Mother

Memories of mother

Affiche Mother

Accusé du meurtre d’une jeune fille du village, Do-Joon, un attardé de 27 ans, peut compter sur sa mère qui va se démener pour tenter de prouver son innocence et laver sa propre culpabilité. A moins que ce ne soit l’inverse.


Plus encore que dans ses précédentes réalisations, Bong Joon-Ho cultive l’ambivalence, développe les ruptures de ton et le mélange des genres pour créer une fiction captivante, déroutante et fermement ancrée dans le quotidien coréen. Mieux, une vision politique acérée apparaît au détour du combat bouleversant de la mère remuant ciel et terre pour ramener son fils à la maison.

On a beau connaître le cinéma du bonhomme, passer de l’angoisse au rire puis aux larmes en l’espace d’une séquence est toujours aussi déstabilisant et donc jubilatoire. Le film nous cueille d’entrée avec la mère du titre traversantun champ de blé puis effectuant une danse folle. L’impact est sans aucun doute plus fort pour un public local puisque son interprète, Kim Hye-Ja, personnifie depuis des décennies à l’écran (cinéma ou télévision) la mère dans toute sa splendeur, aimante, compréhensive, juste. Soit une figure idéalisée que Bong Joon-Ho va s’ingénier à contraster pour la montrer dans toute son ambiguïté et sa complexité.
Ce programme, le réalisateur n’en deviera pas d’un iota. Comme à chaque fois, l’intrigue structurant le récit n’est pas une fin en soi et, aussi excitante soit-elle, devient essentielle par sa capacité à révéler la part sombre d’une communauté, du fonctionnement de ses institutions (police ou politique), celle animant chacun de ses membres. Traque d’un tueur, confrontation avec un monstre, libérer un innocent (terme désignant aussi bien quelqu’un accusé injustement qu’un simple d’esprit), si ces enjeux réels ou métaphoriques semblent désigner respectivement Memories Of Murder, The Host et Mother, ils se retrouvent au sein de chaque film, se succédant pour articuler chaque récit avec plus ou moins d’insistance selon l’effet désiré. De sorte que l’argument de genre traité avec respect et intérêt par le réalisateur (ce n’est pas un prétexte) permet de mettre en valeur le véritable propos de chaque œuvre tissé en filigrane, le délitement sociétal et comportemental renvoyant en priorité à son pays d’origine mais pas seulement.

Mother
 

Le lieu d’action de Mother ressemble étrangement au village de Memories Of Murder trente ans plus tard. Mais les progrès technologiques et scientifiques, s’ils ont transformé la méthodologie de la police (un inspecteur se félicite des moyens disponibles pour sauvegarder les lieux du crime à la manière des Experts) n’ont pas fondamentalement modifié leur mentalité. Ils se satisfont toujours aussi facilement des preuves accablant de prime abord le coupable idéal, un handicapé mental incapable de contester et encore moins de réfuter ce dont on l’accuse. Personnage habituellement périphérique, c’est donc la mère de Do-Joon qui va prendre en charge l’enquête en réaction à l’incompétence des autorités judiciaires (policiers et avocat) et surtout parce qu’elle est persuadée au plus profond d’elle-même de l’innocence de son rejeton.
Ses investigations vont donc l’entraîner à pénétrer des milieux en marge de son quotidien et accentuer le décalage généralement à l’œuvre chez Bong Joon-Ho, créant ainsi des situations où la tension côtoie le trivial, le comique ou le désespoir. Un brillant jeu de piste ludique dont chaque objet ou accessoire anodin (club de golf, balle de golf, parapluie, portable, une photo, une boîte d’acupuncture…) renvoie moins à des indices capables d’identifier le tueur qu’il éclaire les personnalités des protagonistes selon une nouvelle perspective. De la jeune fille assassinée dépeinte comme une Laura Palmer coréenne à Do-Joon peut être moins bête qu’il n’en a l’air jusqu’aux villageois ayant quelques secrets à garder. Ce bouleversement du point de vue est d’ailleurs le point nodal autour duquel tout se joue et notamment la mort de l’adolescente. En effet, Do-Joon stimulera sa mémoire en se malaxant les tempes afin de retrouver une image qui lui aura échappé (un visage entraperçu par une fenêtre) et qui pourrait amorcer la re-visualisation (réalisation ?) de la séquence mais elle ne pourra être complétée que par le point de vue d’une personne dont on n'avait pas décelé la présence. Bong Joon-Ho emprunte à Argento et De Palma des motifs stylistiques pas seulement pour appuyer la révélation mais pour renforcer le basculement émotionnel de la mère.

