Macbeth

Shakespeare in hate

Affiche Macbeth

Le grand Macbeth a gagné la rude bataille qui l’opposait aux rebelles voulant renverser son suzerain, Duncan, le Roi d’Ecosse. Couvert de gloire, acclamé par un Duncan le récompensant de nouveaux titres de noblesse, le brave et digne Macbeth semble un homme comblé. Mais sa rencontre dans la lande écossaise avec trois étranges sorcières va tout changer : en effet, ces trois créatures de la nuit lui prophétisent rien moins qu’un avenir royal. Macbeth est très troublé par cette promesse. Que faire ?

Le voilà déchiré entre sa loyauté et son respect pour un Roi qui l’a toujours traité comme un fils et une nouvelle ambition dévorante encouragée par son épouse, Lady Macbeth elle-même.
Macbeth finira par prendre sa décision, et assassinera Duncan : en traversant un océan de sang, il saisira une couronne qui lui a été destinée par les dames des ténèbres.
Mais si devenir Roi est loin d’être aisé, le demeurer est encore plus compliqué.
Trahisons, assassinats, batailles, sorcelleries, duels et diverses alarmes : le décor est planté.


CRÉANCE DE SANG
I dreamed of you last night
In a field of blood and stone
The blood began to dry
The smell began to rise

Devils and Dust, Bruce Springsteen

Macbeth
La pièce interdite. "La pièce écossaise dont on ne doit pas prononcer le nom". Un nom maudit à jamais.
Au fond, qui était mieux indiqué que Roman Polanski pour cette septième adaptation cinématographique du classique du Maître des maîtres ?
Qui pouvait mieux comprendre la notion de destin assassin qui donne tout à l’homme pour mieux le lui reprendre la minute suivante ?
Quel autre réalisateur a, à l’instar de Macbeth, plongé ses yeux dans des spectacles de noirceur sanglante sans appel ?
Car l’horreur absolue, Polanski la connaît. Elle est venue lui rendre visite dans son salon deux ans auparavant. Il sait.
Oublions donc les épées en bois, les cadavres qui respirent encore sur la scène et les châteaux en carton-pâte. Macbeth est une histoire de troubles et de fureur ? Hé bien soit.
Comme l’annonçait il n’y a pas très longtemps un slogan grandiloquent pour un film aussi bouffi de prétention qu’instantanément oubliable : "oh yes, there will be blood".

Macbeth
 


A ce titre, les premières images du film annoncent clairement la couleur (pour ainsi dire) : le rouge. Tout est d’un rouge prophétique. Car bientôt, le sang recouvrira tout homme et toutes choses.
Tachée du sang de la bataille est la plage dans laquelle les sorcières enterrent le bras coupé et la corde du pendu.
Pourpre est le lever de soleil du jour où Macbeth déjà Roi va prendre conseil auprès des sinistres sorcières.
Ecarlate est la chevelure de Lady Macbeth, révélant la nature d’un esprit qui n’abrite que des idées de meurtre.
L’époque de Macbeth est rude, et de fait, rien ne nous sera épargné au long du film. Les traîtres sont pendus jusqu’à ce que mort s’ensuive et leurs cadavres sont laissés sur les potences au bon vouloir des corbeaux charognards. Les femmes et enfants des opposants politiques sont tous passés au fil de l’épée. Les corps disloqués, macabres restes des batailles, sont laissés à même le sol, bien visibles. Les duels sont sans merci et les têtes tranchées sont exhibées comme autant de trophées.
Même les loisirs des nobles sont empreints d’une brutalité sans cœur (les combats entre ours et molosses organisés à la cour du roi Macbeth). Les rares personnages droits et voués à la justice se font soit trahir, soit assassiner par leurs proches (et parfois les deux).

Cette violence omniprésente tout au long du film laisse songeur. Certes, le côté un peu "aseptisé" du théâtre tombe et on dispose ici d’une réelle représentation des atrocités du récit.
Mais l’impression qui demeure est surtout celle d’un exorcisme. Car Macbeth est le premier film de Polanski depuis le drame abominable qui l’a touché. Polanski semble vouloir nous immerger dans un océan de sang, et lui avec nous. Comme si il lui fallait traverser cette orgie fantasmatique pour mieux se libérer de ses fantômes personnels. Comme s'il fallait aller jusqu’au bout de cette violence sans fin pour mieux renaître : en crevant l’abcès et en le laissant se vider lentement mais sûrement de tous son pus.
Avec ce projet, Polanski entend purger son âme.
Macbeth représente bien plus qu’un film : c’est un baptême. De sang et de larmes.


C’EST UN BEAU ROMAN, C’EST UNE BELLE HISTOIRE…
"Il se trouvait seul avec la page blanche suivante et les clameurs, les hurlements qui hantaient ses rêves."
Terry Pratchett

Adapter un roman en film n’est jamais une chose facile. Mais quand il s’agit d’adapter une pièce majeure du plus grand tragédien de l’histoire de l’humanité (ex-aequo avec Homère), sa pièce probablement la plus sombre et la plus dénuée d’humour qui plus est, de délicate, la tâche du réalisateur devient titanesque.
Dès les premières minutes du film, Polanski dévoile ainsi ses batteries : le texte de la pièce sera scrupuleusement respecté.
Voilà une première intention qui donne déjà une idée du cadre que le réalisateur entend donner à son film.

