Les Noces Rebelles

Ou "Comment j’ai carbonisé l’amour"

Affiche Les Noces Rebelles

C’est donc l’heure, plus d’une décennie après la séparation aquatique de Jack & Rose, du grand retour du couple DiCaprio / Winslet cette fois-ci devant la caméra du mari de cette dernière, l’immense Sam Mendes.


Ce dernier qui continue sa dissection du rêve américain et des rapports humains (après le multi-oscarisé American Beauty, Les Sentiers De La Perdition et l’excellent Jarhead, sorte de Désert Des Tartares pour GI’s naïfs) en toute beauté. Devant l’évidente continuité avec Titanic que pourrait présenter Revolutionary Road, je me dois de vous mettre en garde : Leo et Kate sont toujours aussi beaux que dans l’œuvre de Cameron, et comme dans Titanic, l’un des deux finira tout seul.  Mais la comparaison s’arrête là, et tant mieux. Le dernier Mendes n’est pas "ce qui serait arrivé si Leo avait eu des branchies" et encore moins une ré-exploitation du couple mythique par des producteurs malins ayant flairé le grand retour du film d’amour dans le cœur du public (après le sublime Two Lovers de James Gray). Non, cette brillante adaptation du roman éponyme de Richard Yates lorgne plutôt du côté du jeu de massacre, et cette fois ci, le spectateur ne peut même plus se dire pour se réconforter qu’au moins le survivant à vécu une belle histoire.

Revolutionary Road est donc le récit intelligent de la destinée plutôt tragique dans l’Amérique des années 50  d’un jeune couple qui se croyait doté de quelque chose en plus, d’une originalité, d’une force, et par voie de fait voué à vivre les choses "vraiment", sans subir l’haïssable routine de l’American Way of Life. Frank Wheeler (DiCaprio) rencontre donc lors d’une soirée April (Kate Winslet), jeune fille à la tête pleine de rêves qui se laisse facilement impressionner par ce bel intrépide, ancien soldat, beau parleur et intelligent qui lui promet l’Europe, un avenir, de l’aventure, de la vie, du ressenti, bref, le bonheur. Ils dansent, ils s’aiment. Le temps passe. Nous retrouvons nos deux tourtereaux sept ans et deux enfants plus tard habitant un beau pavillon blanc dans une rue proprette de la banlieue de New York (Revolutionary Road, c’est ça). Lui, incapable de savoir ce qu’il veut, se contente d’un job de bureau minable dans une boîte d’équipement de bureau, et elle, après un échec retentissant comme comédienne (la scène inaugurale achoppe sur le bide complet de sa pièce), est femme au foyer. Ils ont des amis aussi médiocres qu’eux ; Frank des collègues alcooliques et bornés, et une maîtresse aussi stupide que crédule. Sur un coup de tête, les deux amants décident de s’extirper de cette "cage dorée" qu’ils refusaient d’intégrer et de partir vivre à Paris, symbole de la vie de rêve promise par Frank (on aurait pu trouver mieux, comme symbole…). Et voilà nos héros enfin heureux, prêts à partir, annonçant à leur entourage médusé leur décision, s’offrant une petite dose d’exceptionnalité. C’est à partir de cette magnifique scène où Frank et April font l’amour dans la cuisine et où April murmure "Non, non" que le malaise s’installe, un petit malaise qui s’amplifie et nous dit que non, ça ne va pas se passer comme ça.  Voila pour le pitch, somme toute assez peu novateur puisque le scénario signé par Justin Haythe reste assez fidèle à l’œuvre de Richard Yates. Mais l’intérêt du film n’est pas exactement là.

Les Noces Rebelles
Décidément, eux et les fuites...


Ce qui frappe tout d’abord dans le film, c’est le soin et le temps que Mendes prend à enfermer ses personnages dans un cocon doux, propre, tranquille, donnant une impression de paix et d’équilibre (et surtout d’ennui) que l’ahurissante violence verbale de la deuxième partie du film viendra cruellement et ironiquement réduire en morceau. La photo de Roger Deakins est nette, soignée, délicate, à l’image de cette rue ensoleillée où l’amour se décompose (et pas seulement celui du couple principal). On est bien loin de la crudité des images de Jarhead ou de la noirceur des Sentiers De La Perdition, et tout vient corroborer cette tranquillité, cette douceur apparente que Mendes donne à l’enfer dans lequel sont lâchés les deux protagonistes : le décor (les pelouses proprettes, les petites maisons blanches), la partition (pas vraiment à mon goût, tout cela méritait un peu plus de mordant) doucereuse et minimaliste de Thomas Newmann (vous savez, trois accords niais déposés délicatement sur un Steinway & Sons, une vraie carte postale), etc. Tout fait "très années 50" (c’est d’ailleurs la seule chose que les gens choqués arrivent à dire en sortant de la salle), les costumes cheap, barrettes de cravate et chapeau mou, les voitures d’époque, le train, etc. Les plans magnifiques de Frank montant les escaliers mallette à la main dans une foule de travailleurs identiques, au début, illustrent bien cette perfection du cadre et de l’ambiance qui assez vite s’assimile à la prison sociale dans laquelle évoluent nos chers amants.  Le rythme du film est lui aussi très étudié : lent, élégant, il maintient une tension dramatique sans en faire trop, et même si cette lenteur risque d’en rebuter certains, elle donne au film une petite dose de brutalité, dans le sens où malgré la tranquillité, le récit prend à certains moments des virages définitifs, mais je vous laisse la joie de les découvrir vous-même.

