Pour la Toussaint la rédac a passé ses cuirs de gotheux et est allée soupirer sur des tombes poussiéreuses sa lassitude du cruel monde des médias. Lire l'édito de novembre...
Un matin, José Luis Guerin s'est levé et s'est dit : "Je vais faire un film sur un gars qui suit une fille qu'il a connue jadis, mais en fait, ben c'est pas elle." Ha oui ça calme comme sujet. Et encore c'est sans le twist final.
Niveau pitch, ça vaut presque Laurent Baffie et son film "sur un gars qui paume ses clefs de bagnole". Le meilleur vanneur du PAF en avait tiré la plus grande comédie française de ces dix dernières années, il était peu probable qu'il en soit de même chez le documentaliste Guerin ; c'est d'ailleurs en toute logique que le cinéaste a orienté le traitement de cette balade estivale à Strasbourg sur le mode documentaire. A l'image de son En Construccion sorti en salles le même jour (mais visible sur Arte et ailleurs depuis sept ans), Dans la Ville de Sylvia est une longue contemplation des gens et de leur environnement, Guerin étant fasciné par la vie urbaine, son rythme, son souffle, et l'influence qu'une cité ou un quartier peut avoir non seulement sur les habitants mais aussi sur leurs relations. Si le thème et l'approche siéent parfaitement au genre documentaire, c'est une autre paire de manche dès lors que s'y imbrique de la fiction, aussi ténu soit l'argument.
Ainsi on regrettera vraiment cette première partie suintant la superficialité orientée, qu'on croirait avoir été conçue par un bureau d'étude marketing tant tous les éléments qui s'y trouvent semblent avoir été mis là pour satisfaire les attentes d'un certain public. Présentant un personnage principal déjà pas avantagé par un casting raté à trop vouloir cibler (le héros est campé par le genre d'acteur ayant marqué sur le front "jeune artiste romantique qui revient des Balkans", voyez), ce premier tiers voit ainsi se succéder un simulacre d'ouverture propre au genre (les inévitables plans sur divers objets avec découpage défiant les lois de la prise de vue), un looong plan-séquence montrant le héros mâchouiller du fusain sur son lit et la déjà fameuse séquence de la terrasse dans laquelle le réalisateur trouve judicieux de jouer gratuitement sur la perspective et la superposition des visages de la clientèle pour rendre hommage aux jingles pub de France 2. Tandis que notre héros observe et dessine avec son air hébété de jeune premier, le "Café du Conservatoire" voit des intermittents venir tirer la tronche parce qu'un intermittent, ça tire forcément la tronche, et un groupe de violons tziganes divertir tout ce petit monde : bref, appelez-moi ceux qui hurlent partout qu'il y a du formatage seulement dans les films hollywoodiens…
- Chut, il va se passer un truc.
Malgré cette entrée en matière calamiteuse, on ressort de Dans la Ville de Sylvia complètement charmé, léger et pris d'une irrésistible envie de glander au soleil. Cela grâce tout d'abord à Pilar Lopez de Ayala qui contamine de nouveau un film de sa prestance juste après Comme Les Autres (le contraste qu'elle crée avec l'endive incarnant le héros redonne de l'intérêt à sa quête). Ensuite, parce que l'on sent Guerin autrement plus capable de filmer les rues, quartiers et passants lorsque le rythme de la citée le dédouane de l'obligation d'ajouter de la valeur ajoutée artistique à tout prix : ainsi toute la partie de cache-cache entre nos deux inconnus ne repose sur rien d'autre que sur la langueur estivale de la ville rythmée par les talons de l'héroïne agissant comme des tam-tams hypnotiques. Les plans s'étirent, ne cherchent pas spécialement à montrer quelque chose, ne sont plus victimes de la nécessité de point de vue de l'introduction : le film respire enfin, et nous avec. Le meilleur de cette ville de Sylvia ressemble tout compte fait à un remake de The Following par Apichatpong Weerasethakul, la prétention auteuriste de ce dernier en moins toutefois. Car Guerin réussit là où le réalisateur thaïlandais échoue constamment, c'est-à-dire laisser la beauté et la force sensorielle de la contemplation s'épanouir à l'écran sans la parasiter par une mise en scène visant à donner vainement du sens à tout et n'importe quoi (on se souvient encore du délire masturbatoire à propos du zoom final de trois minutes sur une bouche d'aération dans Syndromes And A Century… Pour le plaisir : "[…] sans avoir même la possibilité d'oublier la séquence totalement incroyable de la bouche d'aération qui entre incontestablement dans l'histoire des séquences les plus bouleversantes de l'histoire du cinéma". Ceci, donc, pour un zoom de trois minutes sur une bouche d'aération ; j'vous ai mis ça histoire que vous voyez les dégâts que le cinéma de Weerasethakul engendre sur ses spectateurs. Flippant). Car en effet on ne répétera jamais assez que ce qui donne du sens à un plan est ce qui le suit et/ou le précède : et ce qui suit un zoom de trois minutes sur une bouche d'aération, chez moi c'est l'envie d'hurler, et ce qui le précède, je l'ai oublié.
Laissant ainsi la ville et la vie s'animer d'elles-mêmes devant son objectif, Guerin concocte une œuvre éthérée dans laquelle la notion de "prendre le temps" (que ce soit dans le plan ou avec le plan), trouve écho dans l'espace représenté, ce qui peut faire de Dans la Ville de Sylvia une version urbaine du champêtre et récent Honor de Cavalleria de son compatriote Albert Serra. Dommage donc qu'à contrario de En Construccion, qui en tant que documentaire ne posait pas de problème pour "refaire le réel", Dans la Ville de Sylvia soit parasité par de nombreux défauts de mise en scène pure, gênant par conséquent l'immersion, comme ces figurants du plan-séquence final qui, ne sachant plus quoi faire, commencent à implorer l'équipe technique au loin. On a vu mieux pour prolonger le plaisir… En la Ciudad de Sylvia Réalisateur : José Luis Guerin Scénario : José Luis Guerin Production : Luis Minaro & Gaëlle Jones Photo : Natasha Braier Montage : Nuria Esquerra Bande originale : Origine : Espagne Durée : 1h24 Sortie française : 10 septembre 2008