Le Monde De Nemo

Pics art

Affiche Le Monde de Nemo

Si Pixar a réussi en vingt ans à s’imposer comme un incontournable du dessin animé, ce n’est pas un hasard. La famille du tout numérique est parvenue à redéfinir les codes de l’animation, aussi bien d’un point de vue technique que scénaristique, avec les œuvres qu’elle a engendrées.

Pourtant, la tâche ne s’avérait pas simple vu le nombre de productions inondant les écrans depuis plusieurs années. Mais les challengers n’ont pas réussit à rivaliser, le savoir faire et l’assiduité leur faisant souvent défauts, et le studio ayant apposé une griffe personnelle devenue depuis une référence, réussissant à chaque fois à surprendre son monde en livrant des œuvres dont le post-modernisme permet de distancer tous les prétendants au trône.
Parmi tous les bijoux que Pixar a pu nous tailler, Le Monde De Nemo semble être le plus conventionnel. Avant le très personnel The Incredibles et après le très original Monsters Inc., Andrew Stanton ne tente pas d’impressionner avec son pitch : l’histoire d'un père recherchant son fils en bravant mille et un dangers.


L’EAU C'EST LA VIE
De cette trame simpliste, il tire pourtant le meilleur et parvient à se démarquer grâce à l’utilisation de la recette maison, rodée certes mais toujours convaincante et moins axée vers la facilité que bien d’autres produits du même genre.
Tout débute par la transposition d’un microcosme, plus ou moins commun mais imaginé dans ces moindres détails. Afin de faciliter notre implication le temps de l’exposition, un référentiel rapidement discernable y est intégré, mais à l’inverse d’un Dreamworks (où des méduses rasta évoquent Bob Marley), l’ensemble reste tangible. Si bien que l’école à laquelle veut se rendre Nemo ne sera pas identique à la nôtre mais la peuplade qui la compose nous renvoie indubitablement à une image familière de part leurs comportements et leurs réactions. Ce principe classique fonctionne pourtant à merveille et permet ainsi aux auteurs de dévoiler l’étendue de leurs exploits techniques. Le plus fascinant étant le travail effectué sur l’eau, d’une fluidité étonnante qui nous fera oublier sans regrets ces taches bleues que l’on avait l’habitude de voir auparavant.
Dans les profondeurs aussi, là où une grande partie de l’histoire se déroule, l’évolution se fait fortement ressentir, certaines étant repoussées. Si par le passé, l’effet parvenait péniblement à convaincre, le résultat est ici bluffant puisque l’image paraît tel une vidéo sous-marine, altérée par les propriétés de l’eau. En découlent des images d’une profondeur étonnante laissant deviner un vaste espace, des particules indéfinissables sont mêmes visibles en permanence, crédibilisant l’environnement où se déroulent les évènements.
Cette sensation sub-aquatique omniprésente se révèle être carrément spectaculaire lors des scènes dites d’action, la gestion de l’espace irréprochable mettant en évidence les mouvements en mer ne fait que confirmer les capacités du studio à ne négliger aucun détail, pour notre plus grand bonheur.
De plus, lorsqu’on connaît l’inexpressivité caractéristique d'un poisson, on se rend compte à quel point le travail d’animation fournis sur les personnages est éblouissant en dépit de la gestuelle pourtant calquée sur l’animal représenté ; il suffit de voir Shark’s Tale et ses poissons tenant debout sur leurs nageoires avec leur faciès cartoonesque à l’extrême pour s’en convaincre.


LA VIE EST UN LONG FLEUVE TRANQUILLE
Grâce à ce rendu visuel admirable, l’histoire prend donc forme avec un avantage certain, celui de faire tendre le dessin animé vers le film à effets spéciaux accessible auprès d’un très large public sans être pour autant un simple produit de consommation familial.
Pourtant, l’introduction prend à contre-pied ce fameux statut et fait intervenir un élément scénaristique inhabituel : les auteurs amorcent le récit avec une courte scène explicite, abrupte et dramatique mais évitant les lourdeurs larmoyantes. Cette scène relate le massacre de la grande famille des deux principaux protagonistes après une ouverture innocente au possible.
Oui, Pixar sait plomber une ambiance, et sait aussi qu’à cet instant la sensibilité du spectateur sera affectée et son attention figée pendant les cinq minutes suivantes, temps nécessaire pour nous présenter les deux survivants, des personnages quelconques mais traînant une terrible histoire derrière eux. Pourtant, ce passé lourd ne sera que légèrement évoqué par le suite car l’objectif n’est pas de développer ce drame mais de l’utiliser comme carburant. Le père est donc devenu possessif et l’enfant étouffé par cette attitude, une situation poussive mais justifiée, engendrant une relation sans ambiguïté, compréhensible et peu discutable.
C’est à ce moment que l’histoire suit un procédé métaphorique intéressant puisque le point de vue des deux personnages tout d’abord ensembles puis séparés sera perçu différemment par le spectateur. Une idée qui permettra d’apprécier les situations de plusieurs angles en fonction de l’âge. Mais au lieu de conter l’histoire d’un enfant qui fugue pour fuir un père trop possessif, les auteurs cherche un prétexte plus habile pour faire passer la pilule : suite à une confrontation avec son père (le véritable élément déclencheur), l’enfant se fait accidentellement enlevé (la fugue) se retrouvant seul face à un monde cruel ; image typique qui, dans la réalité, se matérialise instinctivement dans nos esprits, même si l’enfant se cache à quelques mètres du foyer.
Par la suite, chaque évènement peut être implicitement appliqué à notre société, l’aquarium dans lequel Nemo est enfermé évoquant une prison et les paumés du coin (le balafré, le petit délinquant, l’ivrogne..) ses occupants. L’adulte expérimenté adoptera donc inconsciemment cette version a contrario de l’innocent enfant qui n’y verra qu’un poisson enlevé attendant l’arrivée de son sauveur.

