"- Qu'est-ce que tu penses de la violence au cinéma toi ? - Je me mets toujours au premier rang, alors ce qu'il se passe dans la salle..." Lire l'édito de mars...
Ben si justement, il y en a là d'dans, dans le cinéma de Guy Maddin plus précisément, le canadien fou continuant de confectionner ses films en se fichant royalement des standards de l'époque comme si nous étions restés bloqués dans les années 20.
Il y en a d'autant plus qu'on pensait le cinéaste "rentré dans le rang" depuis quelques temps, alignant des œuvres plus accessibles (une accessibilité toute relative, certes, mais on parle de Guy Maddin là), Le Crépuscule des Nymphes de Glace, Dracula, Pages Tirées du Journal d'une Vierge (son chef-d'œuvre) et The Saddest Music In The World (l'autre chef-d'œuvre) proposant des caractéristiques plus communes au cinéma tel qu'on le conçoit dans sa grande majorité, à savoir des récits classiquement structurés, une mise en scène moins touffue et même des dialogues ! (bien que muets dans Dracula). Mais voilà que Maddin décide il y a cinq ans, juste après The Saddest…, de repartir de plus belle dans ses délires mi-expérimentaux mi-oldies, en ajoutant une bonne couche d'auto-analyse psy à ses pellicules oniriques puisque Et Les Lâches S'Agenouillent et le présent Des Trous Dans La Tête s'avèrent être des "autobiographies" dans lesquelles l'auteur illustre de manière très, très personnelle son enfance et sa famille. Un triptyque complété par un documentaire sur sa ville natale, My Wynnipeg, tourné l'an dernier, toujours aussi… "maddesque".
Avec Et Les Lâches…, Maddin s'occupait de son père (et, apparemment, d'un certain complexe autour du membre pelvien à cause de lui…). Ici c'est donc la mère qui tient le rôle principal, une mère esseulée sur son île, attendant le retour du fils prodigue. Celui-ci, allongé dans sa barque, se souvient…Il se souvient quand, trente ans auparavant, le phare de l'île qu'occupe sa daronne servait à la fois d'habitation familiale pour lui, sa sœur, sa mère autoritaire et son père savant fou, et à la fois d'orphelinat, dont les pensionnaires avaient tous le crâne troué. Deux enfants détectives, un frère et une sœur, les "Enfants Lumières", étaient venus enquêter. Le jeune Guy rencontrait alors les premières affres amoureuses…
Ha vous voyez ! En plus Christine Albanel mange des enfants !
Aborder aussi frontalement ses turpitudes adolescentes en décrivant sa famille comme des personnes complètement névrosées voire démentes démontre bien que Maddin est le genre d'artiste à ne jamais faire de concession : s'il décide de parler de lui, il le fera, quand bien même ce doit être à travers un récit tordu faisant la part belle au mode allégorique, la violence et la folie qui s'en dégagent étant une manière d'expurger refoulement et autre pudeur pouvant contraindre sa spontanéité sur le sujet. Cela permet également à ses métaphores de prendre bien plus d'ampleur, car au-delà des effets simplement artistiques, impressionnants au demeurant, d'images marquantes telle qu'une femme dévorant le flanc d'un enfant, une bande d'orphelins sautant à pieds joints sur le cercueil du père de Maddin, le rajeunissement des parents ou des jeunes filles s'embrassant sous la "lune magique", elles révèlent forcément quelque chose sur l'auteur, et de manière totalement consciente. En effet, Maddin se rapproche d'un Jodorowsky époque El Topo / La Montagne Sacrée puisque ses images "hermétiques" sont en fait complètement interprétables, ont des significations ésotériques, fantasmatiques, psychiques volontairement mises là pour dire quelques choses, pour révéler du sens. Soit le contraire d'un Lynch auquel on compare souvent Maddin, sans trop qu'on sache pourquoi (oui, pourquoi d'ailleurs ?), le cinéma de Lynch n'étant lui quasiment pas analysable de ce point de vue là car purement orienté vers le ressenti immédiat (mais faut pas le dire trop fort, ça foutrait en l'air nombre de thésards qui n'ont pas besoin de ça les pauvres). C'est dans ce sens que Maddin invoque ici une nouvelle fois le motif de la mutilation corporelle, qui permet ainsi à la psyché véritable des protagonistes d'exploser au grand jour (les trous dans la tête font suite à l'amputation des deux jambes d'Isabella Rossellini – ha tiens le voilà le rapport avec Lynch ? – dans The Saddest… et au simulacre de celui des deux mains dans Les Lâches…), et donc de se révéler, le film n'étant qu'une grosse chignole nous permettant d'explorer le cerveau du cinéaste ; voyage intérieur représenté à l'image par les nombreux trajets en barques. Parsemant ainsi son œuvre de symboles assez évocateurs (les "trompettes de la chasteté" qui vrombissent à chaque fois que la mère est "choquée" de l'attitude de sa progéniture !), l'auteur de Careful transforme son mémorial enfantin en trip frénétique à la fois farfelu, inquiétant et poétique, dont le grain habituel de la Maddin's touch finit de faire de ces TrousDans La Tête l'un des plus beaux films de famille qui puissent exister.
PS : En lisant les divers articles à propos Des Trous Dans La Tête, vous aussi vous vous êtes dit "Tiens, c'est étrange, ils sont nombreux à parler de Louis Feuillade pour justifier le découpage du film en chapitres, comme si tout d'un coup on se souvenait des serials du bon vieux Louis…". Comme souvent en cas de référence pertinente ou moins banale qu'à l'accoutumée, il suffit de jeter un coup d'œil dans le dossier de presse pour comprendre l'anomalie. Extrait : "Once George and I had established a bunch of dark secrets kept from trembling children, it was a simple matter of bringing in a teen detective – a favorite stock character of mine, and something Louis Feuillade should have gotten around to, if he didn’t already." Et oui, vous croyez quoi vous autres ? C'est un métier de savoir lire les dossiers de presse. Un autre que de réfléchir par soi-même. Brand Upon The Brain! Réalisateur : Guy Maddin Scénario : Guy Maddin & George Toles Production : Amy Jacobson, Gregg Lachow… Photo : Benjamin Kasilke Montage : John Gurdebeke Bande originale : Jason Staczek Origine : Canada / USA Durée : 1h35 Sortie française : 24 septembre 2008