J. Edgar

A coeur Hoover

Affiche J.Edgar

A travers ce biopic, Eastwood s’attaque à l’histoire d’un homme qui aura durablement marqué les Etats-Unis et rend compte de son action tutélaire imposante en optant comme toujours pour un point de vue sensible pour dessiner avec retenue le visage de la part d’ombre de l’Amérique.


En se focalisant sur la vie personnelle d’Hoover, ses relations avec sa mère castratrice, son ascension professionnelle, ses propres convictions, la formation de son entourage rapproché – sa fidèle secrétaire Helen Gandy et son bras droit Clyde Tolson - ou son amour contrarié - , Eastwood semble délaisser les répercussions politiques de sa lutte contre le péril rouge, de la collecte de renseignements appliquée en surveillance avec à l’horizon une potentielle dérive sécuritaire. Comme si le réalisateur n’avait plus à rien à dire su son pays. Bien au contraire, cette vision à priori apolitique des évènements n’est qu’une impression car ce récit extrêmement dense fait le pari réussi d’expliciter presque cinquante ans de règne sur les arcanes de la vie étasunienne par le petit bout de la lorgnette que constitue la vie intime d’Hoover.
Déjà, le choix du titre éclaire sur les intentions du script de Dustin Lance Black (auteur de celui d’Harvey Milk) puisqu’il met en exergue le deuxième prénom composant son patronyme. On va d’abord s’intéresser à l’homme, ce qui par une sorte d’écho narratif permettra de mettre en lumière l’homme politique confidentiel. Mais il serait plus juste de considérer qu’Eastwood va faire pénétrer le spectateur dans les recoins ténébreux où il s’active, le remarquable travail de la photo du désormais fidèle (depuis Créance De Sang) partenaire Tom Stern l’illustrant à merveille, celui-ci faisant en sorte que l’obscurité menace de recouvrir entièrement les silhouettes ou les visages d’Hoover ou ses proches collaborateurs.

J.Edgar
 


FICHIERS DE NOS PÈRES
Comment pendant toutes ces décennies Hoover est-il parvenu à se maintenir avec une telle constance au plus haut niveau ? Bien sûr, les fichiers secrets créés sur les personnes à la tête des plus hautes instances de l’Etat (du Président du pays à ses ministres) ou animant la vie démocratique (élus, syndicalistes, etc) lui auront permis de maintenir une certaine pression. C’est évoqué explicitement mais allusivement, notamment lors de l’entrevue avec Bobby Kennedy. Mais c’est en prenant des chemins de traverse orientés vers la personnalité humaine d’Hoover qu’Eastwood se montrera le plus efficace dans l’imbrication de ses choix personnels et son action fédérale. Ainsi, on nous donne à voir son opiniâtreté, son désintéressement et sa rage à stopper les ennemis de l’Etat, ces anarchistes responsables des attentats de Washington en 1919, qu’il utilisera pour tracer les contours de son organisation à venir, quitte déjà à user de manœuvres politiques déplorables (déportation de l’activiste gauchiste Emma Goldman).

Ensuite, si Hoover a pu bénéficier d’une telle longévité, il le doit à la confiance, la confidence et le secret qu’il a instauré autour de sa personne. C’est parfaitement rendu dans les scènes contant ses rencontres avec Helen Gandy et Clyde Tolson. Des personnages secondaires essentiels dont la consistance ira croissante, les deux au départ étant figurativement présents à l’écran, Helen est d’abord une voix dans l’interphone tandis que Clyde est une silhouette fugitive sommairement dessinée à travers la vitre opacifiée d’une porte. Lors de son rencard avec Helen à la bibliothèque du Congrès, Hoover est empoté, maladroit avec une présence féminine qui ne soit pas sa mère et va très vite en besogne en s’agenouillant pour lui demander sa main. Il est sûr d’elle à défaut de ses propres sentiments et le refus poli de la dame ne le décourage pas à l’inviter dans son cercle puisqu’il lui offre le poste de secrétaire particulière. Une façon de dépasser sa déception mais surtout de cloisonner cette déconvenue afin qu’elle n’entache pas son image de leader infaillible. Malgré la fascination pour cet homme (une forme d’amour ?) d’Helen Gandy, l’ambigüité de la situation demeure. Plus important, on voit Hoover recouvrir une certaine emphase, une confiance en soi, lorsqu’il s’agit de présenter à sa potentielle dulcinée le système de classement qu’il a initié. Son obsession du fichage est déjà en germe et Eastwood par un plan d’ensemble dominateur sur ses tiroirs renfermant ces milliers de fiches en défini l’importance pour le futur directeur du F.B.I.

