Dans l'ombre du cinéma japonais

Comptes de la nulle vague

Affiche Robogeisha

A part Kurosawa, Ozu et quelques auteurs contemporains faisant la joie de festivaliers influents, le cinéma japonais reste inconnu en France. Pour autant, évitons de sombrer dans une fausse victimisation ou un idéalisme parisianniste, et jetons un oeil sur les dessous de cette industrie exotique pleine de douceur et de lolicon en chaleur.


Au premier abord, le cinéma japonais semble être bien portant. Toujours plus de salles, de multiplexes, de films produits dominant les films importés qu'ils soient français ou américains, des sélections régulières dans les festivals les plus prestigieux au monde - parfois récompensées -, l'émergence de nouveaux talents... De beaux arguments qui peinent pourtant à masquer les troubles d'une industrie aseptisée.


"LE CINÉMA JAPONAIS, C'EST FRAIS !"
Si la mainmise des distributeurs sur un réseau de salles n'a rien de surprenant (Cf. l'âge d'or du cinéma japonais dans les années 50), le système de production japonais réserve quant à lui quelques aberrations. Derrière chaque gros films, il y a un comité de production, réunissant plusieurs sociétés : éditeurs de livre, agences de pub, chaînes TV, distributeurs vidéos & films... C'est-à-dire qu'en gros, les films sont des produits réalisés par tout le monde sauf... des gens du monde du cinéma. L'avantage ? C'est un modèle "média-mix". Un manga à succès va pouvoir être adapté en série TV pour finir au cinéma, en étant bien sûr accompagné par une large promotion à faible coût et distribué dans les principaux réseaux de salles cinéma. Ce qu'on appelle une "média-franchise". Les investisseurs tirent donc profit du rôle de chacun, en minimisant les risques, et partageant les droits du produit.

Les Japonais se retrouvent face à : des promotions intensives aussi bien à la télévision que dans des magazines (propriétés des investisseurs), des produits aseptisés (compromis entre producteurs), un manque d'originalité (adaptations de livres, mangas, jeux vidéo), des films véhicules à idoles (artistes préfabriqués & multitâches - propriétés des producteurs), visant une audience précise (adolescents, femmes). Soit, zéro prise de risque sur toute la ligne. C'est l'efficacité de ce modèle qui, depuis 2006, assure aux films japonais une part de marché supérieur à celle des films étrangers au box-office local. Ce n'était pas arrivé depuis plus de vingt ans. Pour autant, sur 448 films produits en 2009 (1), la majorité sont des flops.

Asakusa Meigaza
Asakusa Meigaza, cinéma traditionnel attirant en particulier les vieux fans de films de yakuza mainstream des années 60/70.



CONSOMMER DU CINÉMA
En près de douze ans, le nombre de salles a presque doublé au Japon, faisant oublier le trou des années 90. En 2009, on compte précisément 3 396 cinémas, contre 1 884 en 1997. Sauf qu'aujourd'hui 80% de ces salles sont des multiplexes appartenant aux gros distributeurs locaux comme la Toho. Ce qui implique un manque de diversité dans les sorties, en sachant que les "mini-theaters" (salles alternatives/arts & essais) ferment les uns après les autres. Les multiplexes, c'est aussi la recherche permanente d'un meilleur rendement, où dès les premiers signes de baisse, les films sont retirés de l'affiche. La durée de vie moyenne d'un film en salle est de quatre semaines. Le paradoxe de la situation ? La fréquentation des salles stagne depuis dix ans et les recettes n'ont jamais été aussi bonne.

De toute façon, l'exploitation salle est responsable de seulement vingt à cinquante pour cent des recettes totales d'un film. Que reste-t-il ? Les ventes DVD ? Il n'y a que les cinéphiles, otakus et groupies d'idoles pour acheter des DVD, le marché est en train de s'écrouler. La location DVD ? La pratique la plus commune qui réussie davantage aux gros hits qu'aux petites productions. Les diffusions TV ? Après tout, les chaînes produisent des films pour détenir les droits... mais très peu sont diffusés à la TV pour des questions de mauvaises audiences. Il faut se tourner vers la location. Et enfin, la vidéo à la demande ? Il faudra sans doute attendre la numérisation totale des réseaux TV d'ici 2011 pour juger du potentiel, la VOD pourrait bien remplacer la location DVD.