Cette mère qui n’est jamais nommée, dont on ne connaîtra jamais le patronyme. Peu importe après tout car ce personnage illustre la figure maternelle par excellence, Bong jouant remarquablement avec les sentiments ressentis face à elle (amour, inquiétude, tendresse, peur…), et surtout personnifie la Mère Patrie, ferment symbolique censé unir un pays à son peuple et que le réalisateur écorne ouvertement considérant sa propre nation d’origine. Cette Mère qui macule de son propre sang ses enfants (la mère de Do-Joon qui vient de se couper le doigt salit son fils en l’aidant à se relever), cette Mère inquisitrice et surprotectrice qui instaure un lien de dépendance (la mère garde toujours un œil sur Do-Joon, en est presque à le faire manger, dort avec lui), cette Mère étouffante d’un amour masquant sa culpabilité d’avoir tenté de tuer, autant de traits de caractère animant la mère de Do-Joon qu’il est impossible de détacher de l’Histoire de cette Corée scindée en deux pôles par une guerre fratricide.
Par le biais de cette terrible enquête, Bong Joon-Ho propose d’explorer, de scruter attentivement le trou narratif séparant la rencontre de Do-Joon avec l’écolière et son retour à la maison, cette béance de l’histoire (Do-Joon face à la sombre ruelle où s’est caché la future victime) dont il faut traquer les images fantômes et manquantes. Mais pour autant, cela ne signifie pas  que l’on sera capable d’affronter cette  vérité factuelle et déchirante. Tout l’enjeu de Mother et de l’œuvre de Bong Joon-Ho tient là, dans la manière d’appréhender un souvenir douloureux, monstrueux (en cherchant dans son esprit l’élément pouvant l’innocenter, Do-Joon fait resurgir un évènement traumatisant de son enfance). Comment vivre avec pour reconstruire quelquechose (une nation ?) ou se reconstruire ?
Bong ne porte ici aucun jugement mais fait le bouleversant constat que pour l’instant on préfère se réfugier dans le déni coupable (la mère martelant au clochard l’innocence de son fils) puis l’oubli salutaire et rassurant (en effaçant des photos d’un portable, par un point précis d’acupuncture sur la cuisse) car il permet de s’abandonner, de lâcher prise avec une réalité insupportable et insurmontable.

Avec Mother, Bong Joon-Ho semble achever un formidable triptyque débuté avec Memories Of Murder et poursuivi avec The Host où les liens familiaux unissant une communauté sont rudement mis à mal par une monstruosité ontologique. Mais au-delà du sous-texte politique assené avec force et précision, Mother et plus globalement l’œuvre du cinéaste joue avec une large palette émotionnelle et démontre son amour, sa tendresse pour ces désaxés autant qu’elle prouve qu’il est un monstre de génie.

8/10
MADEO
Réalisateur : Joon-Ho Bong
Scénario : Joon-Ho Bong, Eun-Kyo Park & Wun-Kyo Park
Producteurs : Woo-Sik Seo, Tae-Joon Park, Micky Lee, Katharine Kim…
Photo : Kyung-Pyo Hong
Montage : Sae-Kyoung Moon
Bande originale  : Byeon-Woo Lee

Origine : Corée du Sud
Durée : 2h08
Sortie française : 27 janvier 2010




   

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