Mais ne nous méprenons pas : Polanski suit fidèlement le texte original, certes. Mais sa réalisation n’en est pas pour autant empreinte d’un classicisme scolaire et rigide, défaut trop souvent lié aux adaptations - aux transpositions plutôt - si respectueuses de l’œuvre de base qu’elles renoncent d’avance à toute idée de personnalité.
On est loin des adaptations des œuvres du Maître par Kenneth Branagh (dont l’évidente et respectable sincérité des intentions ne parvient cependant pas à cacher le manque de souffle de la réalisation).

Ainsi, le Macbeth de Polanski porte indéniablement la patte de son réalisateur.
Par exemple, le réalisme.
On l’a déjà dit, Polanski nous montre la réalité du monde de Macbeth dans toute son épouvantable crudité. La violence n’est pas suggérée. Elle est montrée frontalement (et néanmoins sans sombrer dans la complaisance). Les scènes de pendaison, les repas où les nobles bâfrent, les gens sales et dépenaillés… Et les combats ! Les combats où les armures médiévales gênent davantage les opposants qu’elles ne les protègent des coups de l’adversaire. Ainsi, on rirait presque des gestes maladroits des combattants du duel final si on ne ressentait pas si fort l’enjeu terrible de la bataille.

Mais ce réalisme est contrebalancé par un surréalisme baroque lors de certaines séquences.
Prenons les rêves, moments ô combien clés dans les grandes tragédies. Du rêve silencieux de Macbeth où il voit Fléance, le fils de son ami Banquo qu’il vient de faire assassiner, suinte un malaise inexprimable.
D’autres séquences baroques du même type abondent dans ce film : par exemple, les visions que les sorcières font apparaître à Macbeth lorsque ce dernier vient les consulter. On pense fort à Corman et son cycle de Poe (plus particulièrement à La Chute De La Maison Usher ou au génial Masque De La Mort Rouge) ou encore à Mario Bava (citons Opération Peur).
Ces séquences oniriques sont souvent accompagnées d’une musique dissonante traduisant bien le chaos tumultueux des sentiments de destruction hantant les personnages.

Réalisme et surréalisme : on nage apparemment en plein paradoxe. Mais c’est assez typique de Polanski qui recourt au même procédé dans son célèbre Rosemary’s Baby. Il suffit de penser au rêve décalé de Rosemary (la "conception" du bébé) ainsi qu’au final halluciné mis en parallèle avec la triste banalité du quotidien d’un couple New-Yorkais. Et c’est justement de ce décalage entre réalité tangible et impalpable étrangeté que surgit le malaise.

Mais l’apport de Polanski ne s’arrête pas là. On s’aperçoit vite que pour Macbeth, un soin particulier a été consacré à l’esthétisme. Tout au long du film, Polanski nous assène des images avec l’intensité et la force d’un coup de bélier. Citons en quelques unes pour le plaisir : On a Macbeth seul sur son trône, abandonné de ses alliés ; le même Macbeth seul devant la foule des envahisseurs au beau milieu de son château. On a le coucher de soleil sur une crête de colline avec au loin un marcheur se détachant sur cet horizon ensanglanté.
Mais surtout, on a l’inoubliable image d’un Macbeth couronné Roi d’Ecosse. Le sacré et le profane se rejoignent dans cette majestueuse scène où tant la nature (on se situe dans un cercle druidique perdu dans les landes écossaises) que l’homme (le cercle des  nobles écossais entourant la scène) rendent hommage au souverain Macbeth, porté en triomphe sur un socle de bouclier.
Bref : c’est beau.

Au-delà de ces considérations, Polanski introduit également dans son film une symbolique puissante (mais, soulignons-le, jamais lourde). Ainsi, lorsque le Roi Duncan récompense publiquement ses deux courageux généraux, les jeux de regards prennent un double sens révélateur : Banquo regarde Macbeth lorsque ce dernier reçoit les louanges du Roi (Banquo a lui aussi entendu les prophéties des sorcières). Ces jeux de regards vont jusqu’à refléter la nature profonde des personnages en question : lorsque Duncan parle, Macbeth regarde vers le bas tandis que Banquo (vraiment fidèle à son Roi et suzerain) regarde vers le haut. Un indice sur la future destination de leurs âmes ?
Cette symbolique se retrouve à d’autres moments-clés du film. L’assaut final contre le château du Roi Macbeth est mené par une armée se camouflant derrière des branches d’arbre pour empêcher que l’on puisse estimer ses effectifs. Visuellement, cela donne l’impression de voir une forêt en marche vers le château. Comme si c’était la nature elle-même qui voulait régler ses comptes envers un Roi tuant lentement son royaume. Comme si le pays lui-même se vengeait (petite réflexion en passant : cela n’est pas sans rappeler
la Marche des Ents vers la Tour de Saroumane dans un petit film méconnu dont le titre m’échappe). Et on a bien entendu le duel final entre Macbeth et Macduff : un homme sans futur affrontant un homme qui n’a pas de passé.
Avec toute cette symbolique, Polanski démontre non seulement qu’il comprend parfaitement les enjeux du récit, mais il sert également à merveille le souffle tragique et, en un mot, Shakespearien, de la pièce.