C’est la rencontre avec Tolson qui s’apparente finalement le plus à une parade amoureuse, Hoover se montrant encore plus déstabilisé lorsqu’il le reçoit dans la chaleur de son antre, son bureau, et c’est face à lui qu’il sécrète un fluide organique, de la sueur, résultant semble-t-il des pompes qu’il venait d’effectuer mais accentuée par le sex-appeal du jeune homme. Là aussi, c’est d’abord un élan du cœur qui sera à l’origine de l’intronisation de Tolson bien qu’il reconnaisse aussi en lui des qualités complémentaires. Encore une fois, s’instaure une relation basée sur le secret à conserver qui sera beaucoup plus explicite après leur empoignade violente dans la chambre d’hôtel (l’attirance mutuelle puis le baiser). Encore un dossier secret, le troisième si l’on considère qu’il vient après le rejet d’Helen et surtout l’emprise de sa mère, qu’Eastwood décloisonne avec plus ou moins de subtilité et qui éclairent donc son action au sein du Bureau.
Enfin, la succession des jeunes agents chargés de retranscrire sa biographie dévoile une autre facette qui a permis la permanence de son pouvoir. C’est Hoover qui fait écrire sa propre histoire, assujettissant d’autant plus la réalité à sa subjectivité qu’il dicte lui-même à des scribes d’apparence identique (on dirait des clones façonnés par un même moule) ce qu’il faut en retenir. Non seulement il maquille la réalité mais il tend à rendre cet artifice indétectable en hachant le flux informationnel puisque soumis à des rapporteurs divers. Bien avant la recontextualisation de Clyde, on sait que ce qu’Hoover nous donne à voir est sujet à caution. Le véritable pouvoir, c’est la détention d’information qui  permet de modifier son histoire et par corollaire l’Histoire.

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L’OMBRE PUBLIQUE
Rester dans l’ombre est un avantage indéniable dans sa position mais c’est également sa plus grande souffrance. Sa mère lui prédisait un destin national éclatant, ce qu’il est advenu (il a considérablement réformé les méthodologies policières, les protocoles du F.B.I qu’il a créé étant encore appliqués aujourd’hui) mais il n’est pas acclamé publiquement et dans les journaux pour son œuvre. On le voit par deux fois sortir sur le balcon de son bureau donnant sur l’avenue où le cortège du Président fraîchement élu défile dans la liesse populaire, la caméra s’attardant la première fois sur lui levant les bras, envoyant des saluts au son des cris de la foule, puis, alors qu’il est proche de sa fin de règne, on le voit dans une attitude fermée, renfrognée. Regardant désabusé le faîte de sa gloire passer. Sortir de l’ombre, évoluer au grand jour se traduit par son obsession de former une image conforme à ses aspirations (être reconnu pour ses exploits), développant ainsi sa représentation sur les boîtes de céréales ou devenant le héros de comic books ou même de films ('G' Men de William Keighley). Voire à usurper les exploits des autres, c’est lui qui a tué John Dillinger en lieu et place de Melvin Purvis. Mais ce désir d’une image publique accrocheuse l’oblige à un certain conformisme lui intimant de réfréner ses émotions pour son fidèle lieutenant Clyde Tolson dont l’ydille serait néfaste.

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L’évolution du personnage et du changement que ses méthodes produisent au sein de la société américaine transparaissent dans le film au travers des genres cinématographiques définissant des époques distinctes. Ainsi, on passe d’une ambiance de film de gangsters (L’Ennemi Public de William Wellman) tandis que le F.B.I se développe, au film d’action policière ('G' Men) lorsque le Bureau collectionne les succès dans sa lutte contre le crime (Dillinger, Baby Face Nelson et consorts) puis une ambiance de Film Noir avec la partie recouvrant l’enlèvement du bébé de Charles Lindbergh pour enfin aboutir à la paranoïa des seventies au moment de l’arrivée de Nixon au pouvoir.
Tout aussi remarquable est la manière dont Eastwood signifie, à l’image, la persistance de cet acteur prépondérant de la vie politique américaine. Le réalisateur parvient à une limpidité exemplaire dans les nombreux sauts temporels rythmant le métrage en usant de transitions principalement axées sur les positions dans le cadre de Hoover et Tolson. Empruntant un ascenseur dans les années 70 pour s’ouvrir la seconde suivante dans les années 50 ou se tenant côte à côte dans les tribunes du champ de courses hippiques où seul le vieillissement de leurs visages marque le passage du temps. Mais leur présence immuable traduit également la momification à l’œuvre de leur idéologie en même temps que leur apparence physique. Hoover est ainsi tragiquement figé dans ses obsessions d’éradiquer l’engeance communiste qu’il croit reconnaitre dans le discours progressiste de Martin Luther King. Il est incapable de mesurer les bouleversements sociétaux d’un monde qu’il pense assujettir grâce à ses dossiers. Malgré ses efforts, Hoover est toujours coincé dans le vestibule où il attend patiemment d’être reçu par chaque nouvel occupant de la Maison Blanche.

