernier Eddie Murphy » (drôle d’idée, au passage, mais bon). C’est ce fantasme haut en couleurs de l’ouvrier révolté, se payant les plus belles provocations (comme aller faire un tour près de Guantanamo) et les puissants, amusant la galerie qu’il représente, le monsieur-tout-le monde, lequel voyant en lui un jovial impertinent qui a laissé sa timidité dans son sac. A ce titre, il faut voir les transitions de The Big One : Moore sillonne et l’Amérique et offre à son public quelques conférences, moins proches du débat politique ronflant que.. du spectacle de stand up comedian, blaguant sur le cirque médiatique et le capitalisme ! Le rythme de ses films doit beaucoup à sa figure de déconneur… Chaque œuvre dudit documentariste partage le même penchant pour l’humour comme sortie du secours du désespoir ou cri de la honte. Un humour de situation diablement caustique.

The Big One
The Big One

Quelque chose de déjà bien imprégné dans l’esprit dudit artiste quand ce dernier tente Roger Et Moi, l’acte kamikaze (tout son argent est passé dans la fabrication du film) d’un trublion au service du petit peuple jarté, méprisé et ignoré par des costards-cravates et autant de bourges : alors que Flint, sa ville natale, essuie licenciements sur vagues de meurtres (on dirait presque l’histoire d’un vrai film où tout se passe pour de faux), cette silhouette un peu boudinée alors inconnue du public fonçait dans le tas et cherchait à rencontrer en personne la cause des fermetures d’usines, monsieur General Motors himself.
Dès le titre et sa typographie spécifique, Moore semble annoncer une comédie, et tout au long du récit il usera et abusera des effets de contrastes, ou, comme disent les musiciens, du contrepoint, outil cher à Fassbinder, entre autres. L’idée, hautement sensitive s’il en est, c’est de mixer le blanc et le noir. Un titre joyeux des Beach Boys sert de fond sonore à des images brutes d’expulsions ou de meurtres. Lors des fêtes, un montage permet de comparer le fameux Roger, citant du Dickens lors d’un gala fort en richesses, et la pauvreté suintant des taudis pas si éloignées, le discours du faux-jeton et la vérité brute.
Déjà, Moore est fasciné par les tocs de l’humanité et se sert de l’ironie la plus mordante pour tout envoyer bouler. Et c’est le timing comique qui s’allie à l’entière mise en scène. Après tout, si Moore est décrit comme manipulateur, c’est parce que toute sa technique de cinéaste exploitée est manipulatrice à la base : truquant des dialogues, conservant au montage que ce qui peut frapper en pleine poire le public, usant de documents d’archives casés hors contexte afin de mieux faire passer le message, Moore, c’est un peu ce Koulechov du socio-politique américain. Un bidouillage, un effet, un impact ! Dans Bowling For Columbine par exemple, c’est le silence, dont l’intensité est renforcée par le gros plan et la précision de la caméra à l’épaule, qui permet de chambouler le pauvre spectateur pris en guet-apens : il suffit de revoir cette scène digne d’un vrai film dramatique où le vieux Heston, comme écrasé, fuit littéralement l’assaillant. Ce qu’il y a de jouissif dans les docus de Moore, c’est que la dextérité du technicien roi de l’image et sa signification est totalement assumée, et décomplexée à l’envie. C’est de la manipulation ? Bien sûr que c’en est ! Après tout, par quel autre terme peut on définir le cinéma ? Dynamiteur, de son premier essai à Capitalism: A Love Story, le binoclard est parvenu à manier l’art de la théâtralité, ou plutôt celui de la science cinétique, à savoir la combinaison entre un énorme travail apporté au montage et à toutes ses réminiscences symbolistes (enchaîner ainsi pour dire ça), des transitions (musicales, animées, décalées) créant un effet de comparaison exagérée entre les situations exposées, et le rythme parfois effréné d’un sniper de plateau télévisuel ! Tout tient dans la saveur de l’image qui pète, à la manière d’une réplique bien sentie ou d’une affiche de film… Telle la séquence d’ouverture de Bowling For Columbine où Moore, après s’être créé un compte en banque, ressort en brandissant fièrement un flingue !