Zatoichi
Jeune, beau, marié et chanteur à succès... voici le nouveau Zatoichi. On nous assure que ce sera la dernière des dernières aventures du masseur aveugle



LES YANKEES EN DÉROUTE
Ah ! La machine diabolique américaine connaît désormais des difficultés à imposer sa production au Japon. Si les multiplexes ont permis de diffuser dans un seul et même endroit films japonais et étrangers, rien n'y fait, le public préfère voir local. À tel point que la Paramount a profité de la sortie de Shutter Island pour tester un "super doublage japonais" censé réconcilier films américains avec public nippon. L'idée ? Le communiqué de presse nous affirme que la meilleure façon de profiter du mystère du film, c'est encore de pouvoir se concentrer pleinement sur les détails et visages des protagonistes plutôt que de perdre son attention à lire. Concrètement ? C'est un doublage supervisé par la reine des traducteurs, visant à obtenir une synchronisation plus fine avec les lèvres et japoniser le plus simplement possible les expressions du film. Pour toucher les adolescents et les femmes, comme toujours. Et le résultat est un succès qui devrait pouvoir imposer cette "super" pratique. (2)

Quand il s'agit de toucher le Japon, les studios et distributeurs américains (plus généralement étrangers) partent avec d'énormes désavantages. Tout d'abord, le chauvinisme nippon. Mais surtout, ils n'appartiennent pas au système des comités, les obligeant à endosser seuls les frais de distribution, promotion... Ce qui affecte principalement les petites et moyennes productions, les blockbusters parviennent, eux, à se maintenir. Pas étonnant de voir certains distributeurs mettre la clé sous la porte - avec des conséquences importantes (voir plus bas).


L'un des rares studios Hollywoodien à résister, c'est la Warner Bros. dont la filiale japonaise distribue et produit les films depuis quelques années. Dernier en date, le nouveau cru Takeshi Kitano, Outrage, prêt à parader sur la croisette avant de devenir un succès au box office japonais (3). Reste à savoir si les grands défenseurs d'un cinéma exotique japonais iront jusqu'à théoriser sur le logo Warner ouvrant le film (4). Quid du chauvinisme dans ce cas-là ?

Le bon point c'est qu'en 2010, l'avantage pourrait revenir à Hollywood qui possède un train d'avance sur les japonais en matière de productions 3D.

Rookies
En 2009, Hollywood s'est incliné face aux Rookies, les aventures d'une équipe de jeunes mauvais garçons rebelles jouant au baseball. Le plus grand succès local de l'année, adapté d'une série TV



OÙ SONT LES INDÉPENDANTS ?
Les comités de productions n'accordent aucune place à ce qui peut être original, risqué et "non-jpopisé". Sans budget, les indépendants font avec les moyens du bord, des caméras aux logiciels de montage, en passant par la diffusion sur Internet ou dans quelques salles indépendantes. Certains parviennent à se tourner vers des festivals internationaux avec l'espoir de sortir les films à l'étranger ou de pouvoir monter de nouveaux projets (recherche de financement...). L'exportation, ignorée par le cinéma mainstream car la demande locale est jugée suffisante, devient une nécessité de survie pour les indépendants. Surtout avec la faillite de certains distributeurs de films/DVD (étrangers), qui permettaient de financer et diffuser ces productions.

Ce cinéma fait sans moyen est loin d'égaler les productions des années 70 (5). Les expérimentations et délires visuels bousculant les moeurs de l'époque ont fait place à un cinéma visuellement pauvre jouant sur les ambiances tranches-de-vie, constats sociaux (jeunesse sans repère, société individualiste...), gimmicks mignons d'une culture pop (postures kawaii-loufoques colorées). Sans oublier les productions gore. En forçant légèrement le trait, une majorité de ces films indépendants ressemblent à du cinéma pour gaijin (pour anecdote, les salles tokyoites diffusant ces films sont situées à Roppongi, le quartier des... gaijin).


Exemple d'une tentative d'alternative avec le label Sushi Typhoon. Souvenez-vous des bandes-annonces de Robo-Geisha ou Tokyo Gore Police qui font le tour d'Internet en 24 heures en mode trololol. Conscient de ce succès, à la fois sur Internet, en festival et en vidéo, le studio Nikkatsu, en partenariat avec une société nord américaine, compte bien en produire d'autres. Misant sur l'exportation, c'est le premier label japonais à communiquer régulièrement en anglais via Twitter. Reste à voir la variété de cette production, en espérant que le label évitera d'inonder le marché des exportations avec des titres pourris sous prétexte du fun (à l'image de la vague j-horror des années 2000). Pour l'instant à côté d'un Aliens Vs. Ninjas bateau, on trouve un Cold Fish, l'histoire d'un meurtrier japonais signée Sion Sono sous influence des frères Coen. Le film a déjà été acheté pour la France... (6)


Yoshihiro Nishimura, Noboru Iguchi et Tak Sakaguchi
Les nouvelles têtes du cinéma gore japonais, Yoshihiro Nishimura, Noboru Iguchi et Tak Sakaguchi. Très loin de la posture pompeuse ultra-sérieuse de certains auteurs-indés