Le Monde de Nemo
 


DES POISSONS ET DES HOMMES
De plus, tous les autres intervenants sont décris de façons hors normes et déjantés. Si on prend pour exemple Doris, la compagne de Marin, on se rend compte que ce n’est que le reflet déformé de la junkie, son comportement et ses origines (elle oublie tout, elle tient cela de sa famille, enfin elle croit…) est significatif d’une personnalité un peu instable, manquant d’assurance mais ouverte et dévouée ; un portrait dans sa forme la plus brute humanisant le personnage. C’est d’ailleurs souvent elle qui fait le lien entre le monde extérieur et le père, elle parle le Baleine, sait lire, n’est pas effrayée par les requins, et durant la scène finale, exprime bien son besoin d’exister à travers quelqu’un, à l’image de Marin, créant ainsi un équilibre idéal dans leur relation qui évoluera par la suite, s’orientant vers la bipolarité amoureuse. Cette marginalisation est constante chez tous les individus, qui parviennent à exister malgré la courte présence de certains d’entre eux. La séquence des requins végétariens par exemple, un grand moment de délire, présente des carnivores atypiques et touchants.

Toute cette méthodologie mise en place n’est employée que pour permettre une identification  permanente, si bien que chaque thème abordé par le récit permettra un double sens de lecture. Ce moyen peut paraître primaire mais les auteurs parviennent toujours à doser ces éléments pour ne jamais alourdir un message ou une idée, créant une parfaite stabilité entre l’histoire que nous suivons, celle d’un petit poisson blessé enlevé puis recherché par son père aimant, et celle racontée en filigrane, relatant la fugue d’un enfant et la remise en question du père à travers sa quête.
Pour mieux souligner ce résultat, la séquence suivant l’ouverture, où le père amène son fils à l’école, fait office de sommaire, l’enfant questionnant son paternel : il nous expose à travers ses réponses toutes les péripéties qu’il va endurer et les personnages qu’il va rencontrer. Cette technique ne portera ses fruits que dans la dernière scène, identique en premier lieu, où les réponses et les réactions seront évidements différentes, démontrant que le père comme le fils ont tiré profit de leurs expériences. Ce schéma fonctionne donc sur le principe du conte type, avec sa situation initiale, ses éléments perturbateurs et un retour à la situation initiale.


LES ALCHIMISTES
Cette structure peut paraître usitée mais c’est oublier les multiples entorses que Disney (par exemple) a pu faire à ce schéma à travers les œuvres qu’il a distribuées au fil des ans. Si on compare par exemple La Belle Au Bois Dormant ou Pinocchio, on remarque la différence de ton qui les séparent d’œuvres telles que Le Bossu De Notre-Dame ou même Hercule. Et malgré d’autres tentatives plus réussies, la majorité des œuvres se retrouvent "surcalibrées" et anecdotiques, voire pathétiques.
De son côté, Pixar réussit non seulement à redéfinir les codes (refaire du vieux avec du neuf) mais aussi à se faire plaisir en livrant quelques touches personnelles, Le Monde De Nemo en est encore la preuve.

Dans une entrevue qui avait était faite lors de la sortie, le représentant de Pixar expliquait tous les clins d’œil disséminés tout en finesse dans la totalité du Monde De Nemo. On peut par exemple découvrir un requin façon Dents De La Mer (la goutte de sang), ou une scène de poursuite entre Marin et les requins incluant une référence à Shinning (lorsque le requin traverse la porte et ne laisse passer que la tête). De manière moins discrète mais toute aussi efficace, la scène des oiseaux qui tentent de dévorer Marin fait référence au film éponyme de Hitchcock. Sans s’étaler sur cette liste, on peut se rendre facilement compte des intentions du studio, qui a toujours eu ce besoin d’exprimer son amour pour le cinéma, transformant tout ce qu’ils touchent en or, nous poussant à nous questionner sur les motivations de leur concurrents.
Dans le cas de Nemo, rarement un dessin animé n’aura autant ressemblé à un film et ce grâce à une véritable intrigue, une thématique solidement développée et des personnages qui ne sont pas que de simples faire valoir, car participant l'intensité du récit. Il est donc bon d’affirmer que Le Monde De Nemo n’est pas qu’un simple divertissement mais bien une œuvre d’auteur maquillée, qui émeut pour son côtés viscéral, plus proche du cruel film dramatique que de la comédie animée infantilisante.
Depuis toutes ces années, leur réussite ne tient qu’à des ingrédients simples mais cuisinés avec une ardeur apparemment défaillante chez les rivaux.

On dit que le conte de fée était une façon légère de raconter toutes les difficultés et pièges de la condition humaine, on peut de ce fait féliciter Pixar de faire perdurer cette tradition, perpétuant cette féerie le temps d’un film, ou plutôt d’un rêve mis en image.


FINDING NEMO
Réalisateur : Andrew Stanton & Lee Unkrich
Scénario : Andrew Stanton, Bob Peterson & David Reynolds
Production : John Lasseter, Jinko Gotoh & Graham Walters
Photo : Sharon Calahan & Jeremy Lasky
Montage : David Ian Salter
Bande originale : Thomas Newman
Origine : USA
Durée : 1h40
Sortie française : 26 novembre 2003




   

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