J.Edgar
 


HOOVER MILK
L’intérêt porté par Eastwood à cette figure politique majeure ne tient pas seulement à son mystère. Il s’avère que le réalisateur entretient une étonnante réciprocité avec Hoover. En effet, comme l’historique directeur du F.B.I, Eastwood est à la fois au centre et à la marge du système. Dans le numéro de janvier des Cahiers Du Cinéma, Stéphane Delorme se fend d’un papier revenant sur la position particulière d’Eastwood au sein de la Warner Bros. Sa boîte de production Malpaso est située au cœur même de la major américaine : "Cette visite d’une journée fait prendre conscience que ce qu’a réussi Eastwood dans son rapport à un studio est rarissime. Il a sa propre maison de production, il traite toujours avec le même studio, tout en en restant indépendant." Soit peu ou prou ce qu’à réussi Hoover.
Dans J. Edgar, on retrouve également le goût du réalisateur pour les relations impossibles (Sur La Route De Madison, Un Monde Parfait, Million Dollar Baby,…) et sa façon de les formaliser avec justesse et finesse (et un soupçon de mélodrame aussi). Il en va de même de la relation entre Hoover et Tolson, contre toute attente celle qui s’avère sans doute la plus émouvante de toute sa filmographie. Les dernières scènes entre les deux hommes scintillent par de petis gestes, des regards, une tendresse retenue désarmante. Même lorsque Edgar fait preuve d’une impatience tyrannique envers Clyde peinant à s’exprimer distinctement après son AVC.
Il est vrai que depuis Gran Torino, Eastwood s’est montré un ton en dessous avec les injustement décriés Invictus et Au-Delà. Mais cela reste du bon et grand cinéma. Ce J. Edgar accueilli assez tièdement ne fait pas exception dans l’œuvre du cinéaste. D’autant qu’il apporte avec cet opus une nouvelle pierre à l’édifice du questionnement qui parcourt plus distinctement sa filmo depuis Créance De Sang, sur les valeurs à transmettre et la manière de le faire. Eastwood s’établi ainsi en véritable passeur et ses interrogations prennent une nouvelle dimension dramatique avec ce film. Car Hoover est un homme de secret qui a toujours fermement contrôlé ses sentiments, son image, ses relations, à l’instar de son bégaiement que les exercices imposés par sa mère lui ont permis de maîtriser. Ne reste que son étroite collaboration avec Helen à qui il confie le soin de s’occuper de ses archives compromettantes. Un sentiment d’amertume perdure alors. A part avec ce F.B.I, il aura été incapable de s’investir personnellement. Cependant, le film nous laisse pénétrer par deux fois son intimité, à chaque fois par le biais de courriers où se dévoilent des sentiments plus profonds. La missive anonyme destinée au pasteur King qu’il fait taper à Helen où il déverse en éructant à son encontre ce qu’il peut en fait se reprocher à lui-même. Il l’exprime certes de manière détournée mais il le fait dans l’intimité d’une pièce plongée dans l’obscurité en compagnie de la femme qui a toujours été à ses côtés.
Enfin, la lettre d’amour écrite par une femme à madame Roosevelt qui avait généré l’hilarité de Tolson et Hoover était précieusement conservée par ce dernier. Lorsque Clyde la lit sur le lit de mort de son amant, cela sonne comme un mot posthume où Edgar aurait consigné ce qu’il ressentait pour Tolson. L’ultime archive secrète est une lettre qu’il n’a jamais pu, qu’il n’a jamais su écrire…

7/10 
J.EDGAR
Réalisateur : Clint Eastwood
Scénario : Dustin Lance Black
Production : Clint Eastwood, Brian Grazer, Ron Howard, Robert Lorenz
Photo : Tom Stern
Montage : Joel Cox & Gary Roach
Bande originale : Clint Eastwood
Origine : Etats-Unis

Durée : 2h17
Sortie française : 11 janvier 2012




   

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