Maniac

Ciné(trau)ma

Affiche Maniac

L’histoire, vous la connaissez : un psycho plus freudien tu meurs écume le sol urbain. Le bitume est crado, comme toujours chez William Lustig. Sauf que le générique de début nous indique trois noms bien de chez nous.


Pas de mélancolie gaga ou de modernisme hérétique et toc dans cette révision de l’univers dérangé de Lustig. Un mélange entre passé (le génial thème au synthé) et présent (revisiter ses influences). Comme ce titre en rouge sang qui explose littéralement l’écran : un petit soupçon de cinéma vintage d’antan propulsé dans notre époque.

Douce France ! Voici donc le retour de Franck Khalfoun après P2. Si le premier film de ce dernier se démarquait principalement par cette obsession esthétique qui était le décolleté plongeant de son actrice principale (désolé, Serge Daney, pour cette défaillante intégrité critique), ce remake autant redouté qu’attendu par des spectateurs nostalgiques marque un retour aux choses sérieuses. Alexandre Aja a taffé avec son compagnon de toujours (Grégory Levasseur) et retrouvé un certain souffle… ou une certaine modestie (Cf. le pari raté Mirrors).

Maniac
 

La modestie, le voici l’ingrédient magique qu’il fallait à tout prix pour garantir la bonne alchimie, la pure série B. Aucune auto-suffisance, juste un profond respect pour ses modèles. Respecter ses racines et respecter son public. Or, après une multitude d’essais défaillants de ciné de genre breveté français, il y a enfin une petite lueur de compréhension : Aja et Kalfhon ont compris que pour réussir un film de genre, il ne fallait pas confondre modestie des propos et modestie de la forme. Après tout, c’est dans un pur cercle éculé de films de genre que se développent les meilleurs exemples de cinoche fracassant. Voilà le voyage proposé par nos deux compères : un spectacle glauque pur et dur, pas dénué de défauts mais profondément sincère et quasi-militant. Sincère, à cent-pour-cent, car proposer un spécimen classieux de film d’horreur ultra-premier degré et malin, à l’ère du méta-méta-méta et autres errances torture porn de mauvaise moralité, relève autant de l’évidence que de l’idée casse-gueule.

Pour le spectateur féru d’illustrations "épouvantables" (au bon sens du terme), c’est le retour d’Aja (certainement fort influent sur sa bande de potes) à un septième art bien bourrinos et dénué de toute dérision post-Joe Dante, donc. L’atmosphère pesante de slasher efficace baignant l’ensemble de Haute Tension, comme la prise en main d’un matériau d’origine à des fins bien furax (La Colline A Des Yeux), bref, l’appropriation d’un genre extra connu des foules amatrices, non dans un espoir de renouveau orgueilleux mais de dynamisation et de professionnalisme effarant et généreux, c’est là toute la qualité du cinéma d’Alexandre Aja, où les références ne pèsent jamais sur la crédibilité du médium, où c’est tout un cinéma qui est reflété par le miroir du fanboy sans que le cinéaste use de coups de coudes potaches. Voir débarquer une œuvre comme Maniac en salles, c’est pénétrer dans le noir et redécouvrir l’effet ressenti par l’intrusion du spectateur (notre intrusion) dans du crade réaliste imprégné sur grand écran, dénué de la moindre vanne à la Kevin Williamson ou d’une débilité effarante (courante dans pas mal de films dits "premier degré").

Histoire de garantir l’escale, quasiment tout le film est perçu en vue subjective, et, aussi roublarde soit-elle par moments, cette utilisation d’une mise en scène particulière part d’un pur argument de metteur en scène visant avant toute chose les sensations, l’intrusion des extrêmes débutant par notre propre intrusion à l’intérieur d’un cerveau torturé. Au-delà de la fluidité assez impressionnante du procédé, où, afin de garantir la bonne lisibilité du champ de l’action, un plan-séquence remplace l’éternelle caméra à l’épaule, il y a surtout une pure logique par rapport à l’exploitation du personnage principal. Gamin taré, dont la personnalité de gosse voyeuriste traumatisé crédibilise parfaitement le choix d’Elijah Wood et de sa frimousse jeune, notre maniac implique ainsi son public (ses voyeurs) dans son trajet sanglant, provoquant constamment le pauvre spectateur qui s’en prend donc aisément plein la tronche, avec ce réflexe de plus en plus rare du "je ne regarde pas, je ne regarde pas" (l’excitation combinée au masochisme) tandis que les quelques écarts à cette règle de la pure subjectivité provoquent la surprise du même public, tel cette scène de meurtre à coups de poignard, au parking, qui en devient iconique et donc d’autant plus malsaine ! C’est un peu comme adopter le regard de Michael Myers au tout début de l’Halloween de Carpenter et l’envisager ensuite comme une figure maléfique plus lointaine.