L'UNIVERS DE TOTORO
Le monde de l'animation repose aussi sur le système des comités de production, on remplace le studio de cinéma par un studio d'animation, autour duquel viennent s'ajouter une chaîne de TV, un marchand de jouets, une agence de pub... toujours avec l'idée de diviser les risques entre partenaires (7). Pour un résultat bien plus réjouissant que du côté cinéma. Sans doute parce que le processus d'adaptation d'un manga ou d'un livre demande moins d'intermédiaire, moins de coût ? Et que les studios d'animation ont des équipes parfaitement formées. (8)

En l'état, l'animation, même dans ses pires dérives de fan service, ne cesse d'exploiter les possibilités infinies du médium et de l'imaginaire pour raconter une histoire... ou juste une grosse connerie. Bref, un domaine fertile en idées, non limité par des contraintes physiques. À l'inverse du cinéma live où la fadeur de la mise en scène n'a d'égal que la transparence des acteurs-idoles. Pensons fort aux adaptations live ultra molles de Death Note ou Kaiji, qui à l'origine sont des séries proposant quinze rebondissements/minutes.

Depuis près de quinze ans l'animation représente l'avenir de ce cinéma, un véritable terrain libre de l'expérimentation visuelle et sensorielle. Qui sera donc surpris d'apprendre que les projets de films en 3D les plus ambitieux / intéressants du moment viennent du Studio 4°C ? En sachant que l'un de ces films fait légèrement penser à Fantasia (un mélange de musique, d'abstraction visuelle sur fond d'histoire d'amour). (9) Malgré tout, il semble demeurer une barrière entre cinéma (live) et séries (animées) dans les mentalités critiques alors même certains réalisateurs ignorent ces frontières pour mieux se préoccuper de raconter une histoire. Masaaki Yuasa passe de Mind Game à Tatami Galaxy, Mamoru Oshii en bon théoricien mélange jeu vidéo, animation et film live en engrish avec Assault Girls... (10) Comment une telle barrière peut exister dans un système de production dit "média-mix" ?

Genius Party
Inventif, intelligent... tichoux jusqu'aux bout des ongles, ce film omnibus reste inédit en France



LA SUITE ?
Plus de co-productions internationales, aussi bien chez les grands studios, qu'au niveau de la scène indépendante (dans le meilleur des cas, ça donne Caterpillar de Wakamatsu, récompensé à Berlin, sortie française fin 2010). Une meilleure diffusion des oeuvres amenant à une meilleure reconnaissance, à l'exemple du simulcast des séries animées - mise en ligne légalement d'un épisode sous-titré quelques heures après sa diffusion japonaise (11) - qui devrait permettre de faire découvrir de nouveaux talents dans un pays dominé par le trio Oshii/Miyazaki/Kon. N'oublions par les fameux dramas - séries TV - dont la diffusion en VOD légale devrait se développer vu la demande des fans.

Et pendant que les moyens de diffusion s'améliorent, les journalistes préfèrent continuer à vénérer les mêmes auteurs depuis des décennies. Célébrons donc le centenaire de la naissance d'Akira Kurosawa sans voir que le studio ayant enfanté le maître est devenu l'un des fossoyeurs de ce cinéma. Aujourd'hui, le scénario original des Sept Samouraïs serait ignoré au profit de la dernière blogoromance entre un lycéen et une anonyme croisée dans un train...

Toho
La Toho exhibe fièrement son patrimoine à l'entrée de son repère. Bientôt les d'idoles viendront remplacer le pauvre Godzilla. À chaque époque, ses monstres ?



(1) Tous les chiffres cités et autres détails de l'industrie proviennent de
ce rapport (en anglais).
(2) Quelques
précisions supplémentaires sur le procédé (en anglais).
(3) Contrairement à la vision auteurisante française, Takashi Kitano est aussi et surtout l'un des géants de l'industrie de l'entertainment japonais.

(4) Lire la critique Million Dollar Baby chez Libération.

(5) Voir les films produits par l'Art Theater Guild (de quoi faire plaisir aux mirettes).

(6) Antoine de Caunes prépare un documentaire sur ces réalisateurs indépendants japonais de l'extrême, diffusion prévue sur Canal+ d'ici fin 2010 ?

(7) Se référer au rapport du JETRO publié en 2005 (PDF en anglais).

(8) Jusqu'aux années 70, les studios formaient les équipes techniques. Avec la chute de ce système, beaucoup de techniciens se sont tournés vers le cinéma érotique en guise de formation (Kiyoshi Kurosawa, Yojiro Takita et d'autres).

(9) Le projet s'appelle Ambient Love, réalisé par Koji Morimoto. Quelques détails.

(10) En 2007, Takashi Miike livre sa version de Django tournée entièrement en anglais par un casting composé à 99,9% de japonais non-anglophones. L'une des idées, c'était de favoriser l'exportation, ie toucher le marché américain. Le résultat est cependant incompréhensible. Il faudra voir ce qu'en a fait Oshii.
(11) Par exemple, vous pouvez regarder la version sous-titrée de Tatami Galaxy, la nouvelle série du réalisateur de Mind Game, Masaaki Yuasa.




   

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