Inutile de vous dire que, quand tout commence à déconner dans les grandes largeurs, Mendes et ses deux acteurs font preuve d’un certain savoir faire pour mettre en image la pourriture, la déliquescence de ce couple qui finalement se retrouve bien face à sa propre banalité : le jeu adolescent de DiCaprio dans Titanic a laissé place à une composition exceptionnelle, toute en impuissance émouvante (voir la scène du bar où il raconte à sa maîtresse son échec total), en vains éclats de violence, un homme faible, plein d’amour et de regrets, qui (et il le dit lui-même) n’est finalement qu’un homme ordinaire, un fort en gueule qui parlait beaucoup quand il était jeune et qui désormais accepte sa banalité (symbolisée par la promotion qu’on lui fait). Et, en face de lui, Kate Winslet récemment oscarisée (mais pas pour ce rôle) développe avec talent un personnage surprenant, aux antipodes de notre bourgeoise emmerdante préférée (j’ai nommé Rose !), une femme exigeante, méprisante, cruelle mais attachante, une actrice ratée qui se retrouve emprisonnée, seule, dans une vie qu’elle déteste et qui l’ennuie. Et son dernier geste pathétique (au sens propre) pour se libérer de cette prison parait finalement bien trop désespéré pour ne pas être empreint d’une volonté mortifère (le livre est très clair là-dessus, contrairement au film, plus ambigu), mais je ne vous en dis bien sûr pas plus. Et, entre eux deux, Michael Shannon (d’ailleurs nominé aux Oscars pour le meilleur second rôle mais rien ne pouvait s’opposer à Heath Ledger) est exceptionnel en fou extralucide qui crève les abcès (le mot est faible) sans se préoccuper de bienséance ou de respect. Il apporte au film une crudité, un véritable tranchant qui marque les vraies transitions dans le récit. Soutenu donc par ces interprétations talentueuses, le film sombre petit à petit dans l’horreur, le mensonge et la violence, sans que formellement le film ne devienne plus dur : jusqu’au sombre dénouement, tout est propre, tout est sobre, tout est "parfait". Ce n’est que l’apparent confort et la sécurité que l’ambiance soignée apportait au début du film qui s’envolent, laissant place à une folie démesurée, jusqu’à l’anti-paroxysme assez audacieux que constitue ce dernier petit-déjeuner au cours duquel April joue la femme au foyer, lançant avec une artificialité insupportable des banalités affligeantes, aux antipodes de ses répliques blessantes tout au long du récit. Frank, aveugle à l’étrangeté du comportement de sa femme, ne voit évidemment rien venir, et le drame prend finalement tout son sens : l’incompréhension tue plus sûrement que les balles.

Les Noces Rebelles
 

Le film peut-être interprété de nombreuses façon, et il n’y a bien évidemment pas qu’une seule réponse. Certains n’y verront qu’une critique acide de l’American Way of Life, ce qui est réducteur : venant de Sam Mendes, on ne peut bien sur pas occulter cet aspect, mais le film contient une vision de l’amour et de l’ambition d’un pessimisme extrême qui se détache de la critique sociale. En effet, il est quasiment considéré comme acquis dès le début du film que métro-boulot-dodo, c’est mal, vous chercheriez en vain dans ce film une démonstration rigoureuse de la vanité du capitalisme et de la société de consommation. Je n’analyserai pas trop le film de peur de tout spoiler, mais Mendes dans ce film où les héros sont des êtres naïfs, vides et brisés (exactement comme dans Jarhead) tend plus à montrer les ravages de l’incompréhension, de la difficulté à conserver un quelconque idéal, que ceux de l’AWL.

Finalement, c’est assez simple : à part la bande originale, tout confine à l’excellence comme déjà dit, et notamment ce rythme assez particulier (ponctué de quelques élégants flash-back), que néanmoins certains trouveront sans doute trop lent et complaisant. Mais l’intensité dramatique reste parfaitement gérée, et cette œuvre reste le genre de pellicule qui vous impressionne assez pour ne pas avoir envie d’en parler en sortant de la salle. Les Noces Rebelles étant un film d’acteurs avant tout (Mendes vient du théâtre), il faudra bien sur vous dégoter une vraie VO pour apprécier la subtilité des interprétations, mais après trois excellents films, Sam Mendes prouve au moins une chose : il continue de faire du très, très grand cinéma.

8/10
REVOLUTIONNARY ROAD
Réalisateur : Sam Mendes
Scénario : Justin Haythe d'après le roman Richard Yates
Production : Sam Mendes, Scott Rudin, John Hart…
Photo : Roger Deakins
Montage : Tariq Anwar
Bande originale : Thomas Newman
Origine : USA / GB
Durée : 1h59
Sortie française : 21 janvier 2009




   

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