Looper

American cyclo

affiche Looper
Voyage dans le temps, paradoxes temporels, action, suspense, Bruce Willis… Autant d’éléments suffisants pour former une série B prenante. Mais le postulat de départ va rapidement être dépassé pour progressivement et implacablement entraîner le film sur une voie beaucoup plus profonde et émouvante.

Les deux premiers films de Rian Johnson, Brick et The Brothers Bloom usaient déjà des oripeaux du genre (néo film noir en milieu estudiantin pour le premier, montage d’arnaques alambiquées pour le second) pour conduire le récit à en outrepasser les limites et profiter à la caractérisation des personnages. C’est plus ou moins bien réussi mais le potentiel est présent et tend à se développer au travers des épisodes de Breaking Bad dont il a la charge.
Petit film sans prétention, Looper vous cueille délicieusement. Comme pour ses précédents, il est scénarisé par Johnson lui-même et présente admirablement en un tournemain un univers futuriste crédible gangréné par la violence innervant les populations les plus défavorisées et à laquelle apporte son concours le crime organisé. Un monde prenant place en 2044 qui se distingue de notre présent par quelques différences diffuses mais significatives et notamment les loopers, ces tueurs au service de la mafia présente et à venir, chargés d’éliminer les personnes gênantes qu’on leur envoie d’un futur situé trente ans plus avant. Particularité de la fonction de ces nettoyeurs, ils sont amenés au bout d’un certain temps à boucler leur propre boucle, c'est-à-dire tuer leur version future de trente ans, récupérer les lingots d’or plaqués dans le dos du cadavre et poursuivre le fil de leur vie jusqu’à ce qu’ils soient éliminés…

Autant d’éléments présentés naturellement (à la manière du romancier Michael Marshall Smith, l’irruption dans une histoire aux contours classiques de motifs purement fantastiques sera d’autant plus facilement acceptés qu’ils sont déjà parfaitement intégrés au monde du narrateur) qui trouveront leur importance progressivement. Une séquence de parlotte entre Joe (Joseph Gordon-Levitt) et Kid Blue (Noah Segan) juste avant une entrevue du premier avec Abe le régulateur en chef semble parfaitement anodine et mille fois vue par ailleurs mais cette digression apparente permet d’exposer les usages différents de la violence armée (pour Kid Blue elle est explosive et presque jouissive alors que pour Joe, elle est canalisée, complètement intériorisée et dirigée vers un seul point, la cible qui apparaît), reflétant leurs caractères et puis apporte des informations sur l’arme spécifique des boucleurs, le tromblon (puissance, portée). Des caractéristiques qui auront leur importance au cours du climax et surtout sa résolution finale.
Un récit joliment ludique qui ne s’embarrasse as de respecter une quelconque vraisemblance scientifique mais de dérouler avec fluidité le récit de sorte que les probables incohérences et / ou contradictions ne déconnectent jamais de l’intrigue que l’on suit avec le plus grand intérêt. Même la voix-off narratrice ne parvient pas à être horripilante, utilisée avec parcimonie et faisant preuve d’un didactisme absolument pas pesant. On est plus proche d’une voix interne façon Film Noir qu’une logorrhée inutilement explicative.

Looper

Ludique, le film l’est également dans ses recoins les plus sombres comme lorsque les parties du corps (doigts, membres, nez, etc.) d’un échappé du futur disparaissent une à une (saisissants effets visuels, laissant horriblement deviner les sévices infligés à sa version jeune.
Looper peut éventuellement agacer, crisper les plus grincheux irrémédiablement attachés à une logique inflexible non respectée mais ce serait alors passer à côté de l’essentiel. Gloser sur les hypothèses créées par les futurs possibles ou pas n’avance à rien. Rian Johnson prend notamment le soin en milieu de métrage d’évacuer prestement les griefs à l’encontre de la liberté prise avec le principe de l’effet papillon et autres paradoxes temporels lors du face à face dans un Diner typique des deux versions de Joe. L’ancien (ou le futur, donc) interprété par Bruce Willis (que l’on avait pas vu aussi affuté depuis longtemps) expliquant littéralement que trop réfléchir aux conséquences des voyages dans le temps les amèneraient ensuite à passer leur temps à tracer graphiques et dessins sur la table. Une exhortation à se laisser plutôt porter par l’histoire racontée qui s’adresse implicitement aux spectateurs et à laquelle Johnson adjoint une redéfinition de la causalité entre actes commis et souvenirs induits puisque les potentialités forment des fragments mémoriels aux contours indéfinis jusqu’à ce que l’évènement survienne. Ce qui par la suite entraînera une lutte interne touchante du vieux Joe pour ne pas que ses souvenirs s’effacent au profit de l’histoire qui le jeune Joe est en train de vivre.


