Toy Story 3

Pixar, une reconnaissance éternelle

Affiche Toy Story 3

Dix ans. C’est le temps qu’il aura fallu au studio à la lampe bondissante pour nous livrer un troisième volet de Toy Story.


Dix années durant lesquelles Pixar s’est émancipé de l’emprise de Disney au point de devenir le véritable étendard du film d’animation de qualité. Dix années à s’écarter de la concurrence en proposant des œuvres toujours plus somptueuses techniquement sans jamais brader la moindre ambition thématique et narrative.

Qu’il s’agisse de la prise de risque que représentait un Wall-E quasiment dépourvu de dialogues ou de la maturité des sujets graves abordés sans détour (lâcher prise dans Là-Haut, mythes fondateurs américains à l’abandon dans Cars, la fin de l’Humanité et la nécessité de revenir au Logos dans Wall-E), Pixar n’a jamais cessé de questionner sa propre recette d’alchimiste pour mieux la redéfinir et l’améliorer sans cesse (voir Ratatouille et sa critique frontale de l’empire Disney). On pouvait donc légitimement s’interroger sur la nécessité d’un projet comme Toy Story 3 sonnant comme un retour en arrière pas forcément indispensable. Une démarche d’autant plus suspecte qu’elle intervient au moment où Cars 2 et Monstres Et Compagnie 2 sont annoncés au détriment d’un Newt au sujet totalement original et dont la production a pourtant été annulée.

Lasseter, dans son contrat liant à nouveau Pixar au studio Disney qu’il avait pourtant tenté de fuir il y a quelques années, aurait-il vendu sa chemise hawaïenne sur l’autel d’un capitalisme obnubilé par sa rentabilité immédiate ? Ce serait mettre en doute la passion et le dévouement d’un homme qui n’a jamais cédé à la facilité et qui s’est toujours battu pour conserver l’intégrité artistique de son bébé. Car il ne faudrait pas oublier que Toy Story 3 revient de loin. Plus que n’importe quel autre, le métrage fut au cœur de toutes les tensions qui divisèrent Pixar et Disney. Liées par un contrat de cinq films, les deux firmes se déchirent dès 2001 sur les droits d’exploitation des personnages Woody et Buzz L’Eclair, le premier Toy Story ayant été réalisé avant la signature de l’accord juridique et le second n’en faisant pas parti. Ne souhaitant pas se voir dépossédé de sa création, Pixar estime à l’époque qu’un troisième volet doit être comptabilisé dans le nombre de films engagés par contrat alors que Disney revendique la pleine légitimité de lancer des suites sans la tutelle de Lasseter, quand bien même le studio de Mickey n’a jamais eu qu’un rôle de financeur et de distributeur.

Toy Story 3
 

Le point de rupture interviendra en 2004, au moment de trouver un terrain d’entente avec la signature d’un nouvel accord. Pixar désire produire lui-même ses films et se met en quête d’un nouveau distributeur. De son côté, Disney annonce l’ouverture d’un nouveau studio d’animation spécialisé dans la mise en chantier de suites aux films Pixar. Le synopsis de Toy Story 3 est ainsi révélé, mettant en scène un Buzz L'Eclair rappelé dans son usine à Taiwan suite à un défaut de fabrication. Woody et ses amis décident alors de partir à sa rescousse dans un remake à peine déguisé du précédent opus. Mais ce projet effrayant ne sera jamais concrétisé puisque Michael Eisner, PDG de l’empire Disney à l’origine du divorce avec Pixar, se voit poussé à la démission par l’héritier de Walt Disney, Roy Disney, qui entend bien renouer le dialogue avec John Lasseter. Il le nomme d’ailleurs dès 2006 à la tête du département Animation du nouveau groupe Disney-Pixar, témoignant ainsi d’une lucidité artistique et commerciale qui trouvera vite un échos dans la réouverture d’un département consacré à l’animation en 2D.