Macbeth
 


Polanski se permet même une petite touche personnelle (ironique, mais totalement dans le ton) pour conclure son film : Macbeth vaincu, c’est le fils aîné de Duncan et héritier légitime du trône, Malcom, qui est couronné Roi d’Ecosse. Tout est donc fini ? Ce n’est pas sûr : le film se termine sur la vision du frère cadet de Malcom, Donalbain, revenant lui aussi au royaume et rencontrant… les sorcières maudites.
"Plus les choses changent, plus elles restent les mêmes…"


THE RISE OF THE HOUSE OF HEFFNER
Le film Macbeth présente une autre particularité : c’est le premier film à être produit par… Playboy.
Oui, vous avez bien lu. Le magazine mondialement connu, le petit lapin, le magnat Hugh Heffner avec son peignoir et sa pipe, les playmates à poil, le centerfold, tout ça. Ce Playboy là. En 1971, le magazine Playboy est bien installé dans les mœurs américaines, mais ne néglige jamais aucun élément pouvant lui apporter une caution culturelle supplémentaire. D’où la décision de produire des films, pas "olé-olé" comme on aurait pu (dû ?) s’y attendre, mais bien de véritables œuvres ambitieuses et dirigées par des artistes de talent (bon, soyons honnêtes, des téléfilms et autres émissions orientées cul, Playboy en produira aussi, mais plus tard).
Comme premier film, Playboy Productions entend frapper fort : une adaptation de Shakespeare avec Polanski à la barre. Carrément.
On peut se demander si Polanski aurait pu se permettre une aussi grande latitude dans la représentation de la violence dans un film de studio. Mais en fait, la question n’est pas là. Ce qui est surtout remarquable, c’est que cela soit Playboy qui ait osé remettre en selle un réalisateur talentueux qui à l’époque sentait légèrement le souffre : on ne peut pas être victime de ce que Polanski a subi sans que le regard des gens sur soi ne change. Et dieu sait que dans le monde d’Hollywood, le regard et la considération des autres comptent.

Polanski fera d’ailleurs un clin d’œil à son producteur en intégrant dans son film une scène assez particulière : le Roi Macbeth retourne consulter les sorcières pour savoir ce qu’il doit faire. Et là, il tombe en plein sabbat réunissant des dizaines de sorcières… toutes à poil. Cette scène se passant dans une caverne, on voit la référence coquine faite à la célèbre caverne à cascade de la demeure Playboy de Hugh Heffner. Ceci dit, les sorcières du film sont moins sexys que les playmates du centerfold du mythique magazine. Beaucoup moins sexys. Finalement, le pari de Playboy s’avèrera payant. Macbeth sera apprécié par les critiques et sera élu meilleur film de l’année par le National Board of Review. Un reportage sur le making of sera publié dans le magazine.

Quelques temps plus tard, Playboy remettra ça en produisant un film dans lequel aucun responsable de studio sain d’esprit n’aurait osé mettre des billes, vu la bande d’allumés complètement cinoques derrière le projet : And now for something completely different, le premier film des légendaires Monty Pythons.
Après tout ça, qui oserait encore contester l’apport cul-turel de Playboy ?


POLANSKI’S BABY
Si le film Macbeth dispose de beaucoup d’attraits, il est loin d’être sans défauts.
Très (trop ?) long, souffrant d’un rythme inégal, Macbeth pourra décourager pas mal de spectateurs par sa progression lente et mesurée. Le texte remarquable de Shakespeare a également les défauts de ses qualités : une concentration constante est requise pour apprécier à sa juste valeur les dialogues à tiroirs et finement ciselés que le film met en scène. Bref, Macbeth est un film exigeant. Mais pour le spectateur prêt à s’impliquer un minimum, quelle satisfaction ! Quel cinéphile digne de ce nom refuserait ce défi ?

Alors, Polanski réalise-t’il ici la meilleure adaptation du Macbeth de Shakespeare ? La meilleure, probablement pas. La plus personnelle, c’est fort possible.
Mais de toutes façons, la meilleure variation de Macbeth existe déjà, et ce n’est pas un film mais un roman. Elle se nomme Wyrd Sisters (Trois Soeurcières en VF) et est l’œuvre de ce génie absolu qu’est Terry Pratchett.

Un Anglais.
Quoi d’autre ?


THE TRAGEDY OF MACBETH 
Réalisateur : Roman Polanski
Scénario : Roman Polanski & Kenneth Tynan d'après la pièce de William Shakespeare
Production : Hugh M. Hefner, Andrew Braunberg, Timothy Burrill
Photo : Gilbert Taylor
Montage : Alastair McIntyre
Bande originale : The Third Ear Band
Origine : GB / USA
Durée : 2h20
Sortie française : 1971




   

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