Sans oublier ces séquences d’idéal romantique, logiquement filmées à la troisième personne puisqu’il s’agit tout bonnement d’un fantasme impossible à réaliser pour le personnage, et donc pour nous, spectateurs ! C’est pour le coup quelque chose de super-sensitif : le spectateur a beau se cacher les yeux face à tant d’horreurs, il EST le maniaque, et sa perception ne demande qu’à être flouée.

Et puisqu’il s’agit de sens, qui y a-t-il de plus viscéral et sensationnel que le cinéma d’horreur ? Un cinéma d’horreur fût-il détourné, puisque la figure imposante du boogeyman est ici remplacée par l’image d’un maigrelet complètement dérangé. Dustin Hoffman dans Les Chiens De Paille, l’une des plus grosses influences d’Aja, n’était-il pas un binoclard d’apparence chétive cachant au fond de lui-même une bête sauvage ?


Maniac
 

Maniac se dévoile donc comme une création tordue à la tenue visuelle irréprochable, dont tout le gore est rendu profondément réaliste par d’incroyables FX, et qui n’oublie pas de proposer quelque chose de bien nourrissant sur le papier. En tant que fan du genre, on s’aperçoit que plus une histoire est racontée avec efficacité et rigueur du gratte-papier, plus le rendu est pertinent.
Ici, elle est contée sans fioritures, le trauma du passé étant aisément montré au spectateur puisque la permanente vue subjective a garanti une vraie fluidité de la narration, permettant alors de s’en remettre aux sempiternels flashbacks sans risquer de perdre le public, alors que toute la richesse du concept est illustré avec rapidité : notre tueur vit dans un monde de mannequins, élément toujours souligné quitte à virer dans le fantastique assumé et dans le Grand Guignol (et ce dans un cadre plutôt réaliste).

Et, même ce qui pourrait sembler hésitant, soit l’hypothèse d’une romance et donc d’une échappatoire possible à l’enfer psychologique quotidien, ne se montre pas comme une erreur "maintream" mais comme une énième ruse de scénariste. Comme tous les meilleurs personnages du cinéma des 70's, Franck doit susciter aussi bien le dégoût que la pitié, et quoi de plus large que l’usage du romantisme pour créer les deux effets ! L’usage de la vue subjective est alors vite entendu : c’est une manière pour les auteurs de se rapprocher encore  plus de ces galeries de personnages à double-tranchant qui ont fait les beaux jours du cinéma horrifique énervé de la décennie de La Dernière Maison Sur La Gauche

Il est clair et net désormais que, tellement voraces de VHS déviantes durant leur adolescence, Alex Aja et ses compagnons scénaristes / réalisateurs se sont pris au défi de non pas plagier, mais partager ce qui reste, pour eux, le vrai cinoche traumatisant à l’ancienne. A croire que si certains ne sont jamais sortis de la cuisine de la famille Leatherface, des avenues nocturnes et poisseuses de Lustig Land, ou n’ont jamais oublié les paquets de gueules terribles des premiers films de Wes Craven, c’est pour mieux raconter à leurs enfants / spectateurs le pourquoi et le comment de leur amour du cinéma. Maniac, nouvelle version fort bien chiadée d’un classique imposant, démontre une volonté d’héritage. Et les fans derrière cette œuvre collective semblent dire deux trois trucs à la jeune génération, encerclée par les films de frousse pour teenagers. Un truc du style : "Voilà ce que j’ai ressenti devant ce film, et désormais, toi aussi tu vas le ressentir !". L’objectif, au final, est de partager une expérience purement cinéphile.


Raison de plus, malgré son scepticisme sur l’avenir de cette démarche, pour saluer le geste qui s’en détache, sincère et généreux. La transmission des passions.

Et s’il vous manque quelque peu de motivation pour traîner vos guêtres, en dépit de cause, vous n’aurez plus qu’à écouter à fond She’s a maniac de Michael Sembello. Pour les plus chtarbés seulement.

7/10
MANIAC

Réalisateur : Franck Khalfoun

Scénario : Alexandre Aja, Grégory Levasseur & C.A Rosenberg sur une idée originale de Joe Spinell

Production : Alexandre Aja, Grégory Levasseur, William Lustig…

Photo : Maxime Alexandre

Montage : Baxter & Franck Khalfoun

Bande originale : Rob

Origine : France / USA

Sortie française : 26 Décembre 2012

Visionné dans le cadre de la Nuit Fantastique du festival nantais de l'Absurde Séance 2012. Merci à Jean-Maurice Bigeard pour sa programmation déviante !




   

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