Désormais tout puissant, Lasseter peut reprendre en main les personnages qui ont fait la renommée de Pixar et confie les reines de la réalisation à Lee Unkrich, co-réalisateur de Toy Story 2 et du Monde De Nemo. L’ambition est évidente : puisqu’une décennie sépare ce chapitre du précédent, la trilogie devra se conclure par une réflexion sur le temps qui passe, la nécessité de tourner la page et de faire ses adieux apaisés avec son enfance. Les premières minutes du film fonctionne ainsi comme un accélérateur d’émotions nostalgiques puisque nous débutons l’aventure par un plan de ciel bleu sur lequel se dessinent des motifs de nuages. Un renvoie évident au papier peint de la chambre d’Andy du premier Toy Story et validé par l’action trépidante qui enchaîne immédiatement. Nous voyons, matérialisés pour la première fois à l’écran, les fantasmes du jeune Andy inventant une histoire abracadabrante dans laquelle tous ses jouets interviennent. Là où le premier Toy Story ramenait les jeux d’enfant à leur matérialité ludique (l’introduction où Andy mettait en scène, tel un réalisateur, ses personnages dans une chambre aux faux airs de scène théâtrale) et là où le second ne nous en montrait finalement rien (l’ouverture spectaculaire était un jeu vidéo propice à une réflexion sur le merchandising et la valeur des objets), Toy Story 3 replace d’emblée Andy au cœur des enjeux thématiques du récit.

Toy Story 3
 

Et pour cause : une fois le rêve de Far West déjanté terminé, nous assistons à une succession d’images vidéos renvoyant au souvenir de l’époque où les parents capturent des images de leur progéniture avec le caméscope, comme pour s’assurer que ces instants demeureront à jamais figés. Une note d’intention déjà présente dans le marketing du film mais qui ne laisse planer aucun doute sur cette impossibilité à faire durer éternellement les choses. Les images sont abîmées et la chanson du premier film réutilisée ici, "Je suis ton ami", finit par elle-même se dégrader dans un échos inquiétant accompagné d’un fondu au noir. Le temps de l’innocence et de l’enfance est révolu, la vie a suivi son cours et nous retrouvons un Andy adolescent, qui a grandi en même temps que nous et dont la chambre est désormais tapissée de posters recouvrant les fameux nuages qui invitaient autrefois au rêve. Très vite, derrière la bonne humeur de façade qui séduira tous les âges (Buzz L'Eclair en mode espagnol, Mr Tortilla, la relation entre Ken et Barbie), on perçoit les contours d’une réflexion douloureuse sur la fin d’un monde, celui de l’Imaginaire qu’on délaisse pour affronter la réalité de la vie. Cette réalité à laquelle se heurteront Woody, Buzz et tous les autres jouets.

Remisés au fond d’un coffre obscur, tentant désespérément d’attirer l’attention pour ne pas être oubliés (pathétique réaction de Rex après la scène du téléphone portable), nos héros en plastique vont partir en quête d’un nouveau foyer, niant à la fois leur raison d’être et la relation profonde qui les lie à Andy. Leur périple sera ni plus ni moins qu’un voyage vers l’acceptation de la mort : la mort de l’enfance, la mort d’un imaginaire, la mort comme point terminal de la vie. Au déni succèdera la colère et la dépression, parfaitement incarnées par le Némésis du film, l’ours en peluche Lotso. Un personnage maléfique entouré, au détour d’un fulgurant flash-back, d’un clown devenu triste (dépression) et d’un bébé difforme auquel on a littéralement arraché le cœur symbolique en pendentif (transformation de l’enfant en monstre).