Bowling For Columbine
Bowling For Columbine

Si le constat de Roger Et Moi fut un joli échec (après cinq ans de bataille, aucun moyen d’affronter Roger !), notre commando reporter parviendra à réellement se confronter au symbole de l’injustice sociale et à balancer un beau témoignage d’audace, des années plus tard, en envoyant en salles les bobines de The Big One comme autant de roquettes : dans ce dernier film, c’est Mister Nike, l’un des maîtres du Monde, qui finalement se faisait prendre au piège en taillant la bavette avec ce qui était, déjà, une sorte d’icône du prolétaire devenu justicier malgré lui. Et la verve du comédien (cette anecdote sur le présentateur qui ne cligne jamais des yeux) de s’allier à celle du formaliste : pour mieux appuyer au burin la dramaturgie - au sens d’action - de son film, Moore balance tous les off en générique de fin, dont cet aussi court que cinglant débat entre Moore et Mister Nike : "Ça ne vous gêne pas d’exploiter des gosses de quatorze ans ?" "Non.". Clap. Rien de plus. De la bonne punchline d’actionner movie, au service de la voix sociétale. Et comme le John Landis d’Animal House, Moore n’oublie pas, dans ses deux premiers documentaires, d’énoncer ce que sont devenus nos personnages (qui existent en vrai, rappelons le), sur un ton très décalé.
Sérieusement, les apôtres du médium cinéma se demandent si un documentaire peut être un film à sensations, une comédie noire tordante et une satire. Et bien oui ! Et même que l’on peut faire d’un Président des Etats-Unis un héros tragiquement burlesque sans risquer le hors sujet (Fahrenheit 9/11), filmer tel un savant satiriste les divers statuts de l’espèce humaine avec une réelle ironie (la rencontre si discutée avec les mangeurs de grenouille dans Sicko et le cas de l’homme devant choisir "le doigt à sauver" dans le même film), commencer son docu comme une fresque mafieuse de Scorsese (le début de Roger Et Moi où l’on plonge dans l’enfance de Moore), exploiter sans vergogne le sensationnalisme pour mieux toucher (la tension dramatique de certains passages de Capitalism, les bruits de fusillades dans Bowling For Columbine et ceux des dévastations du World Trade Center dans Fahrenheit 9/11, dont les premiers sons débutent en fondu au noir) ; bref, se servir d’un synopsis alléchant  de base (parler de la fermeture des usines General Motors, du service de santé ricain inexistant, de Wall Street) pour rappeler l’essence même du septième art dans tous ses états et encercler une société entière…si ce n’est pas là la définition la plus complète d’un « film social » ! Ou quand, à propos d’un même fait divers, deux cinéastes (Van Sant et Moore) se différencient par leur vision de la chose et de l’objet cinéma : l’un préfère capter les errements de jeunes cheveux-dans-les-yeux (idée bien mieux exploitée dans ce film jusqu’au boutiste qu’est Paranoid Park) alors que l’autre part du cyclone médiatique qu’il épingle en beauté, pour se demander avec raillerie si la cause d’une tuerie ne serait pas un bête sport populaire (Cf, le titre choisi). Pourquoi cela ne serait-il pas plus absurde que l’idée d’une musique hard rock influente ou d’une violence fictive dangereuse dans la vie de tous les jours ?

Sicko
Sicko

De la même façon qu’il demeure à chaque coup de boule, plus qu’un porte parole, soit l’analyste d’une entière société (et Dieu sait que ce n’est pas rien !), Moore captive toujours son public avec la foi du conteur. La scène d’ouverture de Fahrenheit 9/11 est une incroyable introduction in medias res dans la tête de Moore comme dans le paysage médiatico-politique américain (tout est lié) : nous sommes à quelque temps du résultat des élections, Al Gore est en tête et des célébrités souteneuses sont déjà jouasses, le documentariste en vient à parler de "rêve" avant que le blaze du vrai vainqueur change quelque peu de forme… En à peine cinq minutes d’une fluidité percutante, le doute devient persistant sur la clarté de l’affaire et le spectateur confortablement installé se transforme en conspirationniste. Quelqu’un a-t-il dit Oliver Stone…? Voilà soudain que la paranoïa est à son plus haut degré (fahrenheit ?), celle du peuple américain en pleine ère patriot act, et celle du public…

Moore a pris bras dessus bras dessous l’idée que tout film est politique, et, de tentative en tentative, il est soit éreinté par la presse ou les documentaristes qu’il a malgré lui engendré par sa popularité, se prenant parfois dans le visage ses petites maniées de propagandiste (amusante coïncidence : Canadian Bacon fut distribué par la firme Propaganda Films !). Quand, pour Bowling…  Moore fabrique un petit dessin animé aux traits basiques, intitulé "Une Brève Histoire De L’Amérique", récapitulatif cynique de décennies d’événements malheureusement fameux, il le place juste après une interview de l’un des créateurs de South Park, sans rien préciser, créant ainsi une ambiguïté : ce court métrage est-il de lui ou bien est-ce l’œuvre de Trey Parker et Matt Stone ? Ceux-là même se plaindront ainsi compte-tenu du peu de scrupules de l’artiste, créant une sorte de flou par son montage. Les deux trublions iront dire, quelque temps plus tard, que Moore pige autant la situation politique actuelle qu’Alec Baldwin. D’un côté, un film maker n’hésitant pas à foncer dans le tas pour le meilleur et pour le pire, comme dans un Michael Bay, et de l’autre, deux gros anars qui n’excusent rien à personne, pour qui les démocrates et les républicains sont délibérément the same shit. Un joli panorama… Entre parenthèses, le déviant de service pourra toujours citer la trèèès subtile parodie de Michael Moore apparue dans le An American Carol de David "shizo" Zucker. Moore, sale communiste, retourne en Russie au lieu de pervertir nos enfants mangeurs de cookies !

Fahrenheit 9/11
Fahrenheit 9/11

Tout le monde devient acteur chez Moore. Le générique de début de Fahrenheit 9/11 nous montre de manière impudique les politiciens maquillés, coiffés, avant le début de tout le cirque post-11 septembre. Ce sont les tragédies réelles, des cas communs aux pires événements, de l’injustice à la plus folle aux portraits les plus vifs de pions du système, c’est tout cela qui se retrouve manipulé, monté, et mis en scène. Shooté et commenté. Le regard de George Bush, alors que ce dernier apprend l’un des attentats les plus affreux jamais commis, et ce en pleine récitation de "Ma biquette", est un des grands moments de cinéma du vingt-et-unième siècle. Quelque chose qui dépasse le documentaire. Entrez dans l’univers de Michael Moore : il démontre une chose des plus folles… Un quelque chose de rien du tout, que je me permettrais de résumer ainsi : le documentaire selon Moore, c’est du traumatisme filmique, une leçon de réalisation, grâce à et à cause de toutes les grosses ficelles utilisées en veux tu en voilà, aucun doute possible.

Enfin, pour concurrencer en terme de punchline (et quasiment paraphraser) Johan Pomier, l’on peut encore répéter ceci :
Le documentaire, c’est du cinéma, et du grand cinéma.




   

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