KILLER JOE
Joe qui est donc le héros du film, du moins le personnage central qui nous introduit et sert de guide dans ce monde futuriste et surtout un tueur. Déstabilisant, car Johnson en faisant partager son point de vue incline le spectateur à s’identifier à un personnage détestable (il n’hésite pas à trahir son ami pour conserver la totalité du magot qu’il a amassé). Il sera d’autant plus difficile de regarder ce qui qu’il se passe avec détachement que la voix-off renforce la proximité en partageant ses pensées. Un protagoniste qui va être amené à revoir ses priorités le jour où  sa version de trente ans plus vieille débarque et s’échappe. Son statut de tueur impavide réglé comme une horloge (presque un fonctionnaire de l’exécution) va largement se fissurer en étant confronté à l’imprévisibilité due aux dérèglements, pas seulement temporels, créés par Willis qui pour modifier son avenir va agir comme un terminator dans le passé. 

Looper
 
Surtout, le film va incidemment bifurquer dans sa deuxième partie (plutôt deuxième mouvement car il n’y a pas vraiment de cassure) vers des considérations plus passionnelles tout aussi prenantes que ce qui a précédé. En parallèle de Willis aux prises avec le bouleversement moral que ses actes impliquent, Gordon-Levitt se retrouve plongé en plein conflit larvé entre une mère isolée dans une ferme et son gamin de neuf ans qui choisit sciemment de l’appeler par son prénom plutôt que "maman". Des trajectoires pourtant irrémédiablement liées tant d’un point de vue narratif que thématique. En effet, chaque personnage va être amené à questionner sa propre motivation à préserver ce qu’il a acquis. Qu’est-on prêt à endurer ou à perpétrer pour retrouver ou conserver le fil de sa vie ? Et par corollaire, induire la notion de sens du sacrifice notamment pour un Bien supérieur (à soi). Soit le concept de "greater good" que l’on retrouve dans The Killing Room de Jonathan Liebesman et The Box de Richard Kelly certes traité de manière plus évasive ici mais tout de même intrigante.
Ainsi, le récit de prime abord simpliste et uniquement concerné par le dawa provoqué par renégat temporel s’intéresse à des préoccupations plus touchantes, plus complexes et intenses émotionnellement. Une progression renvoyant à ce qui faisait le génie de Shyamalan jusqu’à La Jeune Fille De L’Eau (ce dernier inclus, oui, oui, oui !). Une seconde partie plus posée mais tout aussi dynamique et qui ménage tout de même son lot de séquences d’action graphique (Bruce les armes à la main), surprenante (Cid tombant dans l’escalier) ou référentielle (la confrontation finale dans le champ rappelle Tetsuo dans Akira ou Jean Grey des X-Men). 

Looper 

PRISONNIERS DU TEMPS
Frayant avec les voyages temporels et autres timelines alternatives, Looper se montre d’une remarquable fluidité et clarté. La mise en scène est de facture classique et plutôt fonctionnelle (pas de mouvements complexes d’appareils ou de découpage finement ouvragé), tout au plus pourrait-on reprocher les quelques effets de lense flare (mais bon, ça va, on n’est pas non plus chez Abrams et son Super 8). Rien d’exceptionnel dans la réalisation a priori mais elle suscite tout de même un vif intérêt de par la mise en place de plusieurs cercles narratifs s’interpénétrant et eux-mêmes inclus dans un plus vaste cycle de violence dans lequel tous les personnages sont empêtrés. Joe le premier.
Alors que la perspective de vivre les trente dernières années de sa vie dans le confort octroyé par les lingots d’or reçus devrait logiquement l’amener vers un autre horizon plus apaisé, il replonge au contraire de plus belle et devient même l’un des plus terribles exécuteurs du futur. Nous en avons un aperçu lorsque Johnson instaure une soudaine embardée temporelle par un flash-back / forward créant la ligne narrative du Joe du futur, montrant ce qui pourrait se passer (ce qu’il s’est passé même) si le Joe actuel éliminait son "double". Une boucle dans une boucle puisque cette séquence intervenant peu après celle voyant Willis prendre la tangente définira une nouvelle trajectoire qui finira par recouper celle suivie depuis le début. Il sera question d’une autre boucle avec la relation de Cid et sa mère beaucoup moins explicite ou démonstrative mais néanmoins prégnante. De plus, le film débute aux abords d’un champ et s’y concluera également. Une construction maline et signifiante qui réussit l’exploit de ne jamais perdre l’audience dans ces circonvolutions.

Finalement, par la grâce d’un acte aussi simple que dramatique, l’éternel retour du même se voit neutralisé ouvrant alors un vaste champ des possibles (symbolisé à l’écran par ce décor de champ à perte de vue) où pourra germer une autre graine issue cette fois de l’éducation et de l’amour maternel. Enfin peut-être, le film se terminant après tout sur un fondu au blanc, comme une page sur laquelle tout reste à écrire. 
8/10 
LOOPER
Réalisateur : Rian Johnson
Scénario : Rian Johnson
Producteurs : Ram Bergman, Christopher C. Chen, Julie Goldstein, Joseph Gordon-Levitt...
Photo : Steve Yedlin
Montage : Bob Ducsay
Bande originale : Nathan Johnson
Origine : USA / Chine
Durée : 1h59
Sortie française : 31 octobre 2012  


   

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