Toy Story 3
 

Rien d’étonnant à ce que Toy Story 3 prennent peu à peu des airs de films d’horreur, le marchandage face à la mort (l’espoir d’un nouvel Eden que représente une garderie) dérivant peu à peu vers le camp concentrationnaire. Maltraités par des enfants en bas âge, emprisonnés derrière les barreaux d’une prison et victimes de lavage de cerveau (Buzz L'Eclair reprogrammé), nos héros sont confrontés à l’horreur la plus pure, éclairages expressionnistes et clin d'oeil à George Romero à l’appui. L’instinct de survie reprend le dessus et le métrage bifurque alors vers l’action frénétique, dans ce qui ressemble fortement à une relecture modèle réduit de La Grande Evasion. Mais le constat est sans appel : il est inutile de fuir éternellement ce qui est inévitable. Lors du grand climax judicieusement situé dans une déchèterie, Lee Unkrich nous plonge dans une course effrénée sur un tapi roulant convergeant vers les flammes de l’Enfer. Une destination finale contre laquelle les jouets se débattent, s’efforçant de courir en vain à contre-courant. Face à l’inéluctabilité de la Mort, il ne reste plus qu’à s’incliner, à accepter l’inacceptable dans ce qui restera probablement une des séquences les plus effarante de fatalisme que le cinéma d’animation familial nous ait jamais offerte. Car ce n’est qu’après avoir accepté de regarder la mort dans les yeux que nos héros pourront désormais faire face à la vie, sauvés par la Main de Dieu renvoyant judicieusement à un des meilleur gag du premier film. Une sorte de résiliation débouchant sur une forme de renaissance au cours d’un long épilogue qui n’est pas sans rappeler le final du Retour Du Roi (Frodon et Sam étant aussi sauvés des flammes par des griffes venant du Ciel).

Toy Story 3 reprend alors, pour ses dernières minutes, une échelle humaine. Car ce qui s’est joué sous nos yeux à travers le parcours des jouets n’était, en fin de compte, que ce qui se jouaient dans le cœur du public. Dans un choix de cadrage subtile, la réalisation lie le destin temporaire des jouets à celui de la mère d’Andy, acceptant à son tour d’être "mise au grenier" en laissant partir son enfant. Puis c’est au tour d’Andy de dire adieu à l’enfant qu’il a été en transmettant son imaginaire à une petite fille, le cycle de la vie devant suivre son cours. Pour cet enfant élevé uniquement par sa mère (remarquez qu’il n’est pas une seule fois question du père d’Andy au cours des trois films, celui-ci n’apparaissant même pas sur la photo du diplôme de fin d’études), Woody a toujours représenté un modèle masculin idéalisé, un shérif héroïque grâce auquel il a pu se construire psychologiquement et trouver ses propres repères. L’enfant, devenu un homme à son tour, peut maintenant tourner le dos à ses modèles iconiques et affronter le monde extérieur, nouveau et vaste terrain de jeu à explorer. Et le film de se conclure sur un ciel, authentique cette fois, sur lequel se dessinent les mêmes nuages qui ornaient autrefois la chambre d’Andy.

Il était finalement logique que Pixar clôture la saga qui l'a rendu célèbre de cette manière, ce studio qui n'a jamais cessé de questionner le pouvoir de l’imaginaire face à la réalité et de ressusciter tout un pan de la culture américaine pour mieux la transmettre aux générations futures. Une démarche similaire à celle de Miyazaki, ouvertement cité via la présence d’un Totoro en peluche.
Lee Unkrich n’avait-il pas co-réalisé Le Monde De Nemo, récit d’un père acceptant de laisser grandir son enfant en le confrontant au grand bain du monde extérieur ? Et Monstres Et Compagnie (co-écrit par ?) n’incitait-il pas les parents à éduquer leurs enfants par le rire et non la peur ? Si le studio poursuit sa logique de production en réfléchissant aussi profondément sur le concept de suites et leur rapport au temps qui passe (pour les enfants comme pour les parents), alors il y a fort à parier que la suite de Monstres Et Compagnie prévue pour 2012 devrait réserver quelques moments d’émotion aussi précieux et vertigineux que ce Toy Story définitif.

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TOY STORY 3
Réalisateur : Lee Unkrich
Scénario : Michael Arndt, sur une idée de John Lasseter,Andrew Stanton & Lee Unrick
Production : John Lasseter & Darla K. Anderson
Photo : Maël François
Montage : Ken Schretzmann
Bande Originale : Randy Newman
Origine : USA
Durée : 1h40
Sortie Française : 14 Juillet